La reconnaissance du Somaliland par Israël va certainement aggraver les tensions dans une Corne de l’Afrique déjà troublée, et par extension dans le Sud de la péninsule arabique. D’abord, Israël n’a pas beaucoup de légitimité actuellement, en particulier dans le monde musulman, et pour de bonnes raisons : le gouvernement dirigé par Benjamin Netanyahu est responsable de crimes de guerre à Gaza et de la colonisation illégale en Cisjordanie. L’action menée par Netanyahu depuis trois décennies a amené Israël au point que la philosophe Hannah Arendt redoutait déjà au milieu des années 1940, avant la création du pays : une entité militariste et fasciste en guerre avec ses voisins.
Deuxièmement, malgré sa petite taille, Israël tente actuellement d’étendre son influence militaire et politique, probablement en tandem avec les Émirats arabes unis déjà impliqués dans les guerres sanglantes au Yémen et au Soudan, et qui s’emparent des infrastructures somaliennes en partitionnant le pays. Israël et les Émirats arabes unis sont désormais deux des soutiens du Somaliland. Cela signifie que les pays qui entretiennent la guerre, les crimes de guerre et l’instabilité politique comptent parmi les principaux protecteurs du Somaliland. Cela va non seulement à l’encontre de la volonté de nombreux autres Somaliens, mais aussi de nombreux partisans de l’indépendance du Somaliland qui voient d’un œil critique le rôle joué par Israël et les Émirats arabes unis.
Troisièmement, l’Union africaine a condamné la décision israélienne de reconnaître le Somaliland. Israël est sans aucun doute un État colonialiste. Depuis le début du XXe siècle, les sionistes colonisent des terres précédemment habitées par d’autres peuples. L’État israélien traite les Arabes non juifs, ainsi que les juifs noirs vivant en Israël comme des citoyens de seconde zone. Il n’est donc pas surprenant qu’Israël ait entretenu de bonnes relations, notamment dans le domaine militaire, avec l’État sud-africain de l’apartheid. Qu’un tel État s’implique dans les affaires africaines contemporaines et reconnaisse un nouvel État africain avant tout autre et contre la volonté de l’Union africaine est contre-intuitif et inacceptable d’un point de vue postcolonial/anticolonial.
Quatrièmement, même si le Somaliland a bien avancé depuis la guerre civile des années 1980, avec notamment les bombardements de Hargeysa et Bur’o par l’armée somalienne qui ont fait des milliers de victimes civiles et probablement un demi-million de déplacés, il ne contrôle qu’une partie du territoire qu’il revendique, essentiellement la région où résident les Isaaqs, dans le Nord-Ouest de la Somalie. Toutes les institutions clés de l’État sont d’ailleurs contrôlées par des membres du clan Isaaq. Cela signifie que le Somaliland est en réalité le territoire des Isaaqs. À l’ouest et encore plus à l’est du « Somaliland », le gouvernement de Hargeysa ne bénéficie que de peu ou pas de soutien. Environ 30 % du territoire revendiqué à l’est est autonome par rapport au Somaliland, ses habitants se considèrent comme des citoyens de Somalie. L’armée somalilandaise a été vaincue par les milices claniques à l’est en 2023. Cela entraîne que la décision malheureuse d’Israël de reconnaître le Somaliland provoque non seulement des tensions dans toute l’Afrique et dans certaines parties de la péninsule arabique, mais risque également de déclencher une nouvelle guerre dans le Nord de la Somalie. En effet, le gouvernement de Hargeysa devrait entrer en guerre contre une partie de sa « propre » population pour faire valoir ses revendications territoriales. Il est hautement irresponsable de la part d’un acteur extérieur et colonialiste comme Israël de déclencher de nouvelles guerres en Afrique. Il est également hautement irresponsable de la part d’un gouvernement faible et peu légitime comme celui d’Abdurahman Irro à Hargeysa aujourd’hui, d’accepter une telle initiative diplomatique de la part du gouvernement Netanyahu, critiqué au niveau international. Voulez-vous raser Lasanod et Badhan pour imposer votre domination, peut-être avec l’aide d’armes israéliennes ? Alors vous ne valez pas mieux que Siyad Barre qui, avec le soutien des États-Unis et de l’Afrique du Sud, a rasé Hargeysa et Burco en 1988.
Enfin, toute cette affaire montre à quel point la politique somalienne s’est enlisée. Les gouvernements successifs de Mogadiscio, mis en place par des acteurs extérieurs au cours des deux dernières décennies, ont systématiquement échoué à s’attaquer aux véritables problèmes de la Somalie : fournir des services à la qui répondent aux besoins de la population ; garantir la responsabilité et la transparence de l’utilisation des ressources disponibles, en particulier les dons ; élaborer un plan pour stabiliser politiquement la Somalie, y compris des négociations avec les islamistes [1]. On peut ajouter que non seulement les gouvernements somaliens, mais aussi tous les Somaliens qui soutiennent « leurs » candidats pour de pures raisons claniques font partie du problème. La politique somalienne (parallèlement à la corruption tolérée et encouragée de l’extérieur) a sombré dans un abîme clanique où le simple slogan « votez pour moi, je suis votre cousin paternel ; une fois que j’aurai obtenu un poste, vous aurez votre part du gâteau » constitue l’essence même de la « politique ». La politique somalienne se caractérise non pas par la prise en compte du bien commun, de la souveraineté nationale, de la protection des ressources somaliennes ou du développement du potentiel de la (vaste) jeune génération somalienne, mais par un népotisme et une corruption à une échelle ahurissante. La politique somalienne est un jeu à somme nulle joué par des élites cyniques qui ne respectent ni Allah ni l’humanité. C’est regrettable et cela explique en partie pourquoi un acteur extérieur (colonialiste) comme Israël peut aujourd’hui tenter de diviser les Somaliens.
Si une nouvelle volonté politique n’émerge pas du peuple somalien pour enfin construire une Somalie stable dans la Corne de l’Afrique, l’auto-balkanisation conduira à une partition néocoloniale encore plus importante. Au final, le Jubbaland sera absorbé par le Kenya, le Sud-Ouest par l’Éthiopie, et le reste sera constitué de mini-États autonomes rivalisant pour attirer l’attention de leurs protecteurs extérieurs et vendant leurs maigres ressources (comme le Somaliland aujourd’hui). Si l’on regarde la carte, le territoire habité par les Somaliens est magnifique, mais si l’on regarde la politique somalienne, elle est effrayante. La seule révolution populaire de ces dernières décennies qui ait fait avancer les choses dans la bonne direction a été celle des Tribunaux islamiques en 2005-2006. Elle a échoué parce qu’elle a toléré des éléments extrémistes qui ont fourni aux acteurs extérieurs une raison légitime d’intervenir fin 2006.
Quelle pourrait être aujourd’hui une révolution populaire susceptible d’améliorer la situation en Somalie avant qu’elle ne s’effondre complètement ? Un mouvement nécessaire qui rassemblerait de manière crédible les ressources du pays, y compris les dons extérieurs, et les investirait de manière transparente et équitable dans toute la Somalie, indépendamment de l’appartenance clanique ou ethnique, et qui rejetterait toute coopération néfaste avec des acteurs extérieurs cherchant à diviser les Somaliens, à commencer par les Émirats arabes unis.
Markus Virgil Hoehne
Texte publié en anglais sur X le 27 décembre 2025, traduction Human Village et DeepL.
[1] Remarque : en fin de compte, la plupart des Somaliens sont des musulmans sunnites conservateurs. Al-Shabaab bénéficie d’un soutien moins pour des raisons idéologiques que pratiques : les extrémistes offrent des services que le gouvernement ne propose pas.