En 1931, une expédition ethnographique française traversait l’Afrique d’Ouest en Est, collectant objets, récits et manuscrits au nom de la science. Connue sous le nom de mission Dakar-Djibouti, elle fut longtemps présentée comme une prouesse. Mais derrière les récits officiels se cachent des zones d’ombre, des silences, et des mémoires africaines trop souvent ignorées.
Près d’un siècle plus tard, le musée du Quai Branly – Jacques Chirac initie une contre-enquête inédite, mobilisant des chercheurs africains pour revisiter cette mission à travers les voix des premiers concernés. En tant qu’experte djiboutienne, j’ai eu l’honneur de participer à cette démarche en interrogeant les traces que la mission a laissées sur notre territoire pour contribuer à une relecture plurielle de ce moment de notre histoire.
La mission
La mission Dakar-Djibouti trouve sa source dans trois évènements : la création, fin 1925, de l’Institut d’ethnologie de l’Université de Paris par Paul Rivet, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl et Marcel Cohen ; la rénovation du musée d’ethnographie du Trocadéro à partir de 1928 sous la double impulsion de Paul Rivet, son directeur, et de Georges-Henri Rivière, son sous-directeur ; et enfin la première mission ethnographique de Marcel Griaule en Éthiopie, en 1928-1929 [1].
Une loi du 31 mars 1931, adoptée à l’unanimité de l’Assemblée, créé officiellement une « Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti » et lui assure un financement. Sa direction administrative et scientifique est confiée à Marcel Griaule, alors âgé de 32 ans, ancien élève du linguiste Marcel Cohen et du sociologue Marcel Mauss à l’École pratique des hautes études.
Il dirige une équipe à laquelle participent en partie ou en totalité Marcel Larget, Michel Leiris, Éric Luten, André Schaeffner, Jean Mouchet, Jean Mouffle, Gaston-Louis Roux, Deborah Lifchitz (seule femme de la mission qu’elle rejoint en juillet 1932), Abel Faivre et Michel Oukhtomsky.
Les pratiques de collecte que pratique la mission étaient déjà critiquées et contestées. Comme l’écrit Michel Leiris, le « secrétaire-archiviste » de la mission qui en donne un compte-rendu sensible dans son ouvrage L’Afrique fantôme : « On pille les Nègres, sous prétexte d’apprendre aux gens à les connaître et les aimer, c’est-à-dire, en fin de compte, à former d’autres ethnographes, qui iront eux aussi les aimer et les piller » [2]. En pays dogon, des objets ont été volés, comme le « Boli ». À Gondar, la mission « démaroufle » des fresques qu’elle remplace par des peintures modernes.
La mission partie de France en mai 1931 y revient en février 1933. Elle traverse le Sénégal, le Soudan français (actuel Mali), la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Dahomey (actuel Bénin) en Afrique occidentale française, puis le Cameroun, l’Oubangui-Chari (actuelle République Centrafricaine), le Congo, le Cameroun, le Soudan et arrive en Éthiopie où elle séjourne à Gondar. Elle parvient enfin à Dibouti où elle reste un moment avant d’embarquer pour la France.
Gaston-Louis Roux et Deborah Lifchitz sont passés deux fois à Djibouti, d’abord pour rejoindre la mission à Gondar. Avant les contre-enquêtes, Djibouti n’était pourtant pas envisagé comme une étape importante de la mission.
La mission à Djibouti
La Côte française des Somalis est une colonie française depuis 1884. L’équipe de la mission y arrive le 10 janvier 1933 depuis Massawa, sur le navire italien Volpi. Elle est accueillie par le gouverneur Pierre-Amable Chapon-Baissac, un ami de Marcel Griaule, qui l’installe dans une grande villa sur le plateau du Serpent.
Michel Leiris écrit : « Ville délabrée, moins laide que je n’aurais cru, des palmiers et bistrots pas gais avec un temps humide et frais, il a plu, des belles femmes arabes et somalis en général assez hautes. » [3]. « Visites chez le gouverneur à qui nous présentons la mission, chez le consul de Belgique, chez les directeurs de salines, chez un des directeurs du chemin de fer. Decauville, étroites digues, grands alignements de tas de neige, tempête violente une de digues abimée - Thé au Ritz - Visite au gouverneur - Quartier réservé - Promenade - Diner chez un des directeurs du chemin de fer qui est vieux garçon - Admirer Cocteau. Promenade dans les montagnes éblouissantes. » [4].
L’agenda de la mission et les fiches de terrain sont peu renseignés durant le séjour djiboutien. Deborah Lifchitz est la plus impliquée dans des enquêtes sur la société djiboutienne. Elle visite une école de tapis, la communauté juive, et achète des objets sur les marchés. Elle enquête en particulier sur le Mitgan, Tomal et Yibr, les mutilations génitales féminines ou l’accouchement.
Elle effectue avec Marcel Griaule une visite de deux jours à Tadjourah, où ils rencontrent le sultan récemment installé par les Français. Elle y achète vingt objets, mais ne mentionne pas leur prix.
Des spécimens d’animaux et d’insectes sont aussi conservés, dont une gazelle vivante capturée vers Dikhil. Mais les notes de la mission ne documentent pas ces collectes. En tout, 173 objets viennent de Djibouti, parmi les plus de 3000 rapportés en France par la mission.
Contre-enquête : une relecture djiboutienne
Lancée en 2020 par le musée du Quai Branly, la contre-enquête sur la mission Dakar-Djibouti vise à interroger les méthodes de collecte et les conditions d’acquisition des objets, et à mettre en lumière les acteurs et actrices invisibilisés. Elle repose sur une approche collaborative, impliquant des chercheurs africains de six pays traversés par la mission, dont Djibouti. Cette démarche ne cherche pas à effacer l’histoire, mais à la compléter, la rééquilibrer et la contextualiser. Elle met en lumière les acteurs africains oubliés, notamment les femmes, les artisans, les traducteurs, et les porteurs de savoirs.
Durant un séjour au musée du Quai Branly en octobre 2023, j’ai eu accès aux archives, aux objets et aux récits liés à la mission. L’objectif était d’apporter un regard djiboutien sur les traces laissées, de questionner les absences et de contribuer à une lecture sensible et située de cette histoire. J’ai pu échanger avec des collègues africains, des conservateurs français, et des chercheurs engagés dans cette relecture. Ensemble, nous avons tenté de réactiver les mémoires locales, de relier les objets à leur contexte, et de poser les bases d’un dialogue muséal plus équitable.
Nous avons pu accéder à trente-cinq des objets de la collection, au cours d’une journée de travail en compagnie de Marianne Lemaire (anthropologue à l’IMAF et spécialiste de Deborah Lifchitz [5]) et Monica Heinz (anthropologue spécialisée dans les questions de patrimonialisation). La plupart des objets, neufs, semblent avoir été achetés sur place.
Lors d’un séjour à Djibouti avec Gaëlle Beaujan et Marianne Lemaire, nous avons réalisé une « contre-enquête », en montrant en particulier des photographies des objets ramenés par la mission. Nous avons rencontré par exemple une vendeuse de lait qui a identifié un récipient destiné à contenir du lait de chamelles, ou des femmes djiboutiennes auxquelles la présentation d’épines d’acacias a rappelé de douloureux souvenirs autour de la pratique de l’excision aujourd’hui interdite [6].
Ce retour sur la mission Dakar-Djibouti peut ainsi permettre d’aider au lancement d’une réflexion sur notre patrimoine, les archives et documents permettant de construire notre histoire, et nous introduire dans les discussions actuelles sur la mémoire de la prédation des objets et les questions autour de leur restitution et de leur conservation.
Hasna Hassan Houmed-Gaba, directrice de départements culturels
Récipient à lait de chamelle
|
La gazelle Ariel à bord
|
[1] Éric Jolly et Marianne Lemaire, « La mission Dakar-Djibouti au fil des textes », Cahier Dakar-Djibouti, Paris, Les Cahiers, p. 11-67. Éric Jolly, Marianne Lemaire et Salia Malé, « La mission Dakar Djibouti en contexte », in Éric Jolly, Marianne Lemaire et Salia Malé (dir), Mission Dakar-Djibouti. Contre-enquêtes, Paris, El Viso-MQB, 2025. « Mission Dakar-Djibouti », sur le site À la naissance de l’ethnologie française.
[2] Michel Leiris, lettre à sa femme, 19 septembre 1931, in Michel Leiris, Miroir de l’Afrique, édition établie, présentée et annotée par Jean Jamin, Paris, Gallimard, 1996, p. 204.
[3] Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Paris, Gallimard, 1934.
[4] Agenda de la mission par Michel Leiris.
[5] Marianne Lemaire, « Deborah Lifchitz, une carrière d’ethnologue française dans l’entre-deux-guerres », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 35, 2019, p. 197-213.
[6] Catalogue de l’exposition : Éric Jolly, Marianne Lemaire et Salia Malé (dir), Mission Dakar-Djibouti. Contre-enquêtes, op. cit., p. 40-45.