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La confrérie des écailleurs… vous connaissez ?
par Mahdi A., mai 2015 (Human Village 23).
 

C’est une communauté de travailleurs qui gagne son pain en silence et honnêtement, à tel point qu’elle est méconnue, peu soutenue par les pouvoirs publics. Pourtant ils rendent un service immense à toutes les ménagères de ce pays.
Les membres de cette confrérie sont animés par une forte envie de s’en sortir, en un mot on pourrait les qualifiés de grands « débrouillards ». Ils ont su trouver leur voie pour subvenir aux besoins de leur famille et de leurs proches, tout en rendant la vie de la gent féminine plus commode. Leur travail consiste à dépouiller les poissons de leurs entrailles, et gratter leurs écailles. Ils sont très sollicités pour cette tâche que beaucoup de ménages répugnent à faire eux-mêmes.
Ces mousquetaires de la lame, au nombre de douze, officient au port de pêche près de la route de Venise. Ils ont une technique bien à eux de préparation, d’ouverture et de découpage des produits de la mer qu’ils exécutent avec habilité et rapidité, les clients sont toujours subjugués et admiratifs… Ils nettoient le poisson en un temps record : moins de cinq minutes. Il ne reste plus qu’à la ménagère qu’à laver son poisson en rentrant chez elle et à le préparer pour la cuisson.
Ces écailleurs s’appliquent avec minutie à faire leur métier qu’ils ont appris sur le tas. La plupart d’entre eux nous disent qu’ils n’ont pas fait d’études. Leur revenu quotidien oscille entre 1500 et 3000 FD. Il est fonction des arrivages de poissons au marché. En moyenne il faut compter autour de 200 FD par poisson, le prix peut aussi varier en fonction de la taille et du poids du poisson.

Djama Abdillahi Sultan est le président de cette communauté des écailleurs du port de pêche : il en est le doyen d’âge. Nous avons immédiatement été dirigé vers lui lorsque nous nous sommes présentés pour réaliser ce reportage sur ce corps de métier. Il nous a répondu avec chaleur, mais en restant concentré sur sa tâche. Il nous a dit qu’il était agé d’une soixantaine d’années et qu’il exerçait ce métier de nettoyeur de poissons depuis près de quarante ans. Un moment, il a travaillé pour le restaurant Ougoul, bien connu sur la place. Aujourd’hui, il excerce son métier au port de pêche, tous les jours, de 6h du matin à midi.
« J’ai débuté dans ce métier quatre ou cinq ans avant l’indépendance de notre pays. Vous voyez cela commence à faire un certain temps maintenant que je suis de la partie… C’est un beau métier, on est indépendant, seul maître à bord et à force, avec l’habitude, chacun d’entre nous a sa clientèle. Je dois dire tout de même que c’est un métier assez rude, car on doit travailler au soleil, à même le sol sur des morceaux de carton mis bout à bout... Il faut ajouter à celà qu’il y a des risques, comme dans tous les métiers. Dans le nôtre, il faut savoir qu’un accident peut survenir à tout moment et l’on peut se blesser avec nos ustensiles de travail, ou bien encore avec les arêtes et les écailles. J’ai l’impression tout de même qu’avec le temps, et sans doute l’expérience aidant, les accidents surviennent de moins en moins. Quoi qu’il en soit, il est essentiel de rester vigilant lors de la découpe et de ne pas se laisser déconcentrer, notamment par les clients qui ont toujours des remarques ou des suggestions à nous faire sur comment ils voudraient que leurs poissons soient découpés. J’ai dix-sept enfants que je nourris avec le fruit de mon labeur. Grâce à Dieu, mes enfants ne manquent de rien. Evidemment, la vie pourrait être mieux pour eux et pour moi, mais je ne me plains pas. Notre communauté est très solidaire. En cas d’accident grave, nous nous épaulons nous nous soutenons, notamment pour les soins mais également pour donner un coup de main à la famille le temps que l’un d’entre nous se rétablisse. Concernant les déchets, la voirie passe tous les jours pour récupérer les entrailles des poissons que nous avons dépecés. Nous récoltons entre nous chacun 200 FD/jour que nous versons à la voirie pour qu’ils viennent ramasser nos ordures.
Chaque professionnel de la communauté des écailleurs possède un couteau, une lime, une machette, et un grattoir. Ce sont nos outils de travail quotidien de base, indispensable pour assurer un nettoyage de qualité. Vous voyez celui-ci par exemple, il coûte 3500 FD, on ne peut se le procurer qu’au quartier de Lehr (cité du stade). Son prix n’est pas donné mais comment faire sans, et comme les lames s’épuisent avec le temps, il faut continuellement investir pour les renouveler. Nous mettons chaque semaine un peu d’argent de côté pour renouveler nos outils de travail », poursuit le président de la confrérie des écailleurs du port de pêche.

Cela fait plaisir de voir que ces gens veulent gagner leur vie de manière courageuse. D’ailleurs qui n’a pas été admiratif devant la rapidité, la dextérité, et la grande habilité de ces professionnels de la découpe du poisson. Il dépouillent, grattent, écaillent et vident les entrailles d’un poisson en quelques minutes à peine… aucun poisson n’a de secret pour eux.

Saïd Mohamed Ibrahim, 36 ans, le dernier à avoir intégré la confrérie, nous raconte son parcours, son métier et ce qui l’a conduit à devenir nettoyeur de poissons : « Auparavant je travaillais au marché sur la place Rimbaud. Lorsqu’il a été détruit, la faim et la nécessité m’a conduit à chercher du travail ailleurs. C’est ainsi que je me suis rendu au port de pêche pour essayer de gagner mon pain autrement, comme coolie notamment mais également comme laveur de voitures. Et, de fil en aiguille, je me suis retrouvé un beau jour nettoyeur de poissons. Je voyais mes amis s’affairer, ils semblaient vivre correctement de leur métier qui était bien plus stable et plus rémunérateur que celui que je pratiquais. Ils ont bien voulu me l’enseigner. Après m’avoir vu à l’œuvre, ils m’ont naturellement inséré au sein de leur groupe. Vous savez j’ai trois enfants à nourrir et mon épouse ne travaille pas. Je suis très heureux de ma situation actuelle. Je gagne honnêtement ma vie, à la sueur de mon front. Les revenus ne sont pas stable, car les jours où la mer est agitée, les bateaux de pêche ne sortent pas et donc il n’y a pas de travail pour nous non plus. Le vendredi est la journée qu’il ne faut pas rater en aucun cas : on peut gagner jusqu’à 4000 FD ce jour là, parfois plus. »
A la question de savoir quels sont les poissons les plus délicats à la découpe, Saïd nous répond : « La carangue royal, le thon rouge, ainsi que le blanc, nous prennent plus de temps que les autres poissons. Le thazar, le rouget, le mérou, la dorade sont des poissons très commode à dépouiller. » Quels sont les poissons les plus vendus ? Question à laquelle Saïd répond sans l’ombre d’un doute : « Le thazar est le poisson le plus recherché par les Djiboutiens, et donc le plus cher. Son prix varie dans une fourchette de 600 et 1500 FD le kilo, selon sa disponibilité sur le marché, mais il faut dire que depuis les derniers évènements au Yémen, jamais nos eaux n’ont été aussi poissoneuses, tous les prix sont en baisse. La pêche illégale qui sévissait auparavant dans nos eaux a semble-t-il pris provisoirement fin. »


Le tableau n’est pas complètement rose. Il suffit de voir les conditions dans lesquels ils travaillent pour se rendre compte que ce corps de métier est totalement démuni. Ils exercent leur activité à même le sol, sur des petits bouts de cartons qu’ils ont glané de très bonne heure le matin en ville avant de se rendre sur leur lieu de travail, au port de pêche. Ils travaillent dans des conditions extrême en plein soleil, sans le moindre ombrage, et devant une montagne d’ordures aux pestilences nauséabondes…
Mais ils survivent grâce à ce métier, ils font comme de nombreux autres débroullards de l’informel. Ils aspirent à mieux, et en attendant ils pratiquent ce métier qui rend la vie plus facile aux ménagères. Il faut le savoir, ils découpent une part importante des poissons qui sont consommés à Djibouti-ville, dans des conditions d’hygiène déplorables, et pourtant il faudrait si peu pour améliorer non seulement leur condition de travail mais plus encore les conditions d’hygiène. Ils ne souhaitent pas grand chose : un espace de travail carrelé, avec un peu d’ombre, un raccordement à l’eau et un accès à des sanitaires propres.
Pour ceux qui l’ignorent, cette confrérie des écailleurs opère à moins de cinq mètres… du laboratoire national d’hygiène alimentaire (LANAA). Cet organisme étatique qui dispose d’une autonomie financière, et qui dégage bon an mal an plusieurs centaines de millions de francs de bénéfice, serait bien inspiré, notamment à la veille du mois de Ramadan, de faire un petit geste, de donner un petit coup de pouce à ces travailleurs courageux afin de leur permettre de continuer leur labeur quotidien dans un environnement moins rugueux, et plus encore dans des conditions d’hygiène alimentaire plus conformes aux textes en vigueur dont LANAA est une des vigies. Bref les écailleurs de poissons mériteraient d’être mieux accompagnés et mieux soutenus par les pouvoirs publics.

Mahdi A., photos Hani Khayari

 
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