Human Village - information autrement
 
Réfugiés yéménites à Obock
 

Des âmes naufragées qui portent le masque de la détresse
Au milieu des décombres fumants, les miliciens houthis font régner leur loi martiale, férocement. Les derniers revers subis sur les fronts du sud et les bombardements ciblés exacerbent leur haine qui s’abat sur les populations civiles. Les foyers encore debout sont privés de tout. Eau courante, électricité, carburant, gaz… tout est rationné. On signale d’ailleurs les premières pénuries de denrées alimentaires. Et le tapis de bombes n’arrange rien pour les civils qui en subissent fatalement les contrecoups. Scènes macabres de maisons en ruine, et de corps déchiquetés qui jonchent les rues des grandes villes et des cités. Que faire devant ce destin funeste ? Quid des enfants, des femmes et des vieillards ? Seule issue de secours encore ouverte, la mer. Sans ciller des yeux, l’on se masse par centaines dans des embarcations de fortune dès que la nuit tombe. Direction : les côtes obockoises. Obock est à quelques heures de navigations, quelques miles marins nous séparent du Yémen. A ce jour, les statistiques officielles font état de plus d’un millier de réfugiés yéménites accueillis sur notre sol. Le gros du contingent se trouve à Obock, là où les premiers camps de réfugiés ont été installés. Human Village est allé leur rendre visite et s’informer de leurs conditions d’accueil. Reportage…

Mercredi 8 avril 2015. Il est tout juste 8h du matin, mais le jour est déjà haut dans le ciel. Nous sommes au complexe Al Rahma, centre dédié aux orphelins et enfants vulnérables de la ville. Dans le calme matinal, des maçons s’activent. Ils préparent le béton armé qui sera coulé dans la charpente des différentes enceintes en cours d’achèvement. Le chantier tire à sa fin. Encore quelques mois avant l’inauguration officielle. En attendant, il est réquisitionné pour servir de centre d’accueil transitoire aux premières centaines de familles yéménites arrivées sur nos côtes. Dans la grande cour, un spectacle contrasté. Insouciants et angéliques, de petits bouts de choux s’amusent. Jeux de filles, ballon rond, courses folles, etc. Les adultes ont l’air hagard, leurs regards sont perdus dans le vide. Angoisses, incertitude et dépit les tenaillent. Puissent-ils trouver un minimum de réconfort dans l’innocence de leurs enfants. Dans tous les cas, difficile de lire sur ces visages qui portent le masque de la détresse. Une foule d’idées noires se bousculent certainement dans leurs esprits. Que sont devenus les êtres chers laissés là-bas ? La guerre les a-t-elle épargnés ? Que reste-t-il de leurs foyers ? Des ruines ? Quel sort, le destin réserve-t-il à leur patrie ? Autant d’interrogations et de questions existentielles qui les tourmentent jour et nuit. Qui pour les rasséréner ? Qui pour leur redonner l’espérance d’un avenir serein et paisible pour leurs enfants, encore dans l’insouciance et l’innocence de l’enfance ?

Golfe d’Aden et détroit du Bab el MAndeb, la périlleuse traversée
Des semaines de frappes aériennes ont provoqué une terreur et des destructions massives dans les centres urbains des grandes villes. Pis, la situation humanitaire qui s’est gravement détériorée et une crise humanitaire sans précédent s’annonce dans les villes côtières du sud du Yémen, à Aden notamment. Seule option pour les populations civiles, franchir le détroit du Bab-el-Mandeb, en direction de Djibouti. Le bras de mer qui sépare nos deux rivages ne fait pas plus de trente kilomètres. Pourtant, la traversée est périlleuse. Pour preuve, les centaines d’immigrants clandestins qui y laissent leurs vie en tentant de gagner les rivages de la péninsule arabique. La traversée, qui se fait de nuit, est plus que mortelle sur ces petits bateaux et les embarcations personnelles utilisées dans la précipitation. Toutes les familles sont arrivées par cette voie depuis les ports de Mokha, Aden, Houdeida ou la cité du détroit du Bab-el-Mandeb. Les frappes aériennes qui visent des positions militaires disséminées dans les quartiers populaires et les centres urbains font peser une menace omniprésente sur tout le monde, miliciens comme civils. L’exode par la mer vers Djibouti n’est plus une option, c’est la seule issue de survie. Dans la nuit noire, les femmes et les enfants sont rassemblés en urgence. Puis ils sont entassés dans les embarcations de fortune. Le voyage dure toute la nuit, près de vingt heures de navigation avec peu de provisions et presque pas de carburant. La bonne étoile sourit enfin au petit matin, lorsque les côtes djiboutiennes surgissent au loin. Le bruit et de la fureur sont désormais loin. Mais les réfugiés ne semblent guère plus rassurés. L’angoisse les tenaille toujours et personne n’a réussi à dormir de la nuit.

Un minimum de (ré) confort au complexe Al Rahma avant de rejoindre le camp de réfugiés de Markazi
Les autorités djiboutiennes s’y préparaient, mais elles ne s’y attendaient pas aussi tôt. Le président de la République avait mobilisé les moyens de l’État et mis en place une cellule de crise pour piloter les mesures d’urgence décidées au pied levé. Les agences onusiennes, les organisations internationales, les pays amis, les partenaires, tout le monde a été convié à apporter sa contributions au plan mis en place. Sur le terrain, un site de choix a été retenu pour implanter un grand camp de réfugiés d’une capacité de 5000 à 7000 personnes. Les travaux d’aménagement du site et d’installation des tentes se poursuivent. C’est le HCR qui est principalement à l’œuvre. Mais les premières vagues sont arrivées plus tôt que prévu. Aussi, c’est le complexe Al Rahma qui a été réquisitionné pour accueillir temporairement les réfugiés. Et le centre d’accueil transitoire est plutôt douillet. Salles de classes et chambres à coucher transformées en dortoirs géants, toilettes, eau courante et électricité, espace et aires de jeux pour les enfants sans compter les trois repas chauds servis au quotidien. Les vivres et les autres produits nécessaires sont fournis par l’ONARS qui distribue matelas et les couvertures, et le ministère de la santé a installé un centre de santé et affecté un médecin à temps plein ainsi qu’une ambulance pour les évacuations d’urgence. Une mobilisation telle de l’hospitalité djiboutienne que nos hôtes de la détresse se sentent chez eux ici. L’ONARS est en première ligne puisqu’il est le principal maitre d’œuvre et organe de coordination de cette assistance accrue aux réfugiés. La communauté obockoise n’est pas en reste. Des gens ordinaires puisent dans leurs propres fonds pour assurer des aides matérielles et un soutien moral aux familles. A ce jour, les bonnes volontés obockoises ont apporté des repas, mais aussi des ustensiles de cuisines, des couches et des produits de soins pour nourrissons et bébés. Rien d’étonnant à tout cela nous dit-on, car à Obock, c’est de notoriété publique, vous avez déjà un pied au Yémen. Le commerce transfrontalier florissant a bâtit des ponts entre les populations des deux rives. Des relations profondes et tellement personnalisées que les gens se connaissent. Abdo est particulièrement proche de la famille Awadi. Il convoie de chez lui au quotidien des bidons d’eau fraiche ou des sacs de glaçons et des plats chauds spécialement préparés pour nos amis yéménites. Houmed n’est pas en reste, il a déjà offert des couvertures et approvisionne son ancien « partenaire commercial » Hamadi. Hier encore, il a livré un peu d’argent liquide et du khat pour partager un moment de convivialité avec son ami. Les petites passions commune entre Djiboutiens et Yéménites cimentent aussi cette cohésion.

Pour sa part, l’État djiboutien n’a ménagé aucun effort pour assurer un minimum de confort et de réconfort à ces âmes, naufragées de leur propre vie. Les visiteurs s’accordent à dire qu’au complexe Al Rahma d’Obock, nos amis yéménites sont plutôt bien lotis. Pendant ce temps, le Haut-commissariat pour les réfugiés des Nations-unies (HCR) s’active pour monter les centaines de tentes qui vont accueillir les milliers de réfugiés attendus, conformément au plan d’urgence. Markazi, le site choisi pour abriter ce grand centre se situe à quelques kilomètres à l’entrée de la vieille ville. Un terrain suffisamment vaste avec un forage d’eau potable tout près. A côté du HCR, le Programme alimentaire mondial (PAM) qui dispose d’un centre de stockage d’urgence pour les denrées alimentaires, a pris en charge la construction des latrines familiales (une latrine par paire de tente). L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a mis à la disposition des autorités son centre d’accueil pour absorber un éventuel afflux massif de nouvelles vagues de réfugiés.

Impatience et agacement devant l’immobilisme international
A ce jour, l’ONARS a dépensé des millions de nos francs pour assurer la prise en charge des réfugiés. Cette enveloppe, débloquée sur fonds propres, commence à se tarir. Et le secrétaire exécutif adjoint de l’ONARS, M. Mohamed Ali Kamil, qui pilote les opérations sur le terrain, ronge son frein. Une impatiente justifiée devant les pesanteurs et les lenteurs administratives des agences onusiennes et de la communauté internationale qui n’en fait pas assez et vite. « Nous assurons sur nos fonds propres la fourniture des repas, des couverture, des matelas et des non-vivres à ces centaines de gens alors que nous ne disposons pas d’un budget suffisant. Nos partenaires des grands États arabes et des pays de l’Ouest n’ont pas l’air de se presser pour répondre à cette urgence humanitaire. Je crains que nous ne puissions plus subvenir aux besoins de cette population qui croît à vue d’œil ».
Une colère saine et justifiée que les grandes chaines satellitaires internationales répercutent sur leurs antennes. Car tous sont passés par ici, CNN, BBC, Al Jazirah, et d’autres encore qui ont diffusé les images et raconté la vie des premiers réfugiés yéménites à Djibouti. Quant aux agences onusiennes et aux ONG, il faut dire qu’on en est encore au stade des missions d’évaluation. Les équipes dépêchées par MSF, le PAM, le CICR ou l’OIM et le NRC n’ont pas encore réussi à débloquer des fonds d’urgence. Et de fait, les travaux de construction du grand camp de réfugiés piétinent.

Ému aux larmes, Moursal, un sexagénaire à la tête d’une tribu de 60 à 70 membres, vient de retrouver Mohamed, un jeune obockois de 35 ans. Moursal et Mohamed se tombent dans les bras. Le sexagénaire nous raconte comment il avait accueilli son « fils de cœur djiboutien » un jour de mai 1992, à l’apogée du conflit civil qui avait déchiré Djibouti. Fuyant la guerre avec sa famille, Mohamed, alors âgé d’une dizaine d’années à l’époque, avait trouvé refuge sur la rive yéménite auprès de Moursal, qui l’avait installé chez lui. Aujourd’hui, le vent a tourné et les rôles se sont inversés. Moursal, se sent chez lui, parmi ceux qu’il appelle « ses frères et sœur obockois ». A raison d’ailleurs, car la communauté d’Obock ne manque pas un jour pour manifester activement sa solidarité aux occupants yéménites du complexe. Hier encore, nous raconte Moursal, nos frères de la communauté d’Obock nous ont offerts des sommes d’argent liquide et du khat pour nous faire oublier un peu notre détresse et partager des moments de convivialité avec eux. Les relations entre Obockois et Yéménites de la côte sont anciennes et profondes. Le commerce transfrontalier et les échanges soutenus ont construits des ponts solides entre ces gens qui se connaissent depuis que la mer ne sépare plus les hommes.
Malgré la détresse et la guerre, Moursal et les siens gardent leur dignité et leur pudeur légendaire. Le cœur est lourd, mais c’est toujours sourire aux lèvres qu’ils nous répondent. L’occasion est belle surtout pour dire par caméras interposées toute leur gratitude aux autorités et au peuple djiboutien. Seule requête, des postes de télévisions satellites et des radios afin de se tenir informés de l’actualité dans leur pays. Seul moyen peut être pour savoir ce qu’il advient en ce moment de leur chère patrie et surtout des milliers des leurs, jetés sur les voies de l’exode.

Mohamed Ahmed Saleh

 
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