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Le pari israélien au Somaliland, quels risques ?

décembre 2025 (Human Village 55).
 

Israël est devenu le premier et le seul membre de l’ONU à reconnaître officiellement la République du Somaliland comme un État indépendant et souverain. Le 26 décembre, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et son ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, ont en effet signé une déclaration de reconnaissance mutuelle aux côtés du président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi.

Manifestation à Hargeisa en soutien à la décision israélienne
AFP

Pour un territoire dans une situation diplomatique floue depuis l’auto-proclamation de son indépendance de la Somalie en 1991, cette évolution est « un moment historique » comme l’a déclaré Abdirahman Mohamed. Mais elle cache un pari géopolitique risqué.
Si plusieurs pays, dont le Royaume-Uni, l’Éthiopie, la Turquie ou les Émirats arabes unis, entretiennent un bureau de liaison dans la capitale somalilandaise, Hargeisa, aucun n’avait franchi le cap de la reconnaissance officielle d’un État. La rupture par Israël de ce consensus international vieux de plusieurs décennies constitue une rupture délibérée. Israël se positionne comme le principal soutien d’un territoire qui cherche depuis longtemps à obtenir une place dans l’arène internationale.
Pour Dya-Eddine Said Bamakhrama, ambassadeur de Djibouti en Arabie saoudite, une telle décision est source de profondes perturbations : « Une déclaration unilatérale de séparation n’est ni un acte purement juridique ni un acte politique isolé. Elle a des conséquences structurelles profondes, notamment l’aggravation des divisions internes et des rivalités entre les citoyens d’une même nation, l’érosion du tissu social et politique de l’État, et elle ouvre la porte à des conflits prolongés ».

Ses opposants affirment que l’objectif d’Israël est depuis longtemps un morcellement de la région. Cette reconnaissance du Somaliland est considérée dans le monde arabe comme relevant d’une stratégie visant à affaiblir les États arabes et musulmans en encourageant les mouvements sécessionnistes. Dans le contexte somalien, cette décision n’est pas perçue comme un geste humanitaire, mais comme visant à saper les accords conclus dans le cadre de la Somalie fédérale.
Selon Dya-Eddine Said Bamakhrama, la communauté internationale s’est opposée à de telles initiatives afin de privilégier la stabilité régionale plutôt que « les tendances séparatistes dont l’histoire a maintes fois démontré les dangers et les coûts élevés ». En ignorant ce consensus, Israël est accusé d’utiliser la reconnaissance comme un outil pour fragmenter la cohésion régionale.

Dans le passé, Israël a souvent justifié son soutien à des acteurs non étatiques ou à des groupes séparatistes sous prétexte de protéger des minorités vulnérables, telles que les Druzes au Levant ou les Maronites au Liban. Cette « doctrine périphérique » avait un double objectif : elle permet de créer des alliances régionales et de soutenir la revendication d’Israël d’être un État juif en validant l’idée d’une autodétermination ethnique ou religieuse.
Cependant, dans le cas du Somaliland, l’argument ici ne porte pas sur la protection d’une minorité religieuse, car le Somaliland est un territoire à forte majorité musulmane, la justification est purement géopolitique. Israël semble rechercher une profondeur stratégique dans une région où il a toujours été isolé. Netanyahu a explicitement lié cette initiative à « l’esprit des accords d’Abraham », montrant que ses principaux moteurs sont la sécurité, le contrôle maritime et la collecte de renseignements plutôt que la démographie interne de la Corne de l’Afrique.

La première grande victoire d’Israël avec cette manœuvre est l’élargissement de son orbite diplomatique, alors que le gouvernement fédéral de Mogadiscio a refusé d’adhérer aux accords d’Abraham. Le deuxième gain majeur pour Israël est l’ouverture d’une possible présence militaire dans la Corne de l’Afrique. La position du Somaliland, sur le golfe d’Aden près du détroit de Bab Al-Mandeb, en fait un emplacement de choix pour surveiller le trafic maritime. Il s’agit d’une bombe à retardement, car de l’autre côté de cette étroite bande de mer se trouve le Yémen où le mouvement houthiste — dont est slogan est « Mort à Israël » — contrôle une partie importante du territoire.
Israël peut affirmer que sa présence militaire ou celle de ses services de renseignement au Somaliland renforcerait la sécurité régionale en contrant les menaces que les Houtis font peser sur le transport maritime. Cependant, les États voisins craignent que cela n’attise plutôt les tensions. Dya-Eddine Said Bamakhrama estime que la présence militaire israélienne « transformerait effectivement la région en poudrière […]. Si Israël décidait d’établir une base militaire dans un endroit sensible sur le plan géopolitique… une telle initiative serait perçue à Tel-Aviv comme un gain stratégique dirigé contre les États arabes riverains de la mer Rouge, à savoir l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Somalie, le Yémen, le Soudan et Djibouti. [… La mer Rouge] est un « corridor maritime international vital » et tout changement dans son équilibre géopolitique aurait « des répercussions bien au-delà de la région ».

Cette reconnaissance constitue également une violation flagrante du droit international et du principe d’intégrité territoriale inscrit dans la Charte des Nations unies. Si les partisans de cette reconnaissance invoquent le cas du Soudan du Sud ou du Kosovo, il s’agissait des situations très différentes, avec notamment des conflits génocidaires prolongés et des transitions approfondies menées par les Nations unies [1]. En revanche, l’Union africaine a fermement réaffirmé que le Somaliland faisait partie intégrante de la Somalie.
Rapidement, la Ligue arabe, le Conseil de coopération du Golfe et l’OCI ont dénoncé la décision israélienne. Même le président américain Donald Trump, malgré son rôle dans les accords d’Abraham, ne l’a pas approuvée. Lorsqu’on lui a demandé si Washington allait suivre le mouvement, Trump a répondu par un « non » catégorique, ajoutant : « Quelqu’un sait-il vraiment ce qu’est le Somaliland ? » Ce manque de soutien de la part de Washington souligne l’isolement israélien.
L’OCI et les ministres des Affaires étrangères de vingt-et-un pays ont publié une déclaration commune mettant en garde contre de « graves répercussions » et rejetant toute possibilité que cette reconnaissance permette la mise en œuvre du projet envisagé de déplacement des Palestiniens de Gaza dans la Corne.

La reconnaissance du Somaliland par Israël semble être un pari visant à troquer les normes diplomatiques contre un avantage stratégique. Alors que Hargeisa célèbre une étape tant attendue, le reste du monde y voit un dangereux précédent qui menace de déstabiliser une des zones les plus instables du monde. Comme le conclut Dya-Eddine Said Bamakhrama, l’établissement de telles relations « ferait d’Israël le premier et le seul État à rompre avec le consensus international », une décision qui privilégie des « calculs stratégiques étroits » au détriment de la stabilité du système international.

Article publié par Arab News, « Israel’s Somaliland gambit : what’s at risk for the region ? », 28 décembre 2025. Traduction Human Village, avec DeepL.


 
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