Human Village - information autrement
 
« Restore Friendly »
par Mahdi A., mai 2015 (Human Village 23).
 
L’ambassadeur djiboutien reçu à Dubaï en 2013.

Les conséquences politiques, économiques, sociales et stratégiques de la crise ouverte avec les Émirats arabes unis sont énormes… Le temps et le manque de réactivité ont joué en défaveur du gouvernement. Il ne fait pas de doute que si le gouvernement avait manifesté ses regrets immédiatement à la suite de l’incident de l’aéroport, les choses n’en seraient pas où elles sont aujourd’hui avec les Émirats arabes unis !
On est en droit de s’interroger sur les raisons pour lesquelles il a fallu attendre le 24 avril, que notre ambassadeur aux Émirats arabes unis ait été convoqué par le ministre des Affaires étrangères émirati à Abu Dhabi pour se voir signifier sur un ton très alarmé la profonde consternation du gouvernement émirat devant la gravité des faits, pour qu’enfin Djibouti songe à présenter des excuses en bonne et due forme.
Pourquoi le ministère des Affaires étrangères n’a-t-il pas pris les devants, le jour même des faits, voire au plus tard dans les quarante-huit heures qui ont suivi l’acte malheureux ? Le soufflé aurait dégonflé, la crise n’aurait jamais pris les proportions atteintes aujourd’hui.
La décision de refuser l’entrée sur le territoire des Émirats arabes unis à tous les ressortissants djiboutiens a été présentée officiellement par les Émiratis comme une mesure provisoire et préventive de lutte contre le risque d’infiltration de djihadistes islamistes yéménites qui seraient parvenus – selon les informations dont apparemment les Émiratis seraient les seuls à disposer – à se procurer des passeports djiboutiens pour perpétrer des attentats dans la péninsule arabique… Faible argument qui ne repose sur aucun fait vérifiable. Il va s’en dire que ce prétexte fallacieux est « du pur langage diplomatique », décodé il donnerait : « trop, c’est trop ! ».

La goutte qui a fait déborder le vase
Dubaï estime qu’elle a beaucoup investi en République de Djibouti. C’est pourquoi le différend commercial qui l’oppose au gouvernement djiboutien lui laisse un goût amer dans la gorge, avec l’impression qu’on veut lui prendre les marrons du feu au moment où ils viennent juste d’être à point. Cette crise diplomatique voulue par les Émiratis témoigne avant tout d’un sentiment d’exaspération, alors que le dernier acte de la pièce concernant Doraleh Contenair Terminal (DCT) se joue en ce moment devant les tribunaux.
Les Émiratis ne veulent pas être servis en canard laqués ; ils sortent donc leur dernière carte du jeu pour relancer la partie. Ils veulent que les cartes soient rebattues et amener le gouvernement djiboutien à revoir sa copie concernant ses intentions sur le DCT. Les Émiratis ont le temps pour eux et, à la manière dont les deux parties avancent leurs pions sur l’échiquier, on peut craindre que cette partie n’en finisse pas… Elle pourrait durer plusieurs semaines, plusieurs mois, voire même plusieurs années !

Une perte économique énorme pour l’économie djiboutienne
Les troupes émiratis étaient présentes sur le territoire national dans le cadre de l’opération dénommé « Restore Hope ». La coalition, menée par les Saoudiens, souhaitaient positionner des forces en République de Djibouti. Des discussions étaient en cours afin d’examiner les possibilités d’installer une base militaire de projection dans le nord du pays, près du ras Syan. Cette plateforme militaire aurait permis des frappes aériennes depuis le territoire djiboutien et des interventions des forces spéciales embarquées sur des petits navires pour débusquer les Houtis sur le sol yéménites.
Sur tout cela il faudra tirer un trait, puisque les premières forces de « Restore Hope » qui étaient positionnées sur notre sol ont quitté Djibouti il y a près d’une semaine avec fourbis et armes… pour s’installer pas très loin de nos côtes, en Érythrée. Comme le dit l’adage, « les ennemis de mes ennemis, sont mes amis ». On a du mal à imaginer que nos relations avec les Émiratis, en soient arrivées là !

Que faut-il retenir de cette nouvelle donne ?
Primo, cet affront est avant tout politique, comme un retour de gifle, puisqu’il remet sur l’échiquier régional, et même international Issayas Afewerki, le président érythréen, dont l’isolement politique, avait été acquis de longue lutte par notre diplomatie – avec l’appui du régime éthiopien – à la suite des événements de ras Douméra.
Secundo, les importantes retombées attendues, sonnantes et trébuchantes, se sont envolées au profit du régime aux abois d’Issayas Afewerki. C’est une bouffée d’oxygène que donnent les Émiratis à l’Érythrée. Nous n’avons plus que nos yeux pour pleurer.
Tertio, la géo-politique régionale risque d’en être profondément bouleversée. En positionnant en Érythrée leur dispositif militaire, les Émiratis montrent aux autres puissances que la position stratégique de Djibouti, à l’entrée de la mer rouge, n’est pas en soit exceptionnelle. L’Érythrée n’aurait rien à envier à Djibouti. D’ailleurs, les Russes, qui disposaient d’une base militaire dans les îles érythréennes des Dahlak, n’étaient pas loin de le penser… L’Érythrée possède 1150 kilomètres de côtes maritimes et près de 350 îles situées à proximité du détroit du Bab-el-Mandeb. Elle contrôle donc, tout autant que Djibouti, les points d’entrée et de sortie de la mer Rouge. Inévitablement, Djibouti perdrait en importance et en influence !
Pour convaincre les membres de la coalition que l’herbe est plus verte à Asmara, les Émiratis pourraient être tentés de sortir de leur manche un article publié par le très sérieux Washington Post, le 2 mai 2015 [1], qui reprend des informations tirées d’un rapport très critique sur les nombreuses défaillances de l’aviation civile djiboutienne. La lecture de l’article du Washington Post donne froid dans le dos. Il dénonce des manquements répétés à la sécurité aérienne et souligne l’absence de professionnalisme des agents de la tour de contrôle de l’aéroport de Djibouti. Alarmiste au point même de laisser entendre que si Djibouti a été préservée d’un désastre aérien, elle le doit uniquement à la « grâce de Dieu »… Que Dieu soit béni, donc !
Quelle que soit la part de vérité contenue dans le rapport à l’origine de l’article du Washington Post, il tombe au plus mauvais moment pour Djibouti, à la veille de l’arrivée du secrétaire d’État américain, John Kerry.

Des chameaux comme dédommagement
L’ambassadeur djiboutien en poste à Abu Dhabi doit être reçu dans le courant de cette semaine au ministère des Affaires étrangères d’Abu Dhabi afin de présenter la missive diplomatique contenant les excuses les plus appropriées, compte tenu de la gravité de la situation, à l’émir et à son peuple. Cette note diplomatique se propose également, selon la pratique des coutumes ancestrales partagées entre les deux bords de la mer Rouge, de dédommager l’officier émirati du désagrément causé avec trois cents têtes de chameaux.
L’idée n’est pas mauvaise, elle permet de rappeler que nous partageons des liens culturels très proches. Mais l’aveuglement comme stratégie n’est pas forcément la meilleure manière de résoudre le problème. Peut-on imaginer que les Émiratis auraient sortis leur artillerie lourde (suspension des visas à tous les ressortissants djiboutiens) pour rebrousser chemin après avoir obtenu des excuses et trois cents chameaux… On peut se tromper mais cela semble tout de même irréaliste comme scénario. Ismail Omar Guelleh semble partager le même avis, en ne mettant pas tous ses œufs dans le même panier et en sollicitant le soutien et la médiation du roi d’Arabie saoudite, Salmane Ben Abdellaziz Al Saoud, pour résoudre cette crise, au cours d’un entretien téléphonique le jeudi 30 avril 2015, dans lequel il a expliqué que les racines du différend qui oppose les deux pays sont plus bien profondes que les derniers évènements qui se sont déroulés à l’aéroport de Djibouti !

John Kerry est attendu ce jour, mardi 5 mai, à Djibouti. Au menu des discussions, la question de la suspension des visas pour les ressortissants djiboutiens n’a pas été inscrite, pourtant elle ne pourra pas être occultée. Le gouvernement devrait saisir l’occasion pour solliciter également la médiation de la diplomatie américaine afin de dénouer les nœuds de la crise, au risque sinon de voir les brindilles de la discorde couver à petit feu encore très longtemps…

Mahdi A.


[1« Chaos in tower, danger in skies at base in Africa », voir en ligne sur le site du Washinghton Post.

 
Commentaires
« Restore Friendly »
Le 5 mai 2015, par reinedesaba.

MERCI MERCI !!
Cher Mahdi

si la situation n’était pas aussi pathétique...je dirai que cela ferait un excellent scénario de film !!

j’attends avec impatience ce que ’’Tonton Kerry’’ fera pour dénouer les noeuds de cette crise !!


« Restore Friendly »
Le 5 mai 2015, par Hibo.

C’est triste d’en arriver la...

"Tonton Kerry", le sauveur...ou pas !


« Restore Friendly »
Le 5 mai 2015, par Ahmed Farah Igueh.

Merci beaucoup pour cette inforrmation cher ami Mahdi


« Restore Friendly »
Le 5 mai 2015, par Abass Omar Chirdon.

I am OK with the diplomatic talks. But in the futur let’s be more careful. Hopefully i hope that Both parties won’t take long to eraise their grudges. Last but not least I will suggest to people working at the gates/entrees of Djibouti to be less hostile to visitors of our beautifull Country.


« Restore Friendly »
Le 28 mai 2015, par sophi.

juska aujourd’hui aucun visa a été livré pour ressortissant Djibouti. en est toujours en suspend.....

 
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