Human Village - information autrement
 
Une grande dame de la culture
par Daher Osman Karié, janvier 2010 (Human Village 10).
 

Elle est connue et très appréciée des Djiboutiens qui se sont attachés à sa personnalité très affirmée. Son caractère pugnace et sa détermination à toute épreuve ont fait le reste. Talentueuse, elle l’est assurément. Son parcours quant à lui, reste atypique. Elle, c’est Guello, de son vrai nom Dahabo Ali Bogoreh. De ses rêves d’enfance, seule subsiste sa passion pour la musique et le folklore, cette même passion qui selon ses dires, donne un sens à sa vie. Première femme pianiste, Guello est rentrée dans la postérité pour avoir ouvert la voie à une génération de jeunes filles qui avaient peur d’oser.
Il fallait beaucoup d’audace pour vouloir faire de sa passion son métier, compte tenu du contexte et de barrières socioculturelles du début des années 1980. Le pari était loin d’être gagné, mais Guello a tout simplement réussi à se faire un nom dans l’univers très fermé et exclusivement masculin des icônes de la culture djiboutienne. Human Village s’est intéressé à elle et vous présente le portrait de cet artiste à qui tout réussi et dont le talent n’est plus à démontrer.

C’est avec un réel enthousiasme que j’ai accepté la proposition d’écrire un article au sujet de cette artiste confirmée. Les quelques appréhensions que j’avais avant de la rencontrer, se sont rapidement dissipées et je me suis laissé séduire par la démonstration qu’elle a accepté bien volontiers de nous faire. La musique est entraînante et elle a pour ainsi dire le sens du rythme. Ses doigts glissent sur les touches de son piano et elle fredonne presque sans effort quelques refrains des grands classiques de la chanson djiboutienne.
Vous ne pouvez vous empêcher d’être captivé par la façon qu’elle a de « remplir » l’espace. Au fur et à mesure que se prolonge l’entretien, j’apprends un peu plus sur son parcours, un peu comme si on levait progressivement le rideau sur sa vie. J’ai le sentiment d’avoir en face de moi une personne qui interprète son propre rôle. La gestuelle, les multiples expressions de son visage, les idées qui semblent lui venir par intermittence comme un acteur ayant oublié son texte, vous donne l’impression de regarder une pièce de théâtre. Guello a su rester fidèle à elle-même. Son calme apparent succède sans transition à des rires incontrôlés ou à une colère aussi soudaine qu’inattendue. Elle dispose à vrai dire de la panoplie de la parfaite comédienne tant et si bien que vous avez du mal à la prendre au sérieux.

Guello est née en 1963 dans la localité de Daasbiyo aujourd’hui rattachée à la région d’Ali Sabieh. J’ai beaucoup de mal à garder mon sérieux quand elle m’apprend qu’elle est issue d’une famille nucléaire qu’elle compare affectueusement à une rébellion. Guello a bénéficié des cours du soir dispensés par le regretté Laurent Saïd Dirieh et suivi ses études primaires à l’école publique de Guelleh Batal sans pour autant les achever. Le monde du spectacle exerçait sur elle une fascination si irrésistible qu’elle n’avait pas le temps de se consacrer à autre chose. Adolescente, Guello s’était déjà distinguée par sa voix et son énergie. Elle faisait partie de ces jeunes privilégiés (Ubaxa kacaanka) qui s’illustraient en exécutant des mouvements d’ensemble lors des manifestations pour l’indépendance et à l’occasion des cérémonies commémoratives du 27 juin 1977. Elle intégre par la suite le mouvement plus structuré heeganihi qui regroupait les jeunes des districts de l’intérieur et ceux de la capitale. Arborant fièrement une tenue aux couleurs du drapeau national, ces jeunes se réunissaient à l’ancienne place Al-Houriya, située à l’emplacement même de la cité Maka Al-Moukarama.
Au début de l’année 1979, Guello s’est vue offrir une proposition d’emploi au district, dont le siège se trouvait à l’actuelle direction de la population. Elle y travaille deux années en qualité de préposée avant de quitter volontairement son emploi. Ce n’est que bien plus tard qu’elle regrettera cette décision comme celle d’avoir abandonné ses études.
Son mariage en mars 1981 aura été une courte pause. De cette union, elle a deux garçons dont l’un décédera par la suite. Après trois ans de vie commune, son mariage se solde par un divorce. C’est le début d’une période difficile marquée par une succession d’échecs qui forgeront néanmoins sa personnalité.
C’est précisément à cette période qu’elle décide de se consacrer pleinement à sa passion. Elle intègre la troupe du 4 mars dont elle accompagne la restructuration. Avec des regards bienveillants, comme celui du président Gouled, de l’ancien ministre Mahamoud D. Waïs et d’Ismaïl Omar Guelleh, à l’époque chef de cabinet de la présidence, les artistes sont reconnus et un nouveau statut est élaboré. Un salaire leur est octroyé et c’est la consécration de l’art qui devient pour la première fois de l’histoire de notre pays, un métier à part entière.
Un appel est aussitôt lancé en faveur de la promotion de la culture djiboutienne. De jeunes femmes préalablement sélectionnées, bénéficient d’un encadrement pour développer leurs sensibilités artistiques avec l’appui de responsables tels que Abdi Miganeh, Mohamed Abdillahi Egueh, Farah Labo Raad, Abatteh et Omar Bogoreh.
Alors que toutes les jeunes femmes préfèrent la chanson, Guello s’oriente vers le difficile apprentissage des instruments de musique. « Un défi personnel et une nécessité de me distinguer », me confie-t-elle. On la verra la première fois sur scène jouant avec un accordéon à l’occasion du congrès du Rassemblement populaire pour le progrès, le 4 mars 1983.
Commence alors la longue période d’apprentissage du piano qui durera un peu plus de trois ans. Aux côtés d’artistes expérimentés comme Sharka Noole, Sougouleh, Soodaan aujourd’hui décédé et Xaamud, Guello ne pouvait être dans de meilleures mains. La formation se déroule pour l’essentiel dans les locaux de la troupe du 4 mars, à la Cité du stade où des cours d’alphabétisation et de solfège sont dispensés.
A l’occasion de l’inauguration du Palais du peuple en 1985, Guello a fini de parfaire la maîtrise de son art et son talent de pianiste est désormais reconnu par ses pairs. Son expérience s’enrichit de voyages à l’étranger où elle apparaît comme l’une des valeurs sûres de la culture djiboutienne. Sa carrière étant lancée, Guello montre à son public l’immensité de son talent en s’essayant à la chanson et notamment au théâtre. Son nom suffit à remplir les salles et l’artiste vole de succès en succès.
En mars 2005, Guello est lauréate du 2e grand prix du chef de l’État, remis par la président de la République en personne. Cette distinction reste de loin son meilleur souvenir et venant de la part d’un amoureux de l’art et de la culture, d’un homme qui a toujours soutenu les artistes, elle ne pouvait qu’avoir une valeur singulière à ses yeux.
Notre discussion se prolonge et je n’ose pas l’interrompre tellement son inspiration force le respect. Avec le poids des années, l’artiste s’est quelque peu assagie. Ses débuts difficiles qui paraissent aujourd’hui bien loin, la font presque rire. Elle souligne la chance qu’ont aujourd’hui les jeunes artistes en herbe, cette chance et cet encadrement qu’elle n’a pas eus.
Guello se dit fière de son parcours et apprécie d’autant plus l’évolution des mentalités. Si l’art représentait hier un objet de gêne ou d’embarras pour les familles des jeunes femmes, il est aujourd’hui reconnu à sa juste valeur grâce à une prise de conscience au plus haut niveau de l’État de son importance et de sa contribution à la formation de notre identité nationale.
L’artiste salue les nombreuses initiatives du chef de l’État notamment l’ouverture en 2002 de l’Institut djiboutien de l’art, dédié à la promotion de l’art et de la culture djiboutienne et dont elle souhaite le renforcement de la capacité d’accueil.
Pour finir, Guello se produira prochainement au théâtre où elle interprétera le rôle d’Arawelo. Pour ma part, je crois qu’elle n’aura pas de difficulté à se glisser dans la peau de cette souveraine despotique et misogyne. Cette pièce promet ; le succès sera certainement au rendez-vous parce que Guello incarnera à merveille ce personnage et fera revivre la légendaire Arawelo le temps d’une représentation...

Daher Osman Karié

 
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