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Demeke Mekonnen démissionne du gouvernement : case prison ?

par Mahdi A., janvier 2024 (Human Village 50).
 

Selon une information du media éthiopien Addis Standard, Demeke Mekonnen, vice Premier ministre et ministre des Affaires étrangères d’Éthiopie, et par ailleurs troisième vice-président du Parti de la Prospérité, a démissionné ce vendredi 26 janvier, de l’ensemble des fonctions qu’il occupait au sein des instances gouvernementale et de l’organisation politique au pouvoir.

Demeke Mekonnen

« Demeke Mekonnen, vice-Premier ministre éthiopien de longue date qui occupe également le poste de ministre des Affaires étrangères depuis novembre 2020, quittera ses deux fonctions dès aujourd’hui, a confirmé Addis Standard suivant une source proche du dossier.
M. Demeke, qui est le troisième vice-président du Parti de la Prospérité au pouvoir et qui représente l’aile amhara du parti, a également été relevé de ses fonctions à compter d’aujourd’hui. Il est remplacé par Temesgen Tiruneh, directeur général du Service national de renseignement et de sécurité (NISS).
Cette décision a été annoncée lors de la réunion en cours des membres du comité central du PP.
Bien que M. Demeke ait occupé le poste de vice-premier ministre depuis 2012, sa nomination au poste de ministre des affaires étrangères est intervenue lors du remaniement sans précédent effectué par le premier ministre Abiy Ahmed à la suite de la guerre dans la région du Tigré en novembre 2020. M. Demeke a remplacé le ministre des affaires étrangères de l’époque, Gedu Andargachew, tout en conservant son poste de vice-premier ministre. » [1].

Comme le signale Addis Standard, la demande de démission a été acceptée et rendue publique au cours de l’assemblée exécutive du Parti de la Prospérité, lors de la présentation des conclusions des travaux des congressistes réunis quatre jours durant pour tracer la ligne politique et les priorités gouvernementales des prochaines mois [2].
Cette nouvelle aura sans aucun doute un énorme retentissement, au niveau national et international. Demeke Mekonnen incarnait la stabilité au sein du gouvernement d’Abiy, qui bat des records de turnover aussi bien gouvernemental qu’institutionnel. Il était autant apprécié pour son professionnalisme que pour sa courtoisie et le véritable coordinateur de la mise en œuvre de la politique gouvernementale. Le Premier ministre Abiy Ahmed perd par ailleurs avec Demeke Mekonnen sa caution amhara dans la sévère répression du mouvement armé Fano, qui malgré les moyens militaires impressionnants déployés pour l’anéantir, lui taille de sévères croupières sur le plan militaire. La disparition de cette figure politique peut renforcer les doutes de nombreux partenaires étrangers et des organisations internationales, qui risque de laisser le pays en roue libre et sans freins sous la férule de la « toupie » Abiy Ahmed.
Le caractère imprévisible du Premier ministre, obligeait souvent Demeken Mekonnen à se démener auprès de ses interlocuteurs étrangers pour montrer une cohérence dans la politique étrangère du gouvernement. Au-delà de quelques obsessions personnelles, la seule constance du Premier ministre serait d’ailleurs sa capacité à changer d’avis. Dans ces conditions, chercher à définir une ligne directrice en politique étrangère, relève d’une véritable gageure. Pour occuper cette fonction auprès d’Abiy Ahmed, il ne faut pas manquer de sang-froid, surtout lorsque le mensonge politique est au cœur de l’action du gouvernement, malmenant la démocratie, l’unité de la société, portant atteinte à la confiance dans les institutions et exacerbent les divisions régionalistes… António Guterres n’a pas hésité à parler de mensonge « les yeux dans les yeux » pour décrire les dénégations répétées d’Abiy Ahmed auprès de lui durant le conflit au Tigré.

Lâché de toutes parts ? Pour l’heure la situation n’en est pas encore là. Même si cette démission s’ajoute à celle récente de Taye Dendea, ministre délégué à la Paix, qui d’ailleurs s’était montré critique notamment sur le refus d’Abiy Ahmed de négocier avec sincérité avec les groupes armés pour rétablir la paix et la concorde dans le pays.
Demeken Mekonnen, homme politique respecté, pourrait-il enclencher une fronde en s’appuyant sur des députés de même sensibilité qui lui sont fidèles et compromettre la majorité du gouvernement au parlement ? Dans ce cas de figure, Abiy Ahmed ira-t-il aussi loin avec Demeken Mekonnen qu’il l’a fait avec Taye Dendea, mis aux arrêts après sa démission de son portefeuille ministériel pour complicité avec une organisation terroriste ?
Le départ de Demeken Mekonnen, pilier de la coalition au pouvoir, devrait assener un coup très dur au gouvernement et ajouter à la confusion ambiante. La rupture avec Demeken Mekonnen, souvent considéré comme garant devant instances internationales, pourrait aggraver la catastrophe financière en réduisant la crédibilité de l’Éthiopie à l’étranger, au moment où elle cherche à conclure d’ici le 31 mars 2024 un accord de financement avec le Fonds monétaire international (FMI) pour sortir de l’abime monétaire.
Étant fermement en désaccord avec l’idée d’accentuer les moyens de répression pour faire plier les groupes armés plutôt que de favoriser le dialogue, pour ramener le calme dans un pays en guerre civile permanente depuis de très nombreuses années, où la sécurité des biens et des personnes n’est assurée que dans la capitale [3], et n’appuyant pas les actions du Premier ministre, Demeke Mekonnen ne peut que quitter son poste au sein du gouvernement. Le différend est si important qu’il ne reste même pas au Parti de la Prospérité.

La nomination de Temesgen Tiruneh, directeur général du Service national du Renseignement et de la Sécurité (NISS), en remplacement, de Demeke Mekonnen, n’annonce aucune détente avec les différents groupes armés en lutte contre le régime d’Abiy Ahmed. Il a la confiance d’Abiy, avec lequel il a nettement collaboré dans la répression, et pourrait très bien mettre à profit leur entente pour l’accentuer. Le pays pourrait connaître un nouveau tour de vis. Les actions passées du duo Abiy Ahmed et Temesgen Tiruneh, semblent indiquer que l’Éthiopie pourrait prendre une route dangereuse pour le pays dans les prochains mois.

Enfin, Demeke Mekonnen, faiseur de roi d’Abiy Ahmed, regrette-t-il amèrement au moment où nous publions ces lignes de ne pas avoir occupé le siège de Premier ministre, qui lui était pourtant acquit comme nous l’écrivions dans nos colonnes en avril 2018 : « De même, la désignation d’Abiy Ahmed par les instances de la coalition au pouvoir pour prendre les rênes du pays s’est faite dans la douleur, et il est probable que le soutien appuyé des États-unis d’Amérique à sa candidature a été déterminant. On sait à quel point les pressions américaines ont été vives pour endiguer les partisans d’une ligne plus dure envers les contestataires. Les Américains soutenaient la solution politique qui proposait de mieux prendre en compte le poids de la composante oromo au sein de la population éthiopienne, et ainsi de conforter les chances de rétablir la concorde sociale. Dans son intervention, Abiy Ahmed feint d’oublier qu’il est venu au pouvoir presque par effraction. Il n’était pas le favori du Front populaire de libération du tigré (TPLF), qui le soupçonne d’avoir jeté de l’huile sur feu pour entretenir la discorde et arracher finalement le pouvoir. Le TPLF soutenait plutôt Demeke Mekonnen Hassen, président du Mouvement démocratique national amhara (ANDM), mais au dernier moment il a retiré sa candidature à la présidence de l’EPRDF, pour apporter son soutien à Abiy Ahmed.
Le pouvoir a basculé en Éthiopie, c’est une nouvelle ère pour le pays comme l’annonce le magazine britannique The Economist : “La nomination de M. Abiy Ahmed reflète un changement de l’équilibre des pouvoirs dans l’EPRDF. Son Organisation démocratique populaire oromo (OPDO) prend désormais la tête de la coalition dominée par le Front populaire de libération du Tigré (TPLF). Les Tigréens ne représentent que 6% environ de la population, tandis que les Oromos en représentent plus de 30%.” » [4].

Mahdi A.


 
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