Human Village - information autrement
 
Kadija Dabar Said, une petite histoire sur la tontine…
par Olivier Chemin, mars 2009 (Human Village 5).
 

Dans la société djiboutienne, tout le monde s’accorde à dire que la femme a une place prépondérante, surtout dans le cadre familial car sans elle, rien ne fonctionnerait correctement. Ce qui est plus rare, du moins ce qui l’était encore il y a quelques dizaines d’années, c’était de voir des femmes évoluer dans le monde du commerce, sortir leur épingle du jeu et faire vivre, voire enrichir leurs familles. Nous nous sommes entretenus avec l’une d’entre elles, Mme Kadija Dabar Saïd, exemple de dynamisme et de volonté de réussite, mais aussi de simplicité et de gentillesse qui a bien voulu nous accueillir chez elle et nous raconter son histoire. Voici l’histoire palpitante d’une femme partie marchander aux quatre coins du monde. Rencontre…

En 1981, j’étais mariée, mère de six enfants et sans activité professionnelle. Je m’occupais de la maison, comme la plupart des femmes à l’époque. Mon mari gagnait correctement sa vie et, sans être riches, je peux dire que nous ne manquions de rien. Lorsque mon dernier enfant a, à son tour, pris le chemin de l’école, je me suis retrouvée seule au domicile familial avec la nécessité de trouver de nouvelles occupations. Ce n’est donc pas le besoin matériel qui m’a poussé à sortir de chez moi, mais l’envie de faire quelque chose, d’être active. J’avais entendu parler de personnes faisant du commerce avec d’autres pays, des gens qui partaient acheter des produits dans les pays voisins et qui venaient les revendre à Djibouti. A l’époque cela marchait plutôt bien, l’idée me tentait mais je n’avais pas assez d’argent pour me lancer dans un quelconque commerce.
Alors j’ai décidé de faire appel au système de « tontines » (voir ci dessous). J’ai pu réunir la somme de 150 000 FDJ et je suis parti en avion à Aden, avec d’autres femmes qui s’étaient déjà lancées dans le commerce. Sur place, bien que je ne parle pas un mot d’arabe, il était facile de faire du commerce car on trouvait toujours des gens parlant ma langue et faisant déjà partie du réseau. En quelques jours sur place, j’ai fait le plein de tissus et de vêtements et je suis rentrée à Djibouti. A cette époque, il y avait très peu de taxes douanières ce qui facilitait ma démarche. De plus, le commerce marchait si bien que j’ai vendu tout mon stock pas moins de deux jours après mon arrivée ! Au final, cette première opération m’a rapporté 40 000 FD de bénéfices net, frais de voyage et de taxes compris. Le tout en seulement quelques jours ! C’était une belle somme à l’époque ! J’ai alors compris combien cette activité pouvait être lucrative, alors que je m’étais engagée dans cette aventure dans le but d’avoir une occupation. Bien sûr, je pensais aussi améliorer le quotidien de notre famille, mais je ne m’attendais pas à ce que cela marche aussi bien.
J’ai alors entrepris d’autres déplacements. Je suis allé à Sana’a au Yémen, où j’ai vendu des produits djiboutiens (khat d’Éthiopie, voiles, épices) et je suis revenue avec du textile. Cette fois encore, j’ai écoulé tout mon stock en quelques jours. Mon capital augmentait donc substantiellement à chacun de mes voyages, tandis que mes produits se vendaient de mieux en mieux. Il faut dire aussi qu’à l’époque, deux facteurs importants entraient en jeu. Premièrement, le commerce de contrebande avec l’Éthiopie était immense. Sous le régime de Mengistu, les Éthiopiens manquaient de tout et se sont organisés comme ils le pouvaient afin de se fournir en nourriture, vêtements, produits de première nécessité, etc. Après sa chute, les frontières se sont ouvertes et le commerce légal s’est complètement développé. Deuxièmement, le contexte commercial était très favorable. Les taxes d’importation étaient très basses et les échanges avec les autres pays étaient beaucoup moins importants et organisés qu’aujourd’hui. Il y avait très peu d’importateurs et la demande de produits de consommation courante était très importante. Il n’existait pas encore ce phénomène de mondialisation des échanges et les produits asiatiques n’avaient pas encore envahi nos vies. Nous n’avions donc pas à partir très loin pour aller chercher à bas pris ce que nous n’avions pas chez nous.
Au final, après deux voyages supplémentaire à Djedda cette fois, mon capital avait atteint aux alentours de 1 500 000 FD. Par la suite, d’autres femmes se sont rendues compte, grâce à mon exemple et celui d’autres femmes, que le système pouvait très bien fonctionner. Certaines m’ont alors confié leurs économies pour acheter de la marchandise. Cela fonctionnait vraiment bien, même si parfois, des petits problèmes de comptabilité pouvaient arriver. En effet, je devais gérer des sommes assez importantes (plusieurs millions de francs !) et, faisant la comptabilité de mémoire, il pouvait exceptionnellement m’arriver de me tromper, tout en restant toujours bénéficiaire. Mais c’est quand même moi qui ai offert une voiture à mon mari en 1986 ! Vous vous rendez compte ?
Peu après, le commerce s’est tourné vers Abou Dabi, au début de l’année 1987. Mon mari nous a quittés au même moment et j’ai dû alors subvenir seule aux besoins de la famille. Mon activité s’est alors intensifiée afin de nourrir mes enfants et leur donner la meilleure éducation possible. Un à un, j’ai pu les envoyer faire leur lycée en France où ils ont tous obtenu leur baccalauréat. Ils ont même pour la plupart continué leurs études au Canada où je les ai moi-même installés. Cinq de mes enfants étaient installés là-bas au début des années 1990, et ce grâce au rendement de mon activité de commerçante, ce qui était une grande fierté et satisfaction pour moi. Je leur ai rendu plusieurs fois visite et lorsque ma fille s’est mariée là-bas en 1994, j’y suis restée deux ans afin de m’occuper un peu d’eux. A cette époque j’ai tourné mon commerce vers la communauté djiboutienne avec laquelle nous vivions à Ottawa, il fallait savoir s’adapter à toutes les circonstances !
Je suis rentrée au pays après ces deux années passées auprès de ma famille et j’ai repris pleinement mes activités en ouvrant mon premier magasin en ville. Au fil des années il a fallu s’adapter au monde changeant de ce que l’on appelle aujourd’hui le « business ». Après Abou Dabi, c’est vers Dubaï que nous nous sommes tournés, puis la concurrence est devenue de plus en plus rude et il a fallut aller de plus en plus loin pour trouver une rentabilité correcte. C’est donc en Asie, qu’à partir de l’an 2000 je suis allée faire mes emplettes. Malaisie, Thaïlande (cinq fois), Chine, Indonésie, nous n’avions pas le choix si nous voulions continuer à faire vivre nos commerces. Aujourd’hui si on veut trouver les meilleurs prix, c’est là-bas qu’il faut être. En outre, les taxes d’importation ont considérablement augmenté, ce qui ne nous a pas facilité la vie.
D’autre part, la façon de faire du commerce a bien évidemment évolué. Je fais partie de ce que l’on appelle le commerce « informel ». Je n’ai jamais emprunté un sou à la banque et ce qui m’a permis de démarrer, c’est notre traditionnel système de « tontines ». Sans celui-ci, je n’aurai jamais pu faire le plus difficile, à savoir démarrer une activité et me constituer un capital suffisamment important pour pouvoir être autonome. Aujourd’hui, j’ai 59 ans et j’ai fait ce que je devais faire : élever mes enfants et leur donner le meilleur avenir possible. Tout simplement. »

Mme Kadija Dabar Saïd est à coup sûr un exemple. Certes, les conditions ont beaucoup évolué depuis ses débuts, elle-même admet qu’il est de plus en plus difficile de fonctionner comme elle l’a fait pendant toutes ces années et continue de le faire aujourd’hui. La concurrence des grandes entreprises est féroce et l’a obligée à partir aussi loin. Mais comment ne pas rester admiratif devant quelqu’un qui parcours le monde sans parler un mot d’anglais, de français ou même d’arabe et qui parvient à faire de telles choses ? Elle perpétue une tradition d’échanges et de commerce susceptible de tomber dans l’oubli à l’heure de la mondialisation et du commerce international à grande échelle. Sans aucun doute une source d’inspiration pour nos jeunes générations...

Olivier Chemin


Le système des « tontines »

C’est un système utilisé depuis très longtemps à Djibouti, ainsi que dans d’autres pays, qui consiste à réunir un certain nombre de personnes afin d’organiser un système d’épargne / emprunt. Prenons un exemple. Six personnes décident de se réunir et de se lancer dans ce système. Chaque mois, chacune de ces six personnes doit apporter une somme d’argent dont le montant a été fixé au préalable, mettons 10 000 FD pour l’exemple. Chaque mois se trouvera donc une somme de 60 000 FD au milieu de la table. Le premier mois, la personne n° 1 disposera de ces 60 000 FD et en fera ce que bon lui semble. Le mois suivant, la personne n° 2 disposera de cette même somme et ainsi de suite. Dans cet exemple, au bout de six mois la personne n° 1 aura récupéré tout l’argent qu’elle aura en quelque sorte épargné. Ce système force les gens à faire une sorte d’épargne, afin de gérer leur argent et cela permet également aux personnes de bénéficier d’une grande quantité d’argent ponctuellement, si elles en ont besoin. C’est un système très intéressant qui est loin d’être nouveau et qui serait à comparer avec le microcrédit qui aujourd’hui fait de plus en plus d’adeptes.

 
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