Concernant les activités en vue de détruire les État et les sociétés dans la Corne de l’Afrique ces dernières années, une réalité est incontournable : la région a progressivement perdu le contrôle de son propre destin et est devenue largement subordonnée aux rivalités politiques provenant du Proche-Orient. Les décisions concernant la guerre et la paix, l’orientation économique ou la cohésion sociale ne sont plus issues de nos sociétés. Elles sont de plus en plus souvent conçues ailleurs, formulées dans les capitales du Proche-Orient, puis transposées dans notre région. Les tensions entre Mogadiscio et Hargeisa, Addis-Abeba, Mekelle et Asmara, ou Port-Soudan et le Darfour ne peuvent être analysées uniquement à travers le prisme des rivalités locales. Elles sont également l’expression d’ambitions extérieures qui ont trouvé un terrain fertile dans nos fractures internes.
Ce schéma est incontestable. À la veille de décisions nationales importantes, les hauts dirigeants – présidents, ministres, généraux – partent discrètement pour des capitales étrangères. Ce n’est qu’après ces visites que les institutions nationales se réunissent, non pas pour délibérer, mais pour approuver des décisions déjà prises. Les parlements, les cabinets et les conseils régionaux servent de plus en plus d’organes cérémoniels, fournissant une couverture juridique à des décisions prises ailleurs. La souveraineté, autrefois défendue au prix du sang et de sacrifices, est réduite à une simple mise en scène.
L’influence extérieure dans la Corne de l’Afrique n’est pas nouvelle. Ce qui distingue la situation actuelle, c’est l’émergence d’une classe d’entrepreneurs politiques qui ne se contentent pas d’être des dirigeants faibles soumis à des pressions, mais collaborent activement à des projets extérieurs. En ce sens, ils ne diffèrent en rien des chefs tribaux du XIXe siècle qui facilitaient le commerce de l’ivoire et des esclaves à Zanzibar. La méthode est étonnamment similaire : accords privés, enrichissement personnel et affaiblissement systématique des structures locales d’autorité en échange de faveurs et de protection extérieures. Aujourd’hui comme hier, les intermédiaires prospèrent brièvement tandis que les sociétés se vident de leur substance.
Aujourd’hui, les puissances étrangères n’ont plus besoin de conquérir directement des territoires. Elles sous-traitent leur domination à des acteurs locaux prêts à troquer l’intérêt national contre leur survie ou leur enrichissement personnel. Les négociations contournent les institutions et se déroulent à huis clos avec des individus, souvent sans traces écrites et sans rendre de comptes. Les dirigeants politiques cessent d’être les gardiens de l’État et deviennent des courtiers, gérant la violence, le territoire et l’allégeance pour des patrons extérieurs. Même les États historiquement résilients, comme l’Éthiopie, sont de plus en plus traités non pas comme des acteurs souverains, mais comme des clients dépendants de micro-États riches.
Le discours public dans la Corne de l’Afrique est saturé d’accusations de violation de la souveraineté. Pourtant, la souveraineté n’est pas un slogan ; c’est la capacité de prendre des décisions autonomes et d’être responsable devant son propre peuple. Si les choix les plus importants sont pris ailleurs, quelle souveraineté reste-t-il ? Qui hypothèque l’avenir de sociétés entières pour un gain à court terme ?
Au cœur de cet arrangement se cache une conception dangereuse : le sort de la prochaine génération peut être sacrifié sans conséquences. Le réseau kleptocratique qui relie les puissances étrangères et leurs collaborateurs nationaux semble croire que les aspirations, la colère et l’action des jeunes d’aujourd’hui peuvent être indéfiniment réprimées ou contrôlées. Il s’agit là d’une erreur de calcul fatale. Une génération qui a grandi dans la guerre, la dépossession et l’humiliation n’oublie pas. Elle ne reste pas non plus passive. Les dettes politiques et sociales accumulées aujourd’hui seront recouvrées, et le prix à payer sera bien plus élevé que ne le prévoient ceux qui profitent du désordre actuel.
Cela nous amène à adresser un avertissement inévitable aux puissances du Proche-Orient. La technique consistant à gouverner la Corne de l’Afrique par l’intermédiaire de mandataires, de milices et d’alliances personnalisées peut sembler efficace à court terme, mais elle est profondément instable. Les États peuvent être affaiblis, les institutions vidées de leur substance et les dirigeants achetés, mais les sociétés ne peuvent être soumises de manière permanente. Le ressentiment qui se façonne aujourd’hui ne restera pas confiné à la Corne de l’Afrique. Il débordera des frontières, perturbera les routes commerciales, mettra en danger les investissements et générera une insécurité contre laquelle aucune richesse ni armée ne pourra indéfiniment contrôler. L’histoire ne connaît aucun exemple de régions délibérément déstabilisées à des fins privées et qui soient restées à l’abri des conséquences.
Reconnaître l’existence d’une manipulation externe ne revient pas à nier notre responsabilité interne. Les puissances du Proche-Orient n’ont pas inventé nos divisions ; elles les exploitent. Notre incapacité à résoudre les conflits politiques par des politiques inclusives a souvent ouvert la voie à la militarisation et à l’intervention étrangère. Les affrontements armés remplacent le dialogue, et les protecteurs extérieurs se présentent en arbitres indispensables. Pourtant, en privilégiant les individus plutôt que les institutions et en inondant des environnements fragiles d’armes et de capitaux illicites, ces puissances accélèrent activement l’érosion des États et la fragmentation sociale.
Il en résulte une convergence destructrice entre les collaborateurs locaux et les aventuriers étrangers, motivée par l’opportunisme plutôt que par une vision, par l’exploitation plutôt que par le développement. Ensemble, ils normalisent l’impunité, marchandisent la souveraineté et fracturent les sociétés par des gouffres qui pourraient demander des générations pour être comblés. Si cette trajectoire se poursuit, l’effondrement des États de la Corne de l’Afrique ne sera pas une aberration, mais la norme.
Pour empêcher une nouvelle désintégration, il ne suffit pas de condamner cette situation ou de se laisser aller à la nostalgie. Il faut un examen de conscience tant moral que politique. Pour retrouver notre capacité d’action, il faut rétablir la politique en tant que responsabilité publique, reconstruire des institutions au service des citoyens plutôt que des mécènes, et affronter avec honnêteté et courage tant les manipulations extérieures que les complicités internes. La lutte qui se déroule dans la Corne de l’Afrique ne concerne pas seulement le pouvoir ; elle porte sur la question de savoir si toute une génération héritera d’États fonctionnels ou seulement de décombres laissés par une ambition à courte vue.
Jawar Mohammed, membre du Oromo Federalist Congress, fondateur du Oromia Media Network
Texte publié en anglais sur X, traduction Human Village avec DeepL.