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En aparté avec… Ahmed Robleh Abdillahi

par Mahdi A., avril 2026 (Human Village 56).
 

Pédiatre de formation, Ahmed Robleh Abdillahi incarne un parcours rare dans l’administration djiboutienne : celui d’un homme qui a gravi tous les échelons du système de santé, du poste de médecin-chef en région jusqu’au sommet de l’État sanitaire comme ministre de la Santé. Après vingt-sept années passées au service du secteur médical, il pilote aujourd’hui l’un des départements les plus sensibles du pays : la santé publique.
Réformes institutionnelles, création du CHU, modernisation des hôpitaux, centres de dialyse dans les régions, lutte contre le paludisme, quasi-éradication de la tuberculose, réduction spectaculaire de la mortalité maternelle et infantile, digitalisation du système de santé, gestion des migrants, médicaments, maladies cardiovasculaires, futur hôpital de Douda, médecine de catastrophe, partenariat public-privé… le ministre revient sans détour sur son bilan, ses défis et sa vision pour la santé djiboutienne.
Dans un contexte régional instable, marqué par les crises migratoires, les tensions d’approvisionnement internationales et la hausse continue des besoins sanitaires, il défend une conviction simple : la santé reste l’un des piliers fondamentaux de la souveraineté nationale.

Monsieur le ministre, vous êtes pédiatre de formation. Qu’est-ce que cela change d’être médecin avant d’être ministre ? Est-ce un avantage réel pour diriger la Santé ?
D’abord, permettez-moi de vous remercier pour cet entretien. Oui, je suis pédiatre de formation, mais avant cela, je suis surtout un homme de terrain. Cela fait aujourd’hui vingt-sept ans que je travaille au ministère de la Santé. J’ai commencé tout en bas de l’échelle : médecin-chef à Farahad, puis à Arhiba, ensuite à Dikhil, à Tadjourah, à Obock, à Ali Sabieh.
J’ai dirigé toutes les régions sanitaires avant de partir me spécialiser quatre années en pédiatrie à Dakar. À mon retour, j’ai été chef du service pédiatrique de l’hôpital Peltier, directeur technique, coordinateur du programme national de nutrition, secrétaire général du ministère, puis ministre. C’est un parcours complet.
Souvent, je dis en plaisantant que si vous me demandez combien de fenêtres possède un poste de santé dans n’importe quelle localité du pays, je peux probablement vous répondre. Cette connaissance du terrain est un atout immense. Elle permet de comprendre les besoins réels, les difficultés concrètes et les urgences prioritaires. Mais en médecine, il faut rester humble. On apprend tous les jours. Personne ne maîtrise tout. L’humilité reste la première qualité.

Quand vous regardez votre mandat, quelles sont les trois réalisations dont vous êtes le plus fier ?
Lorsque je suis arrivé à la tête du ministère en 2021, nous sortions d’une période extrêmement difficile : le post-Covid. Le monde avait changé. Les chaînes d’approvisionnement étaient perturbées, les médicaments devenaient rares, les réactifs, les équipements, les consommables… tout devenait plus compliqué.
Il faut rappeler que Djibouti importe pratiquement 100 % de ses besoins médicaux. Nous dépendons totalement de l’extérieur. La première grande priorité a donc été la réforme. Des réformes institutionnelles, administratives, hospitalières, organisationnelles. Nous avons engagé quatorze projets de lois et décrets en seulement trois ans. C’est inédit pour ce ministère.
La plus importante de ces réformes reste la création du CHU. Pour la première fois dans l’histoire de Djibouti, nous avons un véritable Centre hospitalier universitaire. Avant, les hôpitaux fonctionnaient de manière dispersée. Chacun avançait séparément. Aujourd’hui, il existe une cohérence, une mutualisation des moyens, une meilleure gestion des ressources humaines et une économie d’échelle considérable sur les achats. L’hôpital Peltier et l’hôpital de Balbala ne se parlaient presque pas. Aujourd’hui, les compétences circulent.
La deuxième grande fierté, c’est justement cette réorganisation hospitalière. Les prestations se sont nettement améliorées. Aujourd’hui, même une prise de sang peut se faire à domicile grâce à notre laboratoire mobile. Un simple appel suffit, une équipe vient chez vous et les résultats sont transmis rapidement.
Enfin, la troisième fierté, c’est l’équité territoriale. Nous avons voulu que la santé ne soit plus un privilège réservé à Djibouti-ville.

Justement, cette question de l’équité territoriale revient souvent. Les régions ont-elles longtemps été les oubliées du système de santé ?
Je ne dirais pas qu’elles étaient oubliées, mais elles disposaient clairement de moins de moyens. Lorsque je suis arrivé, j’ai eu l’opportunité de négocier le nouveau financement de la Banque mondiale. J’ai fait un choix fort : orienter près de 80 % de cette enveloppe vers les régions. Nous parlons d’environ 25 millions de dollars injectés sur trois à quatre ans, c’est considérable. Tadjourah dispose aujourd’hui d’un véritable hôpital régional. Je connais parfaitement ce centre puisque j’y ai été médecin-chef. À l’époque, il y avait à peine deux services, quelques lits et très peu de moyens. Aujourd’hui, nous parlons de 180 lits, d’une douzaine de médecins généralistes, de spécialistes, d’un plateau technique moderne, de la chirurgie, des césariennes, d’une maternité neuve. Les patients d’Obock ou de Tadjourah n’ont plus besoin de venir systématiquement à Djibouti-ville. La même dynamique existe à Ali Sabieh et à Dikhil, avec des blocs opératoires, des gynécologues, des chirurgiens, des services d’urgence renforcés. À Ali-Sabieh, nous avons même un scanner et une banque de sang.
Nous avons installé des centres de dialyse dans les régions, nous espérons ouvrir de nouveaux centres de dialyse à Dikhil et à Obock à l’horizon 2027. Avant, un patient devait quitter sa région à l’aube, parfois trois fois par semaine, pour venir se dialyser à Djibouti-ville avant de repartir dans la même journée. C’était humainement épuisant. Aujourd’hui, ces soins existent sur place. De plus, Djibouti est le seul pays de la région où la dialyse est totalement gratuite. À Hargeisa, une séance coûte entre 15 et 20 dollars, en Éthiopie environ 25 dollars, au Kenya jusqu’à 100 dollars par séance. À Djibouti, c’est zéro franc.
Nous avons aussi inauguré de nouveaux postes de santé, comme à God-Daacawo, transformé Yoboki en véritable polyclinique, renforcé Holhol, Randa, Adaylou… Nous avons exporté le modèle des polycliniques jusque dans les régions. C’est cela, la justice sanitaire.

Vous évoquez souvent cette logique de proximité. Est-ce cela qui guide votre politique hospitalière ?
Absolument. Notre objectif est simple : rapprocher la santé du citoyen. Nous avons aujourd’hui trois niveaux de prise en charge. Le premier niveau, ce sont les postes de santé et les centres de santé : médecine générale, sages-femmes, soins de base. Le deuxième niveau, ce sont les polycliniques : laboratoire, radiologie, dentiste, maternité, consultations spécialisées. Le troisième niveau, ce sont les hôpitaux et le CHU, où l’on retrouve les spécialités lourdes, la chirurgie, les urgences complexes.
Depuis cinq ans, nous avons réhabilité l’ensemble des sept polycliniques de Djibouti-ville. Dans les régions, tous les centres médicaux hospitaliers ont été modernisés. À Tadjourah, nous avons transformé le CMH en véritable hôpital régional. À Obock et à Dikhil, nous avons renforcé les urgences multidisciplinaires, les blocs opératoires, la chirurgie viscérale, la gynécologie et l’obsétrique.
Nous avons également commencé à anticiper l’expansion urbaine. Les futures polycliniques de Balbala, de la Cité Hodane et du nouveau quartier Nassib répondent à cette logique : lorsqu’un quartier grandit, il faut penser immédiatement aux infrastructures sanitaires.
Nous avons déjà considérablement réduit la mortalité maternelle et infantile. Grâce aux maternités régionales, aux sages-femmes formées et aux blocs obstétricaux disponibles sur place, la situation a profondément changé. Le futur hôpital mère-enfant de Bouffard sera une avancée majeure. Je me souviens qu’il y a quinze ans déjà, lorsque j’étais pédiatre, je défendais l’idée d’un grand centre mère-enfant. Aujourd’hui, ce projet devient réalité. Ce nouvel hôpital permettra de traiter à la fois toute la maternité mais aussi la chirurgie pédiatrique, qui n’existait pas véritablement chez nous. Nous avons déjà formé des spécialistes au Maroc en gynécologie, pédiatrie, radiologie. Ils sont revenus. Tout est prêt.
Nous allons également inaugurer le nouveau département des urgences du CHU Peltier. Avant, les urgences fonctionnaient avec une dizaine de lits, aujourd’hui, nous parlons de 64 lits, avec scanner, échographie, laboratoire, radiologie, urgences vitales, urgences pédiatriques ouvertes 24h/24. L’organisation est désormais beaucoup plus claire et efficace. Elle s’articule autour de deux pavillons distincts : le pavillon rouge pour les urgences vitales — accidents graves, détresses respiratoires, AVC, urgences chirurgicales lourdes — et le pavillon vert pour les urgences classiques ainsi que les consultations moins critiques. Le système a été totalement repensé. Cela change profondément la qualité des soins, tout en maintenant un forfait très accessible et symbolique pour les patients.

L’École de médecine a également profondément changé le paysage sanitaire. Quel a été son véritable impact ?
L’École de médecine a été une révolution silencieuse. Elle a été créée par le ministère de la Santé afin de former localement nos propres médecins. Pendant longtemps, nous dépendions presque entièrement de l’étranger pour la formation médicale, ce qui limitait énormément nos capacités. Aujourd’hui, cette école nous a permis de multiplier par cinq nos effectifs qualifiés. Nous sommes passés d’environ 400 médecins au début des années 2000 à plus de 1 000 aujourd’hui.
Nous avons désormais dépassé les recommandations de l’OMS avec un ratio supérieur à un médecin pour 10 000 habitants. Peu de pays africains peuvent dire cela, mais nous voulons aller encore plus loin.
Grâce à la création du CHU et au partenariat avec le ministère de l’Enseignement supérieur, nous lançons désormais la formation de certaines spécialités directement à Djibouti. La gynécologie, la pédiatrie, la chirurgie, la médecine interne… plusieurs filières prioritaires seront progressivement formées ici. L’objectif est que nos jeunes médecins n’aient plus besoin de partir systématiquement à l’étranger pour se spécialiser. Former sur place, stabiliser les compétences, renforcer notre autonomie, sont des étapes essentielles pour la souveraineté sanitaire.

Pourtant, certaines pathologies lourdes continuent encore d’être évacuées à l’étranger, notamment les AVC ou certains cancers…
Oui, parce qu’il faut être lucide : certaines pathologies nécessitent encore une médecine de très haute technicité. Les AVC graves, certaines pathologies neurologiques complexes, l’oncologie lourde… demandent des équipes multidisciplinaires très spécialisées ainsi que des équipements de pointe que nous n’avons pas encore totalement. Mais la liste se réduit fortement. Aujourd’hui, nous n’évacuons plus qu’une poignée de pathologies, moins de cinq grandes catégories. Et cela continue de diminuer.
Par exemple, nous aurons bientôt un grand centre d’oncologie financé à hauteur de 50 millions de dollars par la Banque islamique de développement. Ce centre verra le jour dans moins de deux ans. Dans le domaine cardiovasculaire aussi, nous avons énormément progressé. Il y a quelques mois, nous avons inauguré à Peltier un centre de prise en charge des maladies cardiovasculaires. Nous réalisons désormais des angiographies et des cathétérismes, c’est-à-dire des interventions permettant de déboucher les artères directement sur place. Des cardiologues djiboutiens formés en France sont revenus et pratiquent aujourd’hui cette chirurgie interventionnelle. Il y a encore quelques années, cela était impensable. Notre objectif est clair : réduire progressivement les évacuations médicales et renforcer la médecine spécialisée à Djibouti.

Vous parlez souvent d’un changement de paradigme sanitaire. Aujourd’hui, quelles sont les principales menaces pour la santé publique ?
Djibouti connaît une véritable transition épidémiologique. Autrefois, les principales menaces étaient les maladies transmissibles : tuberculose, paludisme, infections respiratoires, grandes fièvres, maladies infectieuses. Aujourd’hui, grâce aux efforts réalisés, ces pathologies ont fortement reculé. La tuberculose est pratiquement éradiquée, le paludisme a chuté de manière spectaculaire, le VIH est sous contrôle.
En revanche, nous faisons désormais face à une explosion des maladies non transmissibles. Le diabète, l’hypertension, les maladies cardiovasculaires, les AVC, l’insuffisance rénale… c’est le nouveau défi.
Nous avons mené l’étude STEPWISE qui l’a confirmé : Djibouti présente désormais une signature épidémiologique comparable à celle des pays développés. Nous avons près de 25% de diabétiques dans la population. La sédentarité, la consommation excessive de sucre, de sel, le khat, le manque d’activités physiques… tout cela alimente cette situation.
Nous avons fait de 2026 l’année de la lutte contre les maladies cardiovasculaires et non transmissibles. Nous avons ouvert un centre de diabétologie à Hodane, qui offre des prestations gratuites pour la prise en charge du diabète. Nous avons lancé une campagne appelant au dépistage. Il agissons aussi pour la prévention, développer la pratique sportive et l’activité physique, agir pour une meilleure alimentation. C’est désormais l’un de nos grands combats.

Le paludisme reste très présent dans l’imaginaire collectif. Vous annoncez aujourd’hui une baisse spectaculaire des cas de paludisme. Comment expliquez-vous ce résultat ?
Il y a encore deux ans, en 2023, nous avions enregistré près de 73 700 cas de paludisme. En 2025, nous sommes descendus à environ 7 200 cas. Nous avons donc divisé par dix les cas de paludisme en seulement deux ans. C’est un résultat majeur, reconnu d’ailleurs au niveau international, obtenu avec une stratégie combinant prévention, dépistage rapide, traitement immédiat et surveillance permanente. Les campagnes de pulvérisation, la distribution de moustiquaires imprégnées, la sensibilisation communautaire et surtout le renforcement du diagnostic ont permis d’obtenir des résultats très solides.
Nous avons recensé les 130 gîtes larvaires de Djibouti-ville, c’est-à-dire les points d’eau où les moustiques peuvent pondre. À chaque épisode de pluie, nos équipes interviennent immédiatement avec des produits spécifiques comme l’Aquabac, qui permettent de neutraliser les larves avant même la prolifération des moustiques. Ensuite, nous avons mené des pulvérisations intra-domiciliaires, ce que l’on appelle la PID. Maison par maison, nous avons traité les habitations avec des produits adaptés sur les murs intérieurs afin d’empêcher le développement des moustiques. Ce travail a couvert l’ensemble de Djibouti-ville. Nous avons également recours à l’épandage aérien, grâce à l’avion qui appartenait auparavant au ministère de l’Agriculture pour la lutte antiacridienne et qui est aujourd’hui utilisé dans certaines opérations sanitaires, notamment après les pluies.À cela s’ajoute la distribution gratuite de près d’un million de moustiquaires sur l’ensemble du territoire. Enfin, nous travaillons aussi sur des projets innovants comme celui de Douda autour du contrôle génétique des moustiques.
La lutte contre le paludisme est une guerre de prévention. Si vous laissez les larves se développer, vous perdez la bataille en amont. Nous avons aujourd’hui des périodes entières sans transmission locale significative. Bien sûr, le risque demeure, c’est pourquoi nous ne parlons jamais de victoire définitive, mais de vigilance permanente.

Et la tuberculose ? Vous affirmez qu’elle est presque éradiquée à Djibouti.
Oui, et c’est l’un des résultats dont nous sommes particulièrement fiers. Pendant longtemps, la tuberculose représentait un véritable défi de santé publique. Aujourd’hui, grâce au travail de fond mené sur plusieurs années, elle est pratiquement éradiquée, les indicateurs montrent une chute très importante des cas actifs, avec un suivi beaucoup plus rigoureux. Nous avons été félicités pour cela par les grandes institutions internationales, notamment l’OMS. Le centre Chakib Saad Omar, ancien Paul Faure, qui était historiquement dédié à la prise en charge de la tuberculose, sera d’ailleurs bientôt redéployé.
Ce succès repose sur plusieurs éléments : le dépistage précoce, la continuité thérapeutique, le suivi des patients et surtout la coopération régionale. Avec l’Éthiopie notamment, nous avons mis en place un système de continuité des soins. Si un patient commence son traitement en Éthiopie et arrive à Djibouti, il peut le poursuivre ici sans rupture. Et inversement. Nos documents de suivi existent même en français et en amharique pour éviter toute interruption. La tuberculose ne se combat pas uniquement dans un pays ; elle se combat dans tout l’espace régional. C’est cette approche coordonnée qui a permis d’obtenir des résultats aussi forts.

La question des médicaments revient souvent dans les critiques des patients : ruptures de stock, disponibilité, coût… quelle est réellement la situation ?
Je comprends parfaitement cette inquiétude, et elle est légitime. Mais il faut aussi replacer les choses dans leur contexte, car la perception de rupture généralisée ne correspond pas toujours à la réalité du terrain.
Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2021, nous faisions face à une situation particulièrement critique. Le principal hangar de stockage de la CAMME, situé derrière le CHU Peltier, avait été ravagé par un incendie. Nous avions perdu près de 800 millions de francs djiboutiens de médicaments, de consommables médicaux et de produits essentiels. Au même moment, nous sortions de la crise du Covid-19, avec une perturbation mondiale sans précédent des chaînes logistiques et d’approvisionnement pharmaceutique. Certains pays producteurs avaient limité leurs exportations, les délais de livraison avaient explosé, et les coûts internationaux avaient fortement augmenté.
Face à cette situation, avec le soutien direct du Chef de l’État, nous avons pris des décisions immédiates, à la fois sur le plan organisationnel et sur le plan législatif. Nous avons fait adopter plusieurs textes structurants, notamment la Loi n°14/AN/23/9e L relative à la stratégie nationale d’approvisionnement en médicaments et consommables médicaux, la Loi n°15/AN/23/9e L portant sur la nouvelle politique pharmaceutique nationale, ainsi que l’Arrêté n°2023-171/PR/MS fixant la nouvelle liste des médicaments essentiels, qui n’avait pas été réactualisée depuis près de vingt ans.
Ces réformes ont permis de moderniser profondément notre système d’approvisionnement, de renforcer la traçabilité et surtout d’anticiper les risques de rupture. Parallèlement, nous avons construit un nouveau hangar central de stockage à PK12, répondant aux normes modernes de conservation pharmaceutique, et deux autres hangars régionaux verront le jour prochainement à Ali Sabieh et Tadjourah afin de décentraliser davantage les stocks stratégiques vers l’intérieur du pays.
Aujourd’hui, malgré les tensions liées à la guerre au Proche-Orient, aux perturbations de Bab el-Mandeb et aux contraintes du commerce international, nous disposons de stocks suffisants en produits pharmaceutiques et les médicaments vitaux restent sécurisés. Il faut également distinguer deux types de médicaments : les médicaments hospitaliers, souvent injectables et utilisés dans les urgences, les blocs opératoires, la réanimation, la dialyse ou l’oncologie, qui ne souffrent pratiquement jamais de rupture ; et les médicaments oraux prescrits à la sortie des hôpitaux, qui sont davantage exposés aux fluctuations du marché international et aux contraintes de distribution. L’Inspection générale des services de Santé contrôle les pratiques des pharmacies, et récemment, certaines ont été fermées pour abus.
Dans un pays où la population est habituée à une quasi-gratuité des soins, cette confusion entre disponibilité hospitalière et disponibilité commerciale en pharmacie privée est fréquente. Il faut aussi rappeler une réalité essentielle : Djibouti reste l’un des rares pays d’Afrique où la dialyse est entièrement gratuite, où les patients des régions peuvent être opérés sans frais, et où l’accès aux soins lourds demeure largement pris en charge par l’État.
Notre objectif reste clair : garantir que la santé ne devienne jamais un luxe.

Certains patients dénoncent aussi les longues attentes et la saturation dans les hôpitaux publics. Comment répondre à ce sentiment ?
C’est une critique que nous entendons souvent, et il faut l’entendre avec sérieux, car lorsqu’un patient attend, il vit cela comme une injustice. Mais il faut aussi regarder la réalité avec objectivité et comparer ce qui est comparable. Dans les urgences des hôpitaux publics djiboutiens, la durée moyenne d’attente n’excède généralement pas trente minutes pour la prise en charge initiale, ce qui reste extrêmement compétitif si l’on compare avec de nombreux pays africains, mais aussi avec certains grands hôpitaux européens. À l’étranger, notamment dans certains hôpitaux français ou africains très sollicités, il n’est pas rare qu’un patient passe plusieurs heures, parfois une journée entière, aux urgences avant d’être totalement pris en charge. De la même manière, obtenir un rendez-vous chez un spécialiste peut parfois prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. La situation est donc très différente chez nous, même si bien sûr nous devons continuer à nous améliorer.
Chaque jour, nos structures publiques reçoivent des milliers de patients. L’hôpital Peltier à lui seul supporte une pression considérable, notamment sur les urgences, la maternité, la pédiatrie et la médecine interne. Pendant longtemps, tout passait par les mêmes circuits, avec des infrastructures devenues insuffisantes face à la croissance démographique. C’est précisément pour cela que nous avons engagé la réforme hospitalière.
Le nouveau service des urgences du CHU change profondément la situation : 64 lits, un triage modernisé, des urgences vitales séparées, des urgences pédiatriques ouvertes 24h/24, un scanner, un laboratoire, la radiologie, l’échographie… tout cela fluidifie énormément les parcours de soins. Les polycliniques jouent également un rôle essentiel pour désengorger les grands hôpitaux. Si une consultation simple peut être prise en charge à Balbala, Arhiba ou Ali-Sabieh, elle ne doit pas systématiquement arriver à Peltier.
Nous recevons également de nombreux patients venus des pays voisins, notamment d’Éthiopie, de Somalie, du Somaliland ou encore du Yémen. Leur regard est souvent très révélateur : ils sont souvent surpris par la rapidité de prise en charge, mais aussi par le faible coût de nos prestations, voire leur gratuité dans certains cas. Quand un patient découvre qu’une dialyse est gratuite à Djibouti, ou qu’une césarienne peut être prise en charge sans coût insupportable, cela change totalement sa perception.
Nous travaillons aussi sur la digitalisation des rendez-vous, la traçabilité des dossiers médicaux et l’amélioration de l’accueil. La modernisation ne se limite pas aux bâtiments. Elle passe aussi par l’organisation, la fluidité des parcours et la dignité accordée au patient. Notre objectif reste simple : moins d’attente, plus d’efficacité et une santé publique accessible à tous.

À propos de la digitalisation. En quoi la technologie peut-elle transformer la santé publique à Djibouti ?
La digitalisation n’est plus un luxe, c’est une nécessité absolue. Un système de santé moderne ne peut plus fonctionner uniquement sur le papier, avec des registres dispersés et des décisions prises sans visibilité en temps réel. Nous avons donc engagé une transformation progressive mais profonde.
Le premier chantier a concerné la surveillance épidémiologique. Aujourd’hui, nous disposons d’épidémiologistes de terrain présents dans toutes les régions, jusque dans les petites localités. Ils signalent immédiatement tout phénomène inhabituel : plusieurs cas de fièvre, une suspicion de contamination, un regroupement anormal de symptômes. Toutes ces informations remontent en temps réel grâce à des tablettes connectées directement à l’INSPD, au cabinet du ministre et au secrétariat général. Chaque semaine, nous produisons ce que nous appelons le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH), qui permet même au chef de l’État d’être informé de la situation sanitaire nationale. Cela nous permet d’intervenir avant qu’une épidémie ne devienne une crise.
Le deuxième chantier majeur, c’est le circuit des médicaments. Grâce au logiciel M-Supply, nous savons désormais en temps réel ce qu’il reste dans chaque poste de santé, chaque centre médical, chaque polyclinique, chaque hôpital. Avant, certains médicaments expiraient dans une région alors qu’ils manquaient ailleurs. Aujourd’hui, nous pouvons réaffecter, anticiper et commander au bon moment. Cela nous a permis de réduire d’environ un tiers certaines dépenses liées aux médicaments simplement grâce à une meilleure gestion.
Nous avons aussi commencé la digitalisation des laboratoires, de certains services hospitaliers comme Dar Hanan, ainsi que des structures de suivi des maladies chroniques. Demain, nous voulons aller plus loin : dossiers médicaux numérisés, télémédecine, meilleure coordination entre régions et capitale. La qualité des soins dépend aussi de la qualité de l’information.

La télémédecine pourrait-elle aider les médecins en région à mieux prendre en charge certains cas complexes ?
Absolument, et c’est une direction que nous voulons renforcer. Aujourd’hui, nous ne sommes pas encore totalement au niveau de la vidéoconférence médicale permanente, mais le principe existe déjà. Un médecin en région doit pouvoir échanger rapidement avec un confrère spécialiste à Djibouti-ville sans forcément transférer immédiatement le patient. Cela permet de gagner du temps, de sauver des vies et d’éviter des déplacements inutiles. Mais pour cela, il faut une connectivité stable, des infrastructures numériques solides et des systèmes sécurisés. Nous avançons étape par étape. Déjà, le fait que les structures soient connectées pour les médicaments, pour les données épidémiologiques et pour certains laboratoires change énormément les choses. La télémédecine viendra naturellement dans cette continuité.
Notre ambition est qu’un patient à Randa, Yoboki ou Obock puisse bénéficier d’un avis spécialisé presque aussi rapidement qu’un patient à Djibouti-ville. C’est cela, la vraie équité sanitaire moderne.

Djibouti fait aussi face à une forte pression migratoire. Quel impact cela a-t-il sur le système de santé ?
L’impact est considérable, et il est souvent sous-estimé. Chaque jour, entre 1 000 et 1 500 migrants traversent Djibouti. Une grande partie reste temporairement sur notre territoire pour travailler, attendre ou poursuivre son parcours. À cela s’ajoutent les réfugiés présents dans les différents camps. Au total, nous parlons de 400 000 à 450 000 personnes par an qui transitent ou séjournent sur notre territoire, soit pratiquement l’équivalent de la moitié de la population djiboutienne. C’est énorme pour un pays de notre taille. Et pourtant, nous continuons à assurer les soins.
Dans nos structures publiques, nous ne faisons pas de distinction entre un Djiboutien, un migrant ou un réfugié lorsqu’il s’agit de sauver une vie. Une femme peut accoucher gratuitement, un patient peut être dialysé gratuitement, une urgence peut être opérée sans condition. Dans les régions, cette réalité est encore plus visible. À Tadjourah, à Ali-Sabieh, à Obock, dans les centres proches des routes migratoires, nos équipes prennent en charge quotidiennement des patients qui ne sont pas toujours nationaux.
Il y a quelques années, nous avions davantage d’appui du HCR, de l’USAID et de certains partenaires internationaux. Aujourd’hui, beaucoup de ces soutiens ont diminué, alors que les flux, eux, continuent d’augmenter. Le ministère de la Santé doit donc gérer à la fois une baisse des ressources et une hausse des besoins. C’est un défi immense. Mais cela montre aussi quelque chose d’essentiel : Djibouti est l’un des rares pays où la santé publique reste profondément humaine. Nous soignons parce que c’est notre devoir.

Comment maintenir cette gratuité des soins alors que les charges augmentent sans cesse ?
C’est là tout le défi du financement de la santé. La santé est un secteur extrêmement coûteux. Contrairement à d’autres administrations, nous consommons tous les jours : médicaments, réactifs, sang, oxygène, consommables, équipements, maintenance, urgences… Un poste de santé ne fonctionne pas uniquement parce qu’il a été construit. Il doit vivre chaque jour. Il faut du personnel, des médicaments, des analyses, des spécialistes, des gardes de nuit.
Le financement ne s’arrête jamais et les coûts changent constamment. Un médicament que vous commandez aujourd’hui pour 100 millions peut coûter 120 millions quelques semaines plus tard simplement parce que le marché international a changé, que le transport maritime a augmenté ou qu’un fournisseur s’est retiré. Nous gérons plus de 531 médicaments essentiels qui doivent être disponibles en permanence sur le territoire national. Pas un seul ne doit manquer. C’est pourquoi la planification devient stratégique.
La digitalisation nous aide énormément : nous surveillons les seuils de stock, nous anticipons les commandes, nous évitons les ruptures. Mais malgré cela, la santé reste un gouffre financier permanent. C’est pourquoi je dis souvent que le premier défi du ministère, ce n’est pas la médecine, c’est le financement durable de la médecine.
Djibouti est l’un des rares pays d’Afrique où la santé publique conserve un niveau de gratuité aussi élevé. La dialyse est gratuite. Les césariennes sont prises en charge. Les urgences lourdes, les soins en régions, de nombreuses opérations chirurgicales sont assurées sans que le patient soit écrasé financièrement. Les Djiboutiens ne réalisent pas toujours la valeur de ce système parce qu’ils y sont habitués, mais lorsqu’ils voyagent, lorsqu’ils comparent avec les pays voisins ou même avec certains pays développés, ils comprennent que cette protection sociale est une véritable richesse. Le vrai défi aujourd’hui est donc simple : préserver ce modèle sans compromettre sa qualité

La gouvernance du ministère a souvent été critiquée par le passé. En quoi pensez-vous avoir transformé la manière de gérer la Santé ?
La gouvernance est absolument centrale. Un ministère comme celui de la Santé ne peut pas fonctionner sans leadership fort, sans rigueur et sans transparence. Le premier principe, c’est le leadership qui nous vient d’abord du chef de l’État. C’est sa volonté politique qui place la santé parmi les priorités nationales. Sans cela, aucune réforme profonde n’est possible.
Ensuite, il y a la transparence. La transparence vis-à-vis de nos partenaires, vis-à-vis des citoyens, vis-à-vis de l’utilisation des fonds publics. Nous devons expliquer les difficultés, rendre compte des résultats, assumer les contraintes. Je n’ai jamais hésité à venir m’exprimer publiquement sur les sujets sensibles, justement parce que la confiance passe par la clarté.
Le troisième principe, c’est l’équité. Un Djiboutien vivant à Djibouti-ville ne doit pas avoir plus de droit à la santé qu’un Djiboutien vivant à Obock, à Randa ou à Yoboki. Cette justice territoriale fait partie intégrante de la bonne gouvernance.
Et les résultats sont là. Pendant longtemps, sur les trois grandes maladies prioritaires, VIH, tuberculose et paludisme, la gestion des financements internationaux avait été retirée au ministère et confiée au PNUD. Pourquoi ? Parce qu’il fallait rétablir la confiance. Aujourd’hui, grâce à la rigueur de gestion, à la transparence et à la crédibilité retrouvée, le ministère de la Santé est redevenu récipiendaire principal. Ce sont désormais nos équipes qui gèrent directement ces financements. C’est une reconnaissance extrêmement importante. Cela prouve que la gouvernance a changé.

Vous avez même présidé l’Assemblée mondiale de la Santé à Genève. Quelle portée cela a-t-il eu pour Djibouti ?
C’est d’abord un honneur immense pour le pays. En 2023, j’ai eu l’honneur de présider l’Assemblée mondiale de la Santé à Genève, c’est-à-dire la réunion des ministres de la Santé du monde entier. C’était une première pour Djibouti. Mais je tiens à le dire clairement : ce n’est pas une réussite personnelle, c’est une reconnaissance du travail collectif du pays, du ministère, de mes prédécesseurs, de nos équipes, et surtout de la vision portée par le chef de l’État. Cela signifie que Djibouti est aujourd’hui reconnu sur la scène internationale comme un pays crédible en matière de santé publique.
Quand un petit pays comme le nôtre arrive à présider une telle institution mondiale, cela envoie un message fort.
Cela montre que malgré nos moyens limités, nous avons su bâtir des résultats solides. C’est aussi une responsabilité supplémentaire, car être reconnu oblige à maintenir le niveau d’exigence et c’est précisément ce que nous essayons de faire chaque jour.

Le futur hôpital de Douda suscite beaucoup d’attentes. Quelle sera sa véritable vocation ?
Douda est un projet absolument majeur pour l’avenir de notre système de santé. Ce ne sera pas simplement un nouvel hôpital supplémentaire. Ce sera une structure de nouvelle génération, pensée pour répondre aux besoins sanitaires des prochaines décennies. Sa vocation principale sera la médecine de catastrophe et la médecine de haute spécialisation.
Djibouti occupe une position géographique stratégique, au cœur d’une région exposée aux crises humanitaires, aux mouvements migratoires, aux accidents industriels, aux urgences maritimes et aux catastrophes naturelles. Nous devons être capables de répondre rapidement à ce type de situations. Douda sera conçu pour cela.
Mais il ne s’agira pas uniquement d’un hôpital d’urgence. Nous y intégrerons également plusieurs spécialités lourdes : traumatologie avancée, chirurgie complexe, médecine intensive, oncologie, médecine cardiovasculaire, ainsi que des capacités de réponse rapide en cas de crise sanitaire majeure. Ce sera aussi un centre de formation, de simulation médicale et de préparation aux urgences sanitaires. Nous voulons construire un établissement capable de répondre aux standards internationaux. C’est un projet structurant, qui accompagnera la montée en puissance du CHU et la modernisation globale du système hospitalier national.

Certains évoquent aussi une ouverture plus forte au partenariat public-privé dans la santé. Est-ce une piste sérieusement envisagée ?
Oui, bien sûr, mais avec beaucoup de prudence. La santé reste avant tout une mission régalienne. L’État ne peut pas se désengager de ses responsabilités fondamentales. Cependant, il faut être réaliste : les besoins augmentent plus vite que les ressources publiques. Le partenariat public-privé peut donc être un levier utile, notamment sur certains équipements lourds, certains laboratoires spécialisés, l’imagerie médicale ou encore certaines infrastructures hospitalières. Mais cela doit se faire dans un cadre extrêmement clair.
Le privé ne doit jamais remplacer le service public ; il doit venir en complément. Nous refusons toute logique où la qualité des soins dépendrait uniquement du niveau de revenu du patient. La santé ne peut pas devenir un marché pur, notre priorité reste l’accès équitable. En revanche, lorsqu’un partenariat permet d’accélérer l’accès à une technologie, de réduire un délai de prise en charge ou d’améliorer la qualité du service, il faut savoir être pragmatique. Le rôle de l’État est alors de réguler, d’encadrer et de protéger l’intérêt général. C’est cette ligne d’équilibre que nous défendons.

Enfin, lorsque vous regardez les prochaines années, quel est selon vous le grand chantier qui définira votre action ?
Je dirais qu’il y en a un au-dessus de tous les autres : la souveraineté sanitaire. Cela résume tout. Former nos médecins ici, réduire les évacuations médicales à l’étranger, produire davantage de capacités spécialisées sur place, sécuriser l’approvisionnement en médicaments, renforcer la médecine régionale, moderniser les urgences, digitaliser le système, anticiper les crises… Tout cela participe d’une seule idée : faire en sorte que Djibouti puisse répondre lui-même à ses propres besoins de santé. Nous avons déjà beaucoup avancé, mais nous ne sommes qu’au milieu du chemin.
Le vrai succès ce n’est pas qu’un ministre inaugure un bâtiment ou signe un décret. Le vrai succès c’est qu’un citoyen, où qu’il vive dans le pays, puisse recevoir rapidement un soin de qualité, sans être obligé de partir ailleurs, sans être écrasé par le coût, sans se sentir abandonné. C’est cela, la dignité sanitaire. Et c’est cela, à mes yeux, la vraie souveraineté nationale.

Après vingt-sept années dans le système de santé, du poste de médecin-chef en région jusqu’au ministère, avez-vous le sentiment d’avoir accompli votre mission ?
En tout cas, je suis fier du chemin parcouru. J’ai commencé tout en bas de l’échelle, dans les postes de santé, dans les régions, au contact direct des patients, des urgences quotidiennes, des difficultés concrètes du terrain. Aujourd’hui, me retrouver à la tête du ministère de la Santé représente d’abord une responsabilité immense, mais aussi une forme de réussite profondément djiboutienne. Cela prouve qu’à Djibouti, on peut commencer modestement et progresser par le travail, par la compétence et par l’engagement. Je le dis souvent : c’est l’excellence à la djiboutienne.
J’ai connu une époque où nous n’étions que deux pédiatres dans tout le pays. Aujourd’hui, nous avons plus de mille médecins. J’ai connu un Djibouti où il n’existait pratiquement qu’un seul grand hôpital, Peltier. Aujourd’hui, nous parlons de CHU, d’hôpitaux régionaux, de centres de dialyse, de scanners, d’IRM, de chirurgie interventionnelle, de maternités modernes, des blocs opératoires de pointes. Le chemin parcouru est immense.
Alors oui, je suis fier d’avoir apporté ma pierre à l’édifice. Mais un ministre ne termine jamais vraiment sa mission. La santé est un chantier permanent. Chaque avancée ouvre de nouveaux défis. Ce que je souhaite aujourd’hui, c’est continuer à achever ce que nous avons commencé. Parce que servir son pays à ce niveau est à la fois une fierté et un devoir.

Et les critiques ? Lorsqu’on est ministre de la Santé, comment vit-on les attaques, notamment sur les réseaux sociaux ?
Lorsqu’on devient un homme public, il faut accepter les critiques. Cela fait partie des règles du jeu. Je ne le vis pas mal. Mais je pense souvent que beaucoup de critiques naissent d’une méconnaissance de la réalité.
Les gens ne voient pas toujours l’immensité des contraintes, la complexité de la gestion quotidienne, les urgences silencieuses, les arbitrages permanents. Ils comparent parfois Djibouti à des pays beaucoup plus puissants financièrement, sans voir les moyens réels dont nous disposons. Pourtant, lorsqu’un Djiboutien voyage dans les pays voisins, il réalise souvent la valeur de ce que nous avons ici.
La santé gratuite, l’éducation gratuite, la dialyse gratuite, la prise en charge des urgences sans distinction… même dans certains pays très développés, cela devient difficile. À Djibouti, une personne peut être opérée, dialysée, accoucher ou recevoir un traitement lourd sans être écrasée financièrement. Cela, il faut le préserver.
Personnellement, je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Je n’ai ni Facebook ni autres plateformes. Je préfère faire mon travail. Et lorsqu’il y a une alerte sérieuse dénoncée, bien sûr, nous agissons immédiatement, mais il faut aussi distinguer les vraies urgences des exagérations.
Un hôpital public n’est jamais identique à un hôpital privé, dans aucun pays du monde. Notre rôle est justement de réduire cet écart au maximum et d’offrir au public la meilleure qualité possible. C’est cela qui compte.

Un dernier mot pour conclure ?
Je voudrais simplement rappeler une chose essentielle : la santé djiboutienne a connu, ces quinze dernières années, une transformation profonde. Ce n’est pas uniquement mon bilan, ni celui d’un seul ministre. C’est un travail collectif, inscrit dans la durée, porté par plusieurs équipes successives.
Depuis l’accession au pouvoir du chef de l’État, la santé a toujours été considérée comme une priorité nationale. Les indicateurs le prouvent. La mortalité maternelle est passée de plus de 530 décès pour 100 000 naissances vivantes à environ 162. La mortalité infantile des enfants de moins de cinq ans est passée de 94 pour 1 000 naissances vivantes à 31. Nous avons pratiquement éradiqué la tuberculose et divisé les cas de paludisme par dix. Nous avons multiplié les infrastructures, les compétences, les centres de soins, les spécialistes.
Même la dépendance vis-à-vis des médecins cubains diminue progressivement. Il y a quelques années, ils étaient près d’une centaine. Aujourd’hui, ils sont environ soixante-dix, et nous continuerons à réduire cet effectif à mesure que nos propres spécialistes reviendront de formation. Nous avons actuellement plus de soixante médecins djiboutiens en spécialisation à l’étranger. C’est une immense fierté.
Nous avançons progressivement, mais nous avançons sûrement. Il reste encore beaucoup à faire, bien sûr, mais je crois sincèrement que Djibouti a franchi un cap historique en matière de santé publique. Et si nous continuons sur cette trajectoire, avec rigueur, avec humilité et avec ambition, nous pourrons bâtir un système de santé encore plus fort, plus juste et plus souverain. C’est cela, notre engagement.

Propos recueillis par Mahdi A., photos Mathieu Balavoine, Agence Recless

 
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