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Quand la gouvernance se confronte au réel

par Mahdi A., février 2026 (Human Village 56).
 

La troisième journée du Forum international sur la gouvernance et l’éthique (FIGE) organisé au Kempinski de Djibouti a conclus une rencontre dense, consacrée aux enjeux du numérique et de l’intelligence artificielle au service du contrôle de l’action publique, de la lutte contre la corruption et de la bonne gouvernance. Loin d’un simple exercice de synthèse, cette ultime séquence a assumé un ton plus direct, parfois plus critique, mettant à l’épreuve les discours précédents.
Après deux journées consacrées à la présentation des cadres normatifs et au partage de bonnes pratiques, les échanges ont gagné en densité et en franchise. Le débat s’est déplacé vers une question plus dérangeante : pourquoi, malgré l’abondance de normes, de référentiels et d’outils, la gouvernance et l’intégrité peinent-elles encore à s’ancrer durablement dans les pratiques publiques ?

Dès les premières prises de parole, plusieurs panélistes ont souligné l’écart persistant entre standards internationaux et réalités institutionnelles. Eduardo Ruiz Garcia, membre de l’Initiative de développement de l’Organisation internationale des institutions supérieures de contrôle des finances publiques (IDI-INTOSAI) et ancien secrétaire général de la Cour des comptes européenne, a rappelé que « le problème n’est plus l’absence de règles, mais la capacité des institutions à les appliquer de manière cohérente et continue ». Une analyse partagée par d’autres experts qui ont insisté sur le poids des contextes politiques et administratifs. Munira Ali, secrétaire générale de l’Association des autorités de lutte anti-corruption de l’Afrique de l’Est (EAAACA) et représentante de l’Inspection générale d’Ouganda, a ainsi souligné que « la gouvernance ne se déploie jamais dans un environnement neutre : elle est toujours conditionnée par des rapports de pouvoir et par la culture institutionnelle ».
Cette franchise s’est retrouvée dans les débats consacrés aux données publiques, présentées comme l’un des piliers de la transparence et de la redevabilité. Très vite, la discussion est devenue plus interactive. Un participant a formulé une question centrale : « À quoi sert-il de publier des données si elles ne sont ni croisées, ni utilisées pour corriger les politiques publiques ? »
Plusieurs intervenants ont alors mis en garde contre une vision purement technologique de la réforme. Esther Poon, de l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) de Hong Kong, a insisté sur le fait que « l’ouverture des données ne produit des effets que si elles sont fiables, compréhensibles et réellement utilisées dans la prise de décision ». À défaut, la donnée risque de devenir un simple affichage de modernité. Dans le même esprit, Pepita Niang, directrice du FIGE, a rappelé que la transformation numérique ne peut être dissociée d’un investissement dans les capacités institutionnelles.

Farouk Hemici

Les débats ont également permis l’expression depuis la salle d’une question sensible sur l’usage croissant des outils d’intelligence artificielle dans les travaux d’audit et de contrôle : « Jusqu’où peut-on partager des données sensibles, voire confidentielles, avec des outils que l’on ne maîtrise pas totalement ? », avec les risques de fuite ou de dépendance technologique. Freddy Ndjemba, de l’IDI-INTOSAI, a rappelé que « l’intelligence artificielle doit rester un outil d’aide à l’audit, jamais un substitut au jugement professionnel ». Farouk Hemici, responsable du master « Audit, contrôle & management public » de l’Université Paris 1, a complété cette mise en garde en soulignant que « la protection des données, la confidentialité et la souveraineté informationnelle doivent être intégrées dès la conception des outils », faute de quoi l’innovation pourrait fragiliser la crédibilité même des institutions de contrôle.
Cette réflexion sur les risques technologiques a naturellement ouvert un débat plus large, touchant au cœur même du métier d’auditeur. Lors d’une intervention depuis la salle, un participant a exprimé une inquiétude largement partagée : « À force de recourir aux algorithmes et à l’intelligence artificielle, ne sommes-nous pas en train de préparer un système où les machines finiront par remplacer les auditeurs eux-mêmes ? »

Les panélistes ont tenu à clarifier les enjeux. Eduardo Ruiz Garcia a rappelé que « l’audit repose avant tout sur le jugement professionnel, l’analyse critique et l’éthique, des dimensions que les machines ne peuvent pas reproduire ». Dans le même esprit, Farouk Hemici a insisté sur le fait que « les technologies peuvent assister l’auditeur, mais la responsabilité, l’interprétation et la décision resteront humaines », soulignant que le numérique redéfinit le métier sans en nier la centralité humaine.
La question de la formation est alors apparue primordiale. « Comment former des auditeurs capables de contrôler des systèmes qu’ils ne maîtrisent pas encore ? », a lancé un membre de l’assistance. Pour Farouk Hemici la réponse est claire : « On ne peut plus auditer aujourd’hui avec les outils d’hier ». Il a plaidé pour un investissement massif dans la formation continue, estimant que celle-ci « n’est pas un coût, mais une condition de crédibilité pour l’audit public ».

Hassan Issa Sultan

Au fil de la journée, le débat s’est éloigné d’une approche strictement technocratique de la gouvernance. Me Moktar Ghaleb, le bâtonnier de Djibouti, a rappelé que « la gouvernance est avant tout une pratique politique, qui suppose d’accepter le contrôle, la transparence et parfois la remise en cause de positions acquises ». Une remarque qui a trouvé un écho dans la salle, lorsqu’un participant a demandé : « Sommes-nous réellement prêts à accepter ce que la transparence peut révéler ? »
La place de la société civile a également été interrogée. Abdulkadir Karadag, représentant de la Cour des comptes turque, a souligné que « la participation citoyenne est souvent invoquée, mais rarement intégrée de manière structurée dans les processus de décision », appelant à des mécanismes plus clairs et pérennes.

Pour finir, plusieurs participants ont salué le rôle joué par l’animatrice des débats de cette journée, où la conduite fluide et rigoureuse des discussions a largement contribué à la qualité des échanges. Raisso Mahamoud Ismail a été unanimement louée pour son professionnalisme, sa clarté et sa capacité à rythmer des discussions parfois techniques sans jamais en atténuer la substance. Un travail discret mais essentiel, qui a permis aux intervenants comme au public de rester pleinement engagés jusqu’à la clôture des travaux.
Les discours de clôture ont donné à cette dernière journée une tonalité à la fois lucide et exigeante. Hassan Issa Sultan, inspecteur général de Djibouti et secrétaire exécutif du FIGE, a rappelé que « la gouvernance et l’éthique ne sont pas des objectifs abstraits, mais des conditions essentielles de la confiance entre l’État et les citoyens ».

João Manuel Francisco

João Manuel Francisco, inspecteur général d’Angola et président du Comité directeur du FIGE, a conclu en appelant à la constance et à la responsabilité collective. Rappelant que « la gouvernance se construit dans la durée », il a annoncé que la présidence du FIGE sera transmise à la République démocratique du Congo en octobre 2026, soulignant l’importance de cette alternance pour la consolidation institutionnelle du forum.

Au terme de ces trois jours de travaux, le FIGE s’achève sur une impression mêlée de réalisme et d’exigence. Le forum n’a pas prétendu offrir des solutions simples à des problèmes complexes, mais il a permis de désigner clairement les obstacles, sans faux-semblants. Pour le grand public comme pour les acteurs institutionnels, le message est clair : la gouvernance et l’éthique ne se jugeront plus à l’aune des discours, mais aux résultats. Réformer la gouvernance c’est investir dans les institutions, dans les compétences, et surtout dans les femmes et les hommes qui les font vivre.

Mahdi A.

 
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