Human Village - information autrement
 

Mouktar Ghaleb reconduit à la tête du Barreau

par Mahdi A., janvier 2026 (Human Village 56).
 

Le 31 décembre 2025, Me Mouktar Ghaleb a été reconduit par ses pairs pour un troisième mandat consécutif de deux ans à la tête du Barreau de Djibouti. Une réélection qui ne relève pas seulement d’un rituel électif interne à la profession, mais qui traduit la confiance renouvelée d’un corps juridique en pleine transformation envers une figure devenue centrale dans le paysage judiciaire national. Au fil des années, la parole du bâtonnier s’est imposée comme l’une des plus constantes et des plus écoutées lorsqu’il s’agit d’évoquer l’avenir de la justice et la place de l’avocat dans la société djiboutienne.
Cette constance se manifeste autant dans ses analyses que dans ses prises de parole publiques. Lors d’une cérémonie de prestation de serment de nouveaux avocats, Me Mouktar Ghaleb rappelait déjà avec gravité que l’entrée dans la profession ne constitue ni une formalité ni un simple aboutissement universitaire, mais un véritable choix de vie. Le serment, disait-il, engage à défendre avec intégrité et indépendance des femmes et des hommes, leurs droits, leurs intérêts et parfois leur honneur. Il insistait alors sur la solennité de cet instant, sur la symbolique de la robe, sur la confraternité et sur la dignité qu’exige la parole de l’avocat. À travers ce discours, il traçait les contours d’une profession fondée sur la rigueur morale autant que sur la compétence technique, rappelant que chaque avocat engage par sa conduite l’image de l’ensemble du Barreau.

Ce rappel à l’éthique professionnelle éclaire sa conception de la fonction de bâtonnier. Elle ne consiste pas seulement à représenter les avocats, mais à préserver la crédibilité d’un pilier essentiel de l’état de droit, dans un contexte de profonde mutation de la société djiboutienne. Le Barreau compte désormais quarante-sept avocats, ce qui illustre la progression d’une profession autrefois confidentielle. Il y a trente ans, les litiges étaient rares et la plupart des différends se réglaient selon des mécanismes amiables hérités des traditions communautaires. Aujourd’hui, l’essor du droit des sociétés, la multiplication des activités économiques, l’apparition de nouveaux contentieux, notamment en matière de propriété intellectuelle, ont profondément transformé la demande de justice. La spécialisation des avocats est devenue une nécessité, signe d’un marché juridique qui se structure et se professionnalise.

Dans cette dynamique, Me Mouktar Ghaleb voit moins une saturation qu’un progrès. L’augmentation du nombre d’avocats est, selon lui, le reflet d’une société qui se judiciarise, où les citoyens et les entreprises prennent davantage conscience de leurs droits et de leurs obligations. Ce mouvement contribue à renforcer la sécurité juridique et à instaurer une culture du recours au droit, condition indispensable à toute démocratie moderne.
Mais cette évolution met aussi en lumière les fragilités structurelles de l’appareil judiciaire. Le bâtonnier ne dissimule pas son inquiétude face au déficit de magistrats et à l’encombrement des juridictions. Les nouvelles juridictions régionales existent dans les textes, mais restent encore privées de bâtiments et de personnel. En attendant, les audiences foraines continuent d’assurer une justice minimale dans les régions. Quelques jours tous les deux ou trois mois est un rythme insuffisant pour répondre à l’accroissement des affaires. Ce constat, qu’il formule avec mesure mais fermeté, relève moins de la critique que d’un appel à l’urgence institutionnelle.

La lenteur de la justice, souvent dénoncée par les justiciables, est pour lui un sujet qui exige pédagogie et vérité. Il rappelle que la procédure moderne repose sur le contradictoire, l’expertise et le droit au recours. Juger équitablement suppose d’entendre toutes les parties, d’ordonner des expertises, d’examiner les contestations et d’ouvrir la voie à l’appel, voire à la cassation. Ces garanties prennent du temps, mais elles constituent le prix d’une justice fiable. Dans une société longtemps habituée aux règlements coutumiers rapides « sous l’arbre », cette temporalité judiciaire moderne demeure parfois mal comprise. Le rôle de l’avocat est alors aussi d’expliquer, de rassurer et d’accompagner.

Au cœur de ce système, le bâtonnier revendique un rôle d’équilibre. L’avocat travaille en collaboration avec la magistrature, tout en assumant la contradiction face au parquet. « Le parquet est un adversaire, pas un ennemi », résume-t-il, rappelant que le juge du siège demeure l’arbitre impartial. Cette conception traduit une vision apaisée mais ferme de la justice, où chacun remplit sa fonction dans le respect des règles et des institutions.
Cette vision se heurte toutefois à une réalité matérielle paradoxale : le Barreau, pourtant acteur fondamental de la justice, ne dispose toujours pas d’un siège propre. Depuis la création de la profession en 1987, le secrétariat du Conseil de l’Ordre est hébergé au cabinet personnel du bâtonnier. D’où le projet emblématique de son mandat : la création d’une Maison de l’Avocat à proximité immédiate du tribunal. Cette structure, financée par les fonds propres de la profession, offrirait un espace d’accueil pour les justiciables, un lieu de travail pour le Conseil de l’Ordre et un symbole tangible de l’institutionnalisation du Barreau. Pour Me Ghaleb, il ne s’agit pas d’un simple bâtiment, mais d’un maillon essentiel de l’état de droit, un point de rencontre entre le citoyen et la justice.

Son action s’inscrit également dans une volonté de transmission. Formé par des figures historiques du Barreau djiboutien, il rend hommage à ceux qui ont marqué la profession par leur rigueur et leur excellence. Dans ses discours aux jeunes avocats, il rappelle que la robe est un symbole d’égalité et que le serment engage à la loyauté, à l’indépendance et à la confraternité. Cette mémoire professionnelle nourrit un projet : faire émerger une nouvelle génération d’avocats capables d’imprimer à leur tour leur marque sur la justice du pays.

À travers ces différentes prises de parole, un même fil conducteur apparaît : la conviction que la justice ne peut se renforcer sans un corps d’avocat solide, respecté et structuré, et que la démocratie ne peut s’épanouir sans institutions crédibles. La réélection de Me Mouktar Ghaleb pour un troisième mandat vient ainsi consacrer une continuité de vision autant qu’une stabilité institutionnelle. Dans un contexte où les besoins de justice s’accroissent plus rapidement que les capacités à y répondre, la parole du bâtonnier demeure l’une des rares à conjuguer exigence morale, connaissance fine du terrain et sens de l’intérêt général.

Ce troisième mandat s’ouvre donc comme un temps décisif. Celui où le Barreau devra consolider sa place, où la Maison de l’Avocat devra passer de projet à réalité, où le recrutement de magistrats devra répondre à l’urgence, et où la culture juridique devra continuer à s’ancrer dans les pratiques sociales. Dans ce moment charnière, Me Mouktar Ghaleb apparaît non comme le simple représentant d’une profession que l’un des artisans silencieux de l’évolution progressive de Djibouti vers un État de droit.

Mahdi A.

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
En aparté avec… Ahmed Robleh Abdillahi
 
Neuf morts et 45 disparus dans un naufrage
 
Glissements de terrain meurtriers en Éthiopie
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |