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Remorqueurs et puissance portuaire

par Mahdi A., décembre 2025 (Human Village 55).
 

À Djibouti, l’inauguration de deux remorqueurs portuaires n’est jamais un simple acte administratif. Dans l’environnement hautement stratégique de la mer Rouge, chaque investissement maritime constitue un indicateur de positionnement géopolitique. En mettant en service les remorqueurs Farah Hassan Ragueh et Saad Warsama Dirieh, le port de Djibouti affirme sa volonté de préserver la maîtrise de son principal levier de puissance économique dans l’un des corridors maritimes les plus sensibles au monde.
« Nous avons souhaité marquer d’une importance toute particulière l’inauguration de ces deux nouveaux remorqueurs », a déclaré Aboubaker Omar Hadi, président de l’Autorité des ports et des zones franches (APZF) soulignant que l’événement dépassait la seule dimension technique.

La mer Rouge
La mer Rouge concentre une part essentielle du commerce maritime international, reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique via le canal de Suez. Sa centralité logistique en fait un espace de forte exposition aux crises : conflits régionaux, menaces sécuritaires, perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales. Dans ce contexte, les ports deviennent des actifs géopolitiques, et leur capacité opérationnelle un facteur de crédibilité stratégique.
Djibouti, situé à l’entrée sud de la mer Rouge, occupe une position charnière. Sa stabilité portuaire conditionne non seulement ses propres recettes économiques, mais aussi la fluidité des échanges régionaux, notamment au service des pays enclavés de la Corne de l’Afrique.

Pour rester compétitif dans cet environnement, le port doit s’adapter à l’évolution rapide du transport maritime. « Aujourd’hui, nous accueillons des porte-conteneurs de 23 000 EVP qui nécessitent des remorqueurs toujours plus puissants et maniables », a rappelé Aboubaker Omar Hadi.
Il a souligné qu’« il y a vingt ans, la capacité moyenne des navires était de 6 500 EVP », illustrant ainsi l’ampleur des transformations auxquelles les ports doivent répondre.
Dotés d’une puissance de 6 800 chevaux, les nouveaux remorqueurs permettent désormais d’assister des navires de 370 à 390 mètres de long, là où les anciennes unités, limitées à 1 800 chevaux, ne pouvaient répondre aux standards actuels de sécurité. « C’est pourquoi, tous les dix ans, nous renouvelons notre flotte avec des équipements encore plus performants », a-t-il insisté, mettant en lumière une stratégie d’anticipation plutôt que de réaction.
Le capitaine Moktar, l’un des jeunes capitaines djiboutiens aux commandes, décrit une évolution décisive : « Ce sont des remorqueurs de dernière génération. Leur propulsion est ASD, Azimut Stern Drive. On peut manœuvrer à 360 degrés, à l’avant, à l’arrière, sur les côtés. Ce n’était pas possible avec les anciens remorqueurs. » Cette capacité de manœuvre est très importante dans des ports où l’espace est contraint et où la marge d’erreur est minimale. « On peut pousser depuis l’arrière, accompagner le navire avec beaucoup plus de précision », explique-t-il.
La timonerie est désormais un centre de commandement numérique. « Avant, on traçait la route à la main. Aujourd’hui, tout est électronique : les profondeurs, notre position par satellite, les radars, les caméras. Tout est contrôlé ici », précise le capitaine Moktar. Cette numérisation réduit les risques d’incident et accélère les opérations, un facteur clé dans la compétition portuaire.

Dans un espace maritime aussi sensible que la mer Rouge, la fiabilité des opérations portuaires participe directement à la sécurité économique régionale. « Une fois que le pilote est à bord et que les remorqueurs sont en place, il faut parfois jusqu’à une heure pour accoster un grand navire », explique le capitaine Moktar. Un temps long, mais nécessaire pour garantir une manœuvre sans risque.
Cette rigueur opérationnelle permet d’assurer la continuité des flux maritimes, même dans un environnement géopolitique instable. Elle limite les interruptions logistiques susceptibles d’avoir des répercussions bien au-delà du port lui-même.

Un autre élément central de cette modernisation réside dans la maîtrise nationale de l’outil portuaire. « Je suis fier de vous annoncer que ces remorqueurs sont opérés à 100 % par de jeunes hommes et femmes djiboutiens, parfaitement formés », a insisté le président de l’APZF.
Dans une région marquée par la présence de multiples acteurs étrangers et d’intérêts stratégiques concurrents, cette souveraineté opérationnelle constitue un levier politique majeur. Elle garantit une autonomie décisionnelle et une continuité de service alignée sur les priorités nationales.

La question de la mémoire
Le choix de baptiser ces remorqueurs du nom de Farah Hassan Ragueh et Saad Warsama Dirieh [1] inscrit cette modernisation dans une continuité historique assumée. « Leurs noms resteront à jamais associés à l’histoire, aux valeurs et à l’avenir de nos ports », a rappelé Aboubaker Omar Hadi, liant mémoire des pionniers et ambition stratégique.

Dans la mer Rouge, où se croisent routes commerciales, intérêts militaires et rivalités portuaires, ce type d’investissement, discret mais structurant, révèle une lecture lucide des rapports de force contemporains. À travers ses remorqueurs, Djibouti ne renforce pas seulement sa capacité technique : il consolide sa position géopolitique au cœur de l’un des corridors maritimes les plus stratégiques du monde.

Mahdi A.


[1Saad Warsama Dirie a été le second président de l’Assemblée nationale de Djibouti, à la suite d’Ahmed Dini, de juillet 1977 à mai 1979. ll avait commencé sa carrière en travaillant au port de Djibouti dans les années 1960.

 
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