Djibouti-ville, capitale de la République de Djibouti, petit pays aux grandes ambitions, est bien plus qu’un centre administratif : c’est le visage du pays, la première impression donnée aux investisseurs, aux visiteurs, aux diplomates et aux citoyens eux-mêmes. Or, depuis plusieurs années, la ville de Djibouti donne l’image d’une capitale fatiguée, désordonnée, parfois négligée, loin du dynamisme et de la discipline qu’exige son rôle dans la région.
La modernisation de Djibouti-ville n’est pas une option politique : c’est une urgence nationale. Elle conditionne la réussite de tout le projet de développement défini par la Vision Djibouti 2035, ce document stratégique qui ambitionne de faire de notre pays un pôle de stabilité et de croissance durable dans la Corne de l’Afrique. Cette vision parle de durabilité, de bonne gouvernance, de décentralisation, de villes inclusives et propres. Elle insiste sur la nécessité de renforcer la gestion municipale, de professionnaliser les administrations locales et de faire des villes les moteurs d’un développement équilibré. Mais plus de dix ans après son adoption, la capitale peine encore à incarner ces principes sur le terrain.
À chaque saison des pluies, la même scène se répète : routes submergées, quartiers isolés, commerces paralysés. En quelques heures, Djibouti-ville devient une ville sinistrée. Cette situation ne relève pas d’une fatalité climatique, mais d’un déficit chronique d’infrastructures d’assainissement et de drainage. Les canalisations existantes sont insuffisantes, souvent obstruées, parfois inexistantes dans certains secteurs. Une capitale moderne ne peut continuer à subir chaque année les conséquences de pluies pourtant prévisibles. Le changement climatique accentue les risques, mais c’est la faiblesse de la planification urbaine et la négligence dans l’entretien des ouvrages publics qui aggravent les dégâts.
Les inondations ne sont que le symptôme d’un mal plus profond : l’absence d’une politique municipale intégrée, pensée sur le long terme, fondée sur des données techniques et non sur des décisions politiques improvisées. Il est temps d’élaborer un plan directeur d’assainissement et de résilience urbaine, avec des priorités claires : cartographie des zones à risque, réhabilitation du réseau pluvial, création de bassins de rétention, curage régulier des caniveaux, et surtout responsabilisation des services municipaux. Une ville qui se noie après chaque pluie ne peut prétendre être une capitale moderne.
Au-delà des désagréments visibles, l’absence d’un véritable système d’évacuation des eaux pluviales constitue une menace sanitaire majeure pour les habitants de Djibouti-ville. Après chaque pluie, les eaux stagnantes deviennent des foyers de prolifération des moustiques, porteurs de maladies telles que le paludisme ou la dengue, exposant directement la population à des risques sanitaires évitables. Lorsque ces eaux finissent par s’évaporer, elles laissent derrière elles une boue contaminée et des résidus bactériens qui, une fois asséchés, se transforment en poussières toxiques. À chaque passage de véhicule, ces particules sont remises en suspension dans l’air et inhalées par les habitants, contribuant à la propagation de maladies respiratoires et infectieuses.
Les conséquences ne s’arrêtent pas là : l’eau de pluie stagnante détériore progressivement les routes et les infrastructures, creusant des nids-de-poule à répétition qui rendent la circulation difficile et augmentent les coûts d’entretien pour la municipalité. Les réparations deviennent constantes et onéreuses, absorbant des budgets qui pourraient être investis dans des projets durables. Mais la dimension la plus humaine de cette situation reste celle des habitants eux-mêmes. Chaque averse transforme certains quartiers en véritables marécages urbains où les citoyens doivent marcher dans des eaux sales et infectées pour se rendre au travail, faire leurs courses ou simplement accompagner leurs enfants à l’école. Cette réalité quotidienne, indigne d’une capitale moderne, traduit l’urgence d’un plan d’assainissement pluvial ambitieux et durable, à la mesure des besoins réels de la population.
Par ailleurs, la voirie de Djibouti-ville est aujourd’hui le théâtre d’une anarchie qui mine la vie urbaine : véhicules stationnés sans ordre, trottoirs transformés en parkings, espaces publics privatisés par des établissements qui ne s’acquittent d’aucune redevance. Le citoyen piéton n’a plus de place, la circulation est chaotique, et les commerçants subissent quotidiennement les conséquences de ce désordre.
Pourtant, ces espaces appartiennent à tous. Ils sont un bien collectif dont la mairie est la gardienne légitime. La gestion des parkings, des marchés, des trottoirs et des zones commerciales devrait être une source de revenus municipaux, contribuant à financer les services publics et les infrastructures. Mais encore faut-il une volonté politique forte, une administration rigoureuse et un personnel formé pour encadrer, réguler et sanctionner les abus.
La création de parkings payants municipaux gérés par des entreprises locales ou des sociétés agréées par la mairie, le recouvrement systématique des redevances d’occupation du domaine public, et la réhabilitation des trottoirs sont autant de mesures simples qui peuvent transformer le visage de la ville tout en générant des ressources nouvelles.
Une capitale propre, c’est une capitale respectée. Or, la gestion des déchets à Djibouti-ville reste largement artisanale, sans logistique claire et efficace, sans tri sélectif, sans stratégie écologique, malgré tous les efforts de l’Office de Voirie de Djibouti (OVD). Les amas d’ordures et les déchets plastiques visibles dans certains quartiers ne sont pas seulement une nuisance visuelle, ils représentent un risque sanitaire majeur, une atteinte à la dignité urbaine et un signal négatif pour le tourisme et l’investissement.
Il faut repenser tout le système : renforcer les circuits de collecte réguliers, multiplier les points de tri, contractualiser avec des opérateurs privés sous supervision municipale, et impliquer les citoyens à travers des programmes d’éducation civique et environnementale et notamment à la Radio et la Télévision. L’écologie urbaine doit devenir un pilier de la politique municipale, et non un simple discours de façade. La Vision Djibouti 2035 parle de villes durables : cela commence par une gestion propre, organisée et participative de l’espace urbain.
En outre, il convient de rappeler que Djibouti bénéficie depuis de nombreuses années de soutiens financiers internationaux importants, notamment de la France et de l’Union européenne, à travers des programmes financés par l’AFD et les fonds européens, destinés spécifiquement à améliorer l’assainissement pluvial, la gestion des déchets et les infrastructures urbaines. Pourtant, malgré ces investissements continus, les résultats sur le terrain demeurent limités. Des organismes publics tels que l’ONEAD (eau), l’OVD (déchets) et l’ADR (routes) ne parviennent pas toujours à transformer ces appuis en services publics efficaces et durables. Cet écart entre financement et résultats interroge sur la capacité institutionnelle, la supervision et la gestion des ressources de développement, et renforce l’urgence d’une modernisation de la gouvernance municipale et des mécanismes de redevabilité.
Dans une logique de modernisation durable, Djibouti-ville doit s’inscrire dans un réseau de coopération internationale. Le jumelage avec des villes d’Europe, d’Afrique et d’Asie, au moins une par continent, permettrait : des transferts de compétences, des échanges d’experts, de cadres municipaux et des partenariats techniques, la réalisation des projets conjoints dans l’environnement, le numérique et la gouvernance et enfin peut-être des opportunités pour la jeunesse (stages, programmes culturels etc.). Cette ouverture constitue un levier puissant pour accélérer l’apprentissage institutionnel et l’adoption de standards urbains modernes.
Quant à la fonction de maire, elle ne peut plus être considérée comme une récompense politique. Elle requiert des compétences techniques, une expérience internationale, une compréhension des défis urbains contemporains et la capacité à diriger une administration moderne. Les grandes villes d’Afrique qui ont réussi leur mutation, Kigali, Addis-Abeba, Dakar, Accra entre autres, ont placé à leur tête des gestionnaires professionnels, des ingénieurs, des urbanistes, des économistes, des spécialistes du développement local. Leur réussite n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une méthode, d’une discipline et d’un leadership éclairé.
Djibouti doit s’inspirer de ces modèles. La mairie doit être dirigée par une équipe de professionnels capables d’appliquer les principes de planification stratégique, de mobiliser les financements, de rendre des comptes, et de produire des résultats mesurables. Ce n’est qu’à cette condition que la capitale pourra devenir un laboratoire de gouvernance locale exemplaire, comme l’ambitionne la Vision Djibouti 2035.
La modernisation de la ville ne passe pas seulement par les infrastructures, mais aussi par un changement de mentalité. La mairie doit redevenir une institution de service public, proche des citoyens, transparente dans ses décisions, efficace dans ses actions. Cela implique d’instaurer un système d’évaluation des performances, de publier les budgets et les projets, et d’associer les habitants aux décisions locales.
La décentralisation, prévue par la Vision Djibouti 2035, doit devenir une réalité : les communes doivent disposer d’une autonomie de gestion réelle, d’un budget propre et d’une capacité à initier des projets sans attendre la tutelle centrale. Une capitale moderne, c’est une capitale qui écoute ses citoyens, valorise ses ressources humaines et rend des comptes.
La transformation de Djibouti-ville est un devoir collectif. C’est le socle sur lequel repose l’image du pays tout entier. Nous ne pouvons prétendre à la modernité si notre capitale reste engorgée, sale, inondée et mal gérée. Djibouti a aujourd’hui la chance de disposer d’une jeunesse éduquée, de compétences locales, de technologies accessibles, d’un environnement géographique stratégique et des ressources financières plus qu’honorables. Ce qu’il faut désormais, c’est une gouvernance urbaine à la hauteur de ces ressources.
Moderniser la ville de Djibouti, c’est respecter les ambitions de la Vision Djibouti 2035, mais c’est surtout respecter la dignité des Djiboutiens. C’est refonder le lien entre l’État et le citoyen à travers un cadre de vie sain, organisé et exemplaire. C’est bâtir, dans la pierre et dans les mentalités, la capitale moderne que mérite notre pays.
Une feuille de route pour une meilleure gestion administrative, organisationnelle et écologique de la ville de Djibouti s’impose donc.
Elle vise à doter la Ville de Djibouti d’un cadre de gestion moderne, efficace et durable. Elle repose sur une approche intégrée combinant administration municipale, développement urbain, écologie et bonne gouvernance.
La véritable modernisation de la ville de Djibouti doit s’appuyer sur quelques priorités claires et mesurables.
Avant tout, il faut réformer la gouvernance et les finances locales. La mairie doit adopter la transparence, la numérisation et une meilleure formation de son personnel. Les loyers, taxes et redevances municipales devraient être révisés pour accroître les recettes locales, tandis qu’une plateforme numérique permettrait de simplifier et de sécuriser les paiements et les demandes d’autorisations. La construction d’un bâtiment administratif dédié donnerait également à la ville une identité institutionnelle forte et un centre de commandement fonctionnel.
L’aménagement urbain et les infrastructures routières constituent le deuxième pilier. La réhabilitation des routes principales, des trottoirs et des espaces publics doit devenir une urgence prioritaire. Des parkings payants bien gérés, exploités directement par la mairie ou concédés à des entreprises locales agréées, apporteraient de l’ordre dans les rues et généreraient des revenus stables. L’occupation anarchique des espaces publics doit être fermement combattue pour rendre la ville à ses citoyens.
Un troisième axe concerne l’environnement et la propreté. Le service municipal de collecte des déchets (OVD) doit être renforcé et réorganisé, avec des tournées régulières par quartiers. L’introduction du tri sélectif et de programmes locaux de recyclage alignerait la capitale sur les normes environnementales internationales. Des campagnes de sensibilisation rappelleraient que la propreté n’est pas seulement un devoir municipal, mais une responsabilité civique partagée.
Aucune capitale moderne ne peut se développer sans une gestion efficace des espaces publics et de l’assainissement. La privatisation illégale des trottoirs ou des places par des établissements privés doit cesser. Une unité municipale de contrôle devrait veiller à l’utilisation équitable du domaine public. Surtout, le réseau d’évacuation des eaux pluviales et d’assainissement doit être renforcé pour prévenir les inondations récurrentes qui paralysent la ville à chaque saison des pluies.
Le plan mettrait également l’accent sur le développement économique local et l’emploi. La mairie pourrait devenir un véritable incubateur de micro-entreprises spécialisées dans la gestion des parkings, des marchés, des espaces verts et des services de propreté. Les artisans, importateurs et producteurs locaux devraient bénéficier de marchés municipaux organisés, propres et accessibles. Des programmes de formation dans les métiers urbains (voirie, entretien, espaces verts) contribueraient à créer des emplois et à renforcer la fierté civique.
Enfin, la surveillance et la gouvernance doivent garantir la transparence et l’efficacité. Un comité de suivi présidé par le maire devrait être mis en place pour veiller à la propreté et l’entretien des routes. Ce comité développerait une signalétique urbaine claire (panneaux, plans, numérotation des rues). Cette transparence ferait de la capitale un modèle de gestion urbaine responsable.
Ensemble, ces mesures constituent l’ossature d’une feuille de route pragmatique pour une ville de Djibouti plus propre, mieux organisée et économiquement dynamique, une ville en phase avec l’esprit de la Vision Djibouti 2035 et digne de la fierté de ses habitants. Elles traduisent en actions concrètes la volonté de faire de la Ville de Djibouti un modèle de modernisation urbaine, en parfaite cohérence avec la vision proclamée par l’État et les aspirations du peuple djiboutien.
Omar M. Elmi, économiste