À l’heure où Ismaïl Omar Guelleh entame un sixième mandat, Djibouti se trouve à un moment de vérité. Le pays affiche encore un taux de croissance enviable, porté par les ports, la logistique, les zones franches et la rente stratégique. Mais derrière cette façade macroéconomique se cache une économie fragile, peu inclusive, lourdement endettée et exposée aux chocs géopolitiques.
La guerre au Proche-Orient et les perturbations du détroit d’Ormuz rappellent brutalement que Djibouti vit au cœur des lignes de fracture mondiales. Le détroit d’Ormuz est un passage vital pour l’énergie mondiale ; les tensions récentes ont provoqué une forte volatilité de cours du pétrole et des inquiétudes sur l’approvisionnement mondial. Pour un pays qui importe l’essentiel de son énergie, de ses biens alimentaires et de ses produits manufacturés, un choc prolongé sur les prix du pétrole, du fret et de l’assurance maritime se traduit directement par une hausse du coût de la vie.
Dans ce contexte particulièrement tendu, la récente visite de plusieurs jours à Djibouti de Catherine Vautrin, ministre française des Armées et des Anciens combattants, illustre le regain d’intérêt stratégique de l’ancienne puissance coloniale pour la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. Cette présence politique et militaire intervient alors que le porte-avions Charles de Gaulle et son groupe aéronaval se positionnent en mer Rouge dans le contexte des tensions croissantes au Proche-Orient et de la sécurisation des routes maritimes internationales.
La France, historiquement implantée à Djibouti, redécouvre ainsi l’importance géostratégique de ce territoire situé à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb, passage vital entre la mer Rouge et l’océan Indien. Cette réaffirmation de la présence française intervient également dans un contexte de compétition croissante entre puissances internationales : États-Unis, Chine, France, Japon, Turquie, Israël et pays du Golfe renforcent tous leur présence ou leurs intérêts dans la région.
Pour Djibouti, cette situation constitue à la fois une opportunité et un risque. Opportunité, car la multiplication des intérêts militaires et commerciaux consolide sa rente géostratégique. Risque également, car le pays pourrait se retrouver exposé aux conséquences d’une confrontation régionale ou d’une escalade entre puissances rivales présentes sur son territoire.
Une croissance forte, mais socialement décevante
Djibouti est une petite économie avec environ 4,3 milliards de dollars de PIB en 2024, mais son positionnement géographique lui donne une importance stratégique disproportionnée. Sa croissance repose largement sur les services, notamment les activités portuaires, la logistique, le commerce de transit et les réexportations vers l’Éthiopie. La Banque mondiale souligne que l’économie djiboutienne reste fortement dépendante de l’activité portuaire et donc exposée aux chocs commerciaux et géopolitiques.
Cette croissance a pourtant peu transformé la vie quotidienne de la majorité de la population. Depuis plus de deux décennies, Djibouti a investi massivement dans les infrastructures : ports, chemin de fer Djibouti–Addis-Abeba, zones franches, oléoduc Hadagalla-Djibouti, terminal polyvalent, ports de Goubet et de Tadjourah. Mais ces projets, souvent financés par des emprunts extérieurs coûteux, ont créé peu d’emplois durables et n’ont pas suffisamment élargi la base productive nationale.
Le paradoxe djiboutien est là : le pays croît, mais la pauvreté demeure ; les ports s’étendent, mais le chômage reste massif ; les infrastructures se modernisent, mais l’école, la santé, le logement, l’eau, l’assainissement et les services publics restent sous tension.
Après vingt-cinq années de pouvoir « iogien », le modèle économique djiboutien apparaît davantage comme une économie de rente et de transit que comme une économie productive. Les bases militaires étrangères, les revenus portuaires et les monopoles publics ont permis à l’État de maintenir une croissance relativement élevée sans pour autant transformer profondément les structures économiques et sociales du pays.
Le bilan économique des cinq précédents mandats
Le secteur privé national reste étroit, souvent dépendant de la commande publique ou dominé par des réseaux proches du pouvoir. Les entreprises publiques contrôlent des secteurs essentiels : ports, électricité, eau, télécommunications, zones franches. Ce modèle a permis d’obtenir des taux de croissance élevés, parfois supérieurs à 6 %, mais il n’a pas créé une économie nationale inclusive.
Le chômage, notamment celui des jeunes, reste endémique. Dans un pays où la jeunesse représente une part importante de la population, l’absence massive d’emplois représente un risque économique mais aussi social et politique. La pauvreté demeure élevée. Le coût de la vie pèse lourdement sur les ménages, particulièrement dans les quartiers populaires de Djibouti-ville où les prix des loyers, de l’électricité, de l’eau et des produits alimentaires absorbent une part croissante des revenus.
Les importations alimentaires rendent également le pays extrêmement vulnérable aux crises internationales. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), Djibouti importe près de 90 % de ses besoins alimentaires. Cette dépendance expose directement les ménages aux hausses des prix mondiaux de la farine, du riz, des huiles alimentaires ou du carburant.
La croissance djiboutienne reste donc une croissance de flux, de corridors et de ports, mais pas encore une croissance de production nationale, de transformation industrielle ou de création massive d’emplois.
Une conjoncture dangereuse : mer Rouge, Ormuz
La guerre au Proche-Orient change profondément l’équation régionale. Djibouti bénéficie, dans une certaine mesure, des tensions en mer Rouge grâce à une réorientation de certains flux maritimes et à l’augmentation du transbordement. Mais cette opportunité demeure fragile. Les perturbations dans le détroit d’Ormuz et les risques sécuritaires en mer Rouge pourraient rapidement transformer cet avantage en vulnérabilité. Une hausse durable du pétrole toucherait Djibouti à plusieurs niveaux : carburants, production électrique thermique, transport routier, fret maritime, assurances, coût des importations et finances publiques.
Même si l’inflation officielle reste relativement modérée grâce à l’ancrage du franc djiboutien au dollar et au maintien de certains prix administrés, la perception populaire est tout autre. Pour une grande partie de la population, la vie quotidienne devient de plus en plus coûteuse.
Djibouti peut temporairement tirer profit de sa position de hub logistique régional, mais il peut aussi devenir victime d’un choc géopolitique mondial qu’il ne maîtrise pas.
Une dette devenue insoutenable
Le point le plus préoccupant reste la dette. Le FMI considère que Djibouti demeure en situation de surendettement avec une dette jugée insoutenable qui n’a pas commencé à être remboursée. Une grande partie de cette dette est liée aux infrastructures financées par des emprunts extérieurs, notamment chinois. Le problème n’est pas seulement le niveau de la dette, mais la faible rentabilité économique et sociale de certains projets. Lorsque les infrastructures ne génèrent pas suffisamment de recettes, lorsque les entreprises publiques reversent peu de dividendes à l’État et lorsque la fiscalité demeure faible, la dette devient un piège structurel. Cette situation réduit les marges budgétaires, limite les dépenses sociales et rend le pays dépendant de négociations permanentes avec ses créanciers.
La feuille de route nécessaire
Djibouti n’a pas seulement besoin de croissance. Il a besoin d’un nouveau pacte économique, social et institutionnel.
La première priorité est de renégocier la dette de manière transparente. Le gouvernement doit publier une photographie claire de la dette publique, des garanties accordées aux entreprises publiques et des échéances financières à venir.
La deuxième priorité est de réformer les entreprises publiques. Les ports, l’électricité, l’eau, les routes, les télécommunications et les zones franches doivent devenir de véritables instruments de développement national et non uniquement des centres de rente ou de monopoles peu performants.
La troisième priorité est de diversifier l’économie. Djibouti ne peut plus dépendre presque exclusivement du transit éthiopien, des bases militaires étrangères et des activités portuaires. Le pays doit investir dans les énergies renouvelables, les services numériques, la pêche, l’agriculture, la logistique à valeur ajoutée (LVA), le tourisme régional, les industries légères et la formation professionnelle. La LVA offre des services tels que le reconditionnement, l’étiquetage ou l’assemblage qui créeraient de nombreux emplois.
La quatrième priorité est sociale. Une part plus importante de la richesse nationale doit être orientée vers l’école, la santé, le logement, l’eau, l’assainissement et les infrastructures urbaines.
Enfin, la cinquième priorité est la gouvernance. Sans transparence, sans lutte efficace contre la corruption, sans concurrence économique réelle et sans modernisation de l’administration publique, aucune réforme économique ne pourra produire ses effets durablement.
Conclusion : sortir de l’économie de rente
Djibouti ne manque ni d’atouts ni d’intelligence stratégique. Sa position géographique, son rôle logistique, sa proximité avec l’Éthiopie, sa place dans la mer Rouge et la concentration exceptionnelle de bases militaires lui donnent des avantages considérables.
Mais ces avantages ont trop longtemps été transformés en rente plutôt qu’en développement partagé. Le sixième mandat d’Ismaïl Omar Guelleh ne peut être la simple continuité des cinq précédents. Il doit être celui d’une transformation économique réelle capable de réduire la dette, créer des emplois, améliorer les services publics et renforcer la résilience nationale face aux crises internationales.
La guerre au Proche-Orient et les tensions autour du détroit d’Ormuz constituent un avertissement stratégique majeur. Un pays trop dépendant des ports, des importations, des bases étrangères et de la dette extérieure reste vulnérable aux secousses du monde.
Djibouti doit désormais passer d’une économie de position à une économie de production, d’une croissance de rente à une croissance de transformation, et d’un État rentier à un véritable État de développement.
Omar Mohamed Elmi, économiste, essayiste et analyste géopolitique
Références
– Banque mondiale, Djibouti’s Economy Shows Resilience Amid Global Uncertainty, en ligne
– FMI, Djibouti, en ligne
– Banque africaine de développement, Djibouti, en ligne
–
Programme alimentaire mondial, Djibouti, en ligne