En accueillant la 16ᵉ réunion du Comité directeur et le 13ᵉ colloque international du Forum des inspections générales d’État d’Afrique (FIGE), Djibouti s’est imposée les 3 et 4 février comme un carrefour majeur de réflexion sur l’avenir du contrôle africain des actions de l’État à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle. Bien au-delà de la célébration du vingtième anniversaire du forum, ces travaux ont mis en lumière une conviction désormais largement partagée au plus haut niveau politique : la transformation numérique n’est plus une option, mais une condition essentielle de la bonne gouvernance, de la lutte contre la corruption et du renforcement de la crédibilité de l’État.
La cérémonie d’ouverture a donné à cette rencontre une portée politique forte. Dans son allocution, Ismail Omar Guelleh a souligné que le numérique et l’intelligence artificielle constituent aujourd’hui des leviers stratégiques pour moderniser l’action publique. Il a rappelé que ces technologies peuvent devenir de puissants accélérateurs de bonne gouvernance en améliorant la détection des irrégularités, la traçabilité des flux financiers et l’évaluation des politiques publiques, tout en avertissant qu’elles ne produisent de résultats que si elles sont maîtrisées et solidement encadrées. Insistant sur la dimension stratégique de cette transition, il a également mis en avant le défi de l’appropriation souveraine des technologies numériques, condition indispensable à la construction d’institutions crédibles et dignes de la confiance des citoyens. Cette notion de souveraineté numérique a irrigué l’ensemble des débats.
Le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, dans un message adressé au colloque et prononcé par son vice-président Tiemoko Meyliet Kone, a rappelé le lien étroit entre gouvernance et développement. Il a souligné que la bonne gouvernance n’est pas un concept abstrait, mais une pratique quotidienne qui conditionne la confiance des citoyens, des partenaires et des investisseurs, mettant ainsi en exergue le rôle central des institutions de contrôle dans la consolidation de l’état de droit. Le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, a complété cette approche dans un message vidéo en insistant sur la dimension humaine de la transformation numérique. Selon lui, la technologie ne produit de résultats durables que lorsqu’elle est portée par des femmes et des hommes compétent·es, formé·es et pleinement conscient·es de leur responsabilité au service de l’intérêt général, un message qui a trouvé un écho particulier dans les échanges consacrés au renforcement des capacités.
Ces orientations politiques ont été prolongées par l’intervention de l’inspecteur général djiboutien, Hassan Issa Sultan, également secrétaire exécutif du FIGE. Rappelant que le forum, né à Djibouti en 2006, s’est construit comme une plateforme panafricaine de réflexion endogène et de coopération, il a insisté sur l’évolution nécessaire du rôle des inspections générales d’État. Celles-ci ne peuvent plus se limiter à un contrôle a posteriori, mais doivent désormais anticiper les risques, accompagner les réformes et éclairer la décision publique dans un contexte de révolution technologique. Il a également mis en garde contre une vision strictement techniciste de l’intelligence artificielle, soulignant que, mal encadrée, elle peut générer de nouvelles vulnérabilités institutionnelles, notamment en matière de cybersécurité, de protection des données et de dépendance technologique.
La deuxième journée a permis des échanges plus techniques et plus critiques et en particulier de clarifier les concepts liés à l’intelligence artificielle et de déconstruire certaines représentations excessivement optimistes. Dans une intervention à forte portée pédagogique, le Dr Mohamed Abdi Khaire, directeur du laboratoire de recherche en intelligence artificielle de l’Université de Djibouti, a rappelé que l’IA n’est ni autonome ni neutre. Elle demeure un ensemble d’outils conçus par l’homme, dont l’efficacité dépend étroitement de la qualité des données, des algorithmes utilisés et des objectifs poursuivis par les institutions qui y ont recours.
Dans une lecture plus politique et géostratégique, Ziad Limam, directeur de la revue Afrique magazine, a replacé l’intelligence artificielle dans le contexte global des rapports de puissance. Il a souligné que le numérique est à la fois un outil de gouvernance et un instrument d’influence, appelant les États africains à éviter toute adoption naïve de technologies importées et à privilégier une appropriation réfléchie, adaptée à leurs réalités institutionnelles et à leurs priorités souveraines. Au-delà de cette intervention de fond, Ziad Limam - en duo avec la brillante Raisso Mahamoud Ismail - s’est affirmé comme l’un des fils conducteurs de ces deux premières journées. À la fois intervenant, modérateur et l’un des deux maîtres de cérémonie, il a su donner une cohérence d’ensemble aux travaux et transformer les sessions en véritables espaces de dialogue entre décideurs politiques, experts et responsables institutionnels. Sa capacité à structurer les débats, à relancer les échanges et à rendre accessibles des sujets complexes a largement contribué à la qualité des discussions.
Les présentations consacrées aux stratégies nationales ont ensuite mis en lumière des dynamiques contrastées. Djibouti, l’Angola et la République démocratique du Congo ont exposé des initiatives visant à intégrer le numérique et l’intelligence artificielle dans la gestion publique, l’audit et la lutte contre la corruption. L’exemple du système numérique de la Communauté portuaire de Djibouti a illustré de manière concrète comment la digitalisation peut améliorer la traçabilité des opérations et renforcer l’efficacité administrative.
Ces échanges ont été enrichis par l’intervention d’Abdallah Ibrahim Omar, secrétaire général du ministère de l’Économie numérique et de l’Innovation, qui a présenté les grandes lignes du plan de développement du numérique à Djibouti. Il a mis en évidence une approche progressive et structurée, fondée sur l’investissement dans les infrastructures, la modernisation de l’administration et la digitalisation des services publics. Il a souligné que cette transformation ne se limite pas à l’introduction d’outils technologiques, mais s’inscrit dans une vision globale visant à bâtir un État plus efficace, plus transparent et plus accessible aux citoyens, tout en renforçant la sécurité des systèmes et la protection des données publiques. Dans le prolongement de cette présentation, l’inspecteur général de l’administration d’Angola et président du comité directeur du FIGE, João Manuel Francisco, a partagé l’expérience de son pays, mettant en avant une stratégie nationale ambitieuse de transition numérique intégrée aux mécanismes de contrôle et d’audit public. Il a insisté sur le fait que l’adoption des technologies numériques et de l’intelligence artificielle vise avant tout à améliorer la traçabilité de l’action publique, à renforcer la prévention de la corruption et à faire évoluer les institutions de contrôle vers des modèles fondés sur l’analyse des données et l’anticipation des risques. Cette expérience a illustré la manière dont des choix politiques assumés et des investissements ciblés peuvent accélérer la modernisation institutionnelle, tout en posant la question de la durabilité des réformes et du renforcement continu des compétences humaines.
Cependant, les débats ont également fait émerger une inquiétude partagée face aux écarts de maturité numérique entre les États africains, susceptibles de créer à terme une fracture institutionnelle durable au sein du continent.
À l’issue de ces deux premières journées, un constat s’impose : les institutions supérieures de contrôle africaines ont engagé une transition irréversible vers le numérique et l’intelligence artificielle. Cette modernisation, largement soutenue par les plus hautes autorités politiques, ne pourra toutefois produire des effets durables que si elle repose sur des cadres juridiques solides, une gouvernance éthique des données et un investissement constant dans le capital humain. Le colloque de Djibouti met ainsi en lumière une conviction forte : l’intelligence artificielle ne renforcera la bonne gouvernance que si elle demeure un outil au service de l’intérêt général et de la souveraineté des États africains. La troisième journée, consacrée aux cadres juridiques, à l’éthique et au renforcement des capacités, devra désormais traduire cette ambition politique en recommandations concrètes et opérationnelles.
Mahdi A.