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Marine chinoise à Djibouti

par Patrick Kenyette, novembre 2025 (Human Village 55).
 

Le 48e groupe d’escorte de la marine de l’Armée populaire de libération prend le commandement à Djibouti [1]
La marine de l’Armée populaire de libération (APL) a officiellement procédé à la rotation de sa présence maritime dans la Corne de l’Afrique. Le 48e groupe d’escorte navale a pris le relais des responsabilités opérationnelles de la base de soutien outre-mer du projet 141 à Doraleh, à Djibouti. Ce transfert, effectué à la mi-novembre 2025, marque le début d’un déploiement d’une durée prévue de dix mois pour la flottille entrante.
Bien que leur mission initiale soit la lutte contre la piraterie – un mandat qui remonte à 2008 –, la composition et les activités des récents groupes d’escorte suggèrent un changement stratégique. La mission a évolué, passant de la protection des convois marchands contre les embarcations somaliennes au maintien d’une capacité de combat permanente en haute mer dans l’océan Indien, appuyée par une plateforme logistique de plus en plus performante.

Composition et capacités du groupe de travail
Le 48e groupe d’escorte, qui a quitté la base de la flotte de la mer du Nord à Qingdao, dans la province du Shandong, le 11 octobre 2025, apporte à la région un mélange modernisé de bâtiments de combat de surface.

CNS Tangshan (122) – Destroyer de type 052DL
Le navire amiral de la nouvelle force opérationnelle est le Tangshan, un destroyer lance-missiles de type 052DL. La désignation « DL » indique une modification importante par rapport au destroyer standard de classe Luyang III (type 052D). Ces bâtiments possèdent une coque allongée d’environ quatre mètres (de 157 m à 161 m), principalement pour accueillir le nouvel hélicoptère naval Harbin Z-20.
Le Z-20, semblable à la famille d’hélicoptères américains H-60 ​​Black Hawk/Seahawk, offre une autonomie et une capacité d’emport nettement supérieures aux anciens hélicoptères Ka-28 ou Z-9 qui équipaient auparavant les destroyers chinois. Pour une mission dans le golfe d’Aden, cela élargit considérablement le champ d’action du groupe aéronaval pour les opérations de recherche et de sauvetage (SAR), de lutte anti-sous-marine (ASM) et d’arraisonnement (VBSS).
Le Tangshan conserve les systèmes de combat performants de sa classe, notamment le radar à balayage électronique actif (AESA) Type 346A « Œil de Dragon ». Ce système bi-bande offre des capacités robustes de surveillance aérienne et de conduite de tir, permettant au navire de suivre des cibles furtives — une capacité qui dépasse les exigences de la lutte anti-piraterie mais qui est essentielle à une dissuasion interétatique de haute intensité.

CNS Daqing (576) – Frégate de type 054A
Le destroyer est accompagné de la frégate Daqing, de la classe Jiangkai II (Type 054A). Véritable pilier des opérations océaniques lointaines de la marine chinoise, la frégate Type 054A allie autonomie et polyvalence. Dotée d’un système de lancement vertical (VLS) à 32 cellules tirant des missiles sol-air à moyenne portée HQ-16 et des roquettes anti-sous-marines Yu-8, la Daqing offre au groupe une plateforme d’escorte économique capable d’effectuer des patrouilles indépendantes.

CNS Taihu (889) – Navire ravitailleur de type 903A
Le ravitaillement est assuré par le Taihu, un navire de ravitaillement de type 903A Fuchi. Contrairement aux bâtiments de combat, le Taihu constitue le lien logistique qui permet au groupe d’opérer de manière autonome, indépendamment des ports locaux, pendant de longues périodes. Avec un déplacement d’environ 23 000 tonnes, il transporte du carburant, de l’eau potable et des vivres, permettant ainsi le ravitaillement en mer (UNREP) du groupe opérationnel. Cette capacité est essentielle pour maintenir une présence permanente en mer Rouge, sans dépendre constamment de la base de Djibouti pour tous les besoins logistiques.

Premier acte opérationnel : l’incident Nasco Gem
La première mission opérationnelle du 48e Groupe consistait à escorter le vraquier Nasco Gem (OMI 9404986), immatriculé au Panama. Ce navire, appartenant à YDM Shipping Co et géré par la société chinoise NASCO, avait transité de Lianyungang (province du Jiangsu) à Singapour. Le groupe opérationnel a escorté avec succès le vraquier à travers le golfe d’Aden jusqu’aux eaux de Djibouti.
Cependant, cette opération de routine a été entachée par une erreur administrative notable dans le communiqué de presse officiel de la marine chinoise. Le site web des affaires publiques de l’armée a identifié le navire escorté comme étant le Nasco Diamond . Pour un observateur non averti, il pourrait s’agir d’une simple faute de frappe, mais pour les analystes maritimes, cette confusion est lourde de conséquences.
Le Nasco Diamond (OMI 9467861) était un navire jumeau qui a fait naufrage le 10 novembre 2010. Le navire a disparu au large des îles du sud du Japon alors qu’il faisait route d’Indonésie vers la Chine, entraînant la mort de 21 membres d’équipage. La cause du naufrage a été la liquéfaction de sa cargaison de minerai de nickel.
Le minerai de nickel est classé comme cargaison du groupe A selon le Code maritime international des cargaisons solides en vrac (Code IMSBC), ce qui signifie qu’il est susceptible de se liquéfier si sa teneur en humidité dépasse la limite d’humidité transportable (LHT). Avant le naufrage de 2010, le capitaine du Nasco Diamond avait explicitement averti sa hiérarchie que la cargaison de 55 000 tonnes chargée en Indonésie était « trop humide ». Lorsque ce type de cargaison se liquéfie sous l’effet des vibrations du navire et du mouvement de la mer, elle se déplace rapidement, provoquant une perte de stabilité soudaine et le chavirage du navire en quelques minutes. Le fait que les instances officielles de la marine chinoise aient confondu un navire escorté en toute sécurité avec un navire qui avait tragiquement coulé 15 ans auparavant par négligence de sa part met en lumière un décalage persistant entre la compétence opérationnelle de la marine chinoise en mer et sa rigueur administrative à terre.

La force sortante : 47e Groupe et diplomatie régionale
L’arrivée du 48e Groupe facilite le retour du 47e Groupe d’escorte navale à la base de la Flotte de la mer de l’Est à Ningbo. Composé du destroyer Baotou (133), de la frégate Honghe (523) et du navire de ravitaillement Gaoyouhu (904), ce groupe a conclu un déploiement caractérisé par une diplomatie de haute visibilité à travers l’Afrique de l’Est.
Avant son départ, le Baotou (133) a effectué une importante escale à Mombasa, au Kenya, où il est arrivé le 18 octobre 2025. Cette escale technique de cinq jours a marqué la première visite d’un navire de la PLAN au Kenya depuis décembre 2018. Bien que l’objectif déclaré soit le ravitaillement et la maintenance des équipements, la visite a servi à renforcer le partenariat de sécurité de Pékin avec Nairobi.
Le Kenya est un utilisateur important de systèmes terrestres chinois, notamment du véhicule blindé de transport de troupes Norinco VN-4, utilisé par son unité de service général (GSU) et ses forces de police. La visite du Baotou, qui a donné lieu à des échanges inter-navires et à des manifestations culturelles, souligne le caractère intégré de la stratégie africaine de la Chine, où les visites navales complètent les ventes d’armes et les projets d’infrastructure, tels que la modernisation du port de Mombasa, financée par des entreprises d’État chinoises.

Exercice « Paix et Unité 2024 »
La rotation des groupes d’escorte doit être envisagée dans le contexte des exercices massifs « Paix et Unité 2024 » (Amani Umoja) qui se sont déroulés en Tanzanie et au Mozambique en juillet et août 2024. Cet exercice a représenté un changement de paradigme dans les capacités de projection de puissance de l’APL en Afrique subsaharienne.
Contrairement aux rotations d’escorte standard, qui reposent sur des destroyers et des frégates, Peace Unity 2024 a vu le déploiement de deux docks de transport amphibie de type 071 : le Wuzhishan (987) et le Qilianshan (985).
Le Type 071 est un navire de soutien expéditionnaire. Déplaçant 25 000 tonnes, il peut déployer un bataillon de fusiliers marins, des véhicules blindés et des aéroglisseurs de débarquement de type Yuyi (LCAC) de type 726. Leur présence dans les eaux tanzaniennes a démontré la capacité de la marine chinoise à déployer des forces terrestres importantes en zone littorale africaine.
De plus, cet exercice a marqué la première utilisation confirmée de l’avion de transport stratégique Y-20 pour le déploiement de troupes et de matériel en Afrique de l’Est dans le cadre d’un exercice conjoint. La coordination entre le transport aérien par Y-20 et le transport maritime par Type 071 indique que l’Armée populaire de libération (APL) s’entraîne activement à la logistique des opérations expéditionnaires de longue portée, dépassant ainsi le simple maintien de l’ordre maritime pour entrer dans le domaine de la projection de puissance conjointe. L’exercice était axé sur la lutte contre le terrorisme, un mandat qui permet de mener un large éventail d’exercices militaires, y compris des combats urbains et des débarquements amphibies, sous une bannière politiquement acceptable.
Le circuit ouest-africain

L’engagement de la marine chinoise ne se limite pas à l’océan Indien. Son schéma opérationnel inclut désormais fréquemment des traversées de l’Atlantique par le cap Horn.
 Début 2024 : Le 45e groupe d’escorte (destroyer Urumqi, frégate Linyi ) a fait escale à Dar es Salaam (Tanzanie) et à Maputo (Mozambique). La visite à Maputo a été l’occasion d’échanges de haut niveau avec les forces armées mozambicaines, renforçant ainsi les liens dans un pays où la Chine possède d’importants intérêts gaziers.
 Juillet 2023 : Le 43e groupe d’escorte a effectué une vaste tournée en Afrique de l’Ouest, faisant escale à Lagos, au Nigéria ; à Pointe-Noire, au Congo et dans des ports du Ghana et du Gabon.
La visite au Nigéria en juillet 2023 a été particulièrement marquante. L’ambassadeur Chi Chun a qualifié ce séjour de cinq jours d’« étape importante » dans les relations bilatérales. Ces incursions dans l’Atlantique sont suivies de près par les analystes occidentaux. Elles sont généralement interprétées comme des reconnaissances de sites et une préparation politique en vue d’une éventuelle future base navale sur la côte atlantique de l’Afrique – une nécessité stratégique si la marine chinoise entend opérer à l’échelle mondiale et non plus seulement régionale.

Le rôle du projet 141
Le 48e groupe d’escorte opérera depuis la base de soutien outre-mer du projet 141 à Djibouti. Depuis son ouverture en 2017, cette installation, initialement un modeste dépôt de ravitaillement, est devenue une base navale fortifiée avec garnison.
La base fournit l’infrastructure essentielle au maintien des rotations de dix mois désormais standard pour la marine chinoise. Sans Doraleh, cette dernière serait contrainte de dépendre des ports commerciaux pour le repos et le ravitaillement, ce qui la rendrait vulnérable aux aléas politiques et aux pressions diplomatiques. La base dispose d’une piste de 400 mètres (adaptée aux opérations d’hélicoptères et de drones) et d’un quai suffisamment grand pour accueillir les patrouilleurs de type 071, voire les porte-hélicoptères d’assaut amphibie (LHD) de type 075.
En maintenant une présence continue de destroyers modernes comme le Tangshan (Type 052DL), la Chine s’assure une capacité de réaction rapide en mer Rouge, point de passage stratégique pour son commerce avec l’Europe. Le passage des frégates plus anciennes de type 052 et 053, utilisées lors des premières rotations, aux plateformes de pointe de type 052D/DL et 054A indique que la marine chinoise considère cette mission comme un déploiement prioritaire, destiné à former ses meilleurs équipages aux opérations de longue durée en haute mer.

Alors que le 48e Groupe entame sa mission, l’accent restera probablement mis sur le maintien de la sécurité des voies de communication maritimes. Cependant, compte tenu du précédent établi par les exercices Peace Unity et des capacités sophistiquées du Tangshan, cette force représente une véritable « flotte » capable d’influencer la dynamique de sécurité régionale bien au-delà de la simple lutte contre la piraterie.

Patrick Kenyette 


[1Article publié le 20 novembre 2025 sur le site Military Africa.

 
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