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Enjeux de la visite de Sébastien Lecornu à Djibouti
par Mahdi A., septembre 2022 (Human Village 46).
 

Après que la visite de l’ancienne ministre française de la Défense, Florence Parly, a été reportée à deux reprises, c’est finalement son successeur, Sébastien Lecornu, à qui il revient d’arrondir les angles et de raviver la flamme des relations franco-djiboutienne, alors que se déroulent d’âpres discussions autour du renouvellement de l’accord militaire entre les deux pays.

Djibouti reste une position stratégique pour la France. Emmanuel Macron veut en faire non seulement un « bouclier au loin » de l’Europe – avec ce que cela implique comme risques en cas de conflit et ses répercussions évidentes sur notre sol pour préserver l’Europe des affres de la guerre – mais aussi un levier du complexe militaro-industriel hexagonal, qui compte utiliser cette infrastructure logistique comme centre de formation et showroom. Mais ce n’est pas tout. À travers la notion de co-basing, la France entend faire profiter de ses installations militaires autonomes toutes les puissances avec lesquelles elle est liée par des accords de coopération militaire, sans devoir en référer. Ce qui signifie transformer notre territoire en hub militaire comme l’a déclaré le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, devant une commission parlementaire.

Mutualisation des moyens
Un haut gradé a expliqué aux sénateurs français les difficultés rencontrées par ce projet. « La mutualisation des bases à Djibouti nous place face à un dilemme. Nous avons développé, au sein des groupes de travail sur l’initiative européenne d’intervention (IEI), la notion de co-basing et nous réfléchissons à une manière de mutualiser certains de nos équipements pour les rentabiliser et épargner des frais à nos partenaires. Nous nous heurtons, ce faisant, aux réticences de la République de Djibouti, qui ne veut pas parler à l’Europe, mais aux Allemands, aux Italiens ou aux Espagnols. Nous devons donc avancer en déplaçant le curseur très progressivement et en tâchant de convaincre les autorités qu’elles auront tout à gagner à avoir des partenaires européens coordonnés, qui parleront d’une seule voix. Il faut aussi leur démontrer que, compte tenu des moyens exponentiels de l’Europe, elles obtiendront bien plus encore. Mais, pour tout cela, il nous faudra encore du temps [1] ».
C’est ce que fait Emmanuel Macron en prolongeant l’accord de défense que d’un an en février 2021, jusqu’à fin décembre 2022, au-lieu des dix ans prévus. Il entend laisser du temps au temps pour convaincre ses vingt-six partenaires européens de l’intérêt de mutualiser les efforts, et son allié djiboutien de l’intérêt d’une offre globale européenne pour les deux parties. Côté français, il s’agira de ne pas commettre les mêmes erreurs qu’au Mali, mais d’écouter les besoins et les appréhensions de Djibouti.
Par ailleurs, l‘opération navale Atalanta de l’Union européenne (EUNAVFOR) en Somalie a été prolongée de deux ans, jusqu’au 31 décembre 2022. Est-ce par hasard que les deux accords militaires prennent fin au même moment ?

« Aux débuts de la prochaine décennies, l’Europe devra ainsi être dotée d’une Force commune d’intervention, d’un budget de défense communs et d’une doctrine commune pour agir », espérait solennellement Emmanuel Macron dans son discours à la Sorbonne en septembre 2017 [2]. L’idée fait son chemin, et même avance à grands pas à voir l’évolution du mandat opérationnel d’Atalanta. Djibouti pourrait permettre de mettre le pied à l’étrier d’un embryon d’armée européenne, rassemblant dans un premier temps quelques nations européennes sous le leadership de la France. En cette période de vaches maigres, Emmanuel Macron espère peut-être voir les frais de fonctionnement des troupes stationnées en République de Djibouti pris en charge par le budget communautaire…
« Le mandat comprend également de nouvelles tâches qui prendront effet à partir du 1er janvier 2021 et qui renforcent le rôle d’Atalanta en tant que fournisseur de sécurité maritime dans la région et s’appuient sur ses succès actuels dans la lutte contre la piraterie et la protection des navires. » [3] ».

Il n’est pas difficile de décrypter les enjeux des nombreuses réunions feutrées que mène Mahmoud Ali Youssouf, ministre des Affaires étrangères. Comme celle avec Rita Laranjinha, directrice générale Afrique du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), lundi 12 septembre, peu avant la rencontre du ministre des Armées françaises Sébastien Lecornu avec Ismail Omar Guelleh, le 15 septembre. Cette proximité conforte l’idée d’un rapprochement des deux parties sur les conditions du renouvellement de l’opération Atalanta et du traité militaire. Il semblerait que concernant la base militaire du Héron, des points d’accords ont pu être trouvés, notamment sur une proposition de la France de partager la future infrastructure avec les forces navales djiboutiennes. De même, on peut supposer une concordance des points de vue vers la position portée par le chef de l’État dans un entretien vidéo avec François Soudan, le 8 septembre 2022 : la participation des forces marines nationales aux opérations Atalanta de sécurisation maritime autour du Bad-el Mandeb [4]. Il s’agit probablement de « se montrer ingénieux pour savoir tirer le meilleur parti de nos forces » [5] et obtenir le même résultat qu’avec le Japon pour le financement des garde-côtes. Ismail Omar Guelleh veut voir les forces navales monter en gamme et renforcer la flotte existante.
On peut penser que Rita Laranjinha annoncera un appui d’urgence face à la sécheresse qui frappe les populations fragilisées de l’arrière-pays, d’autant plus que Djibouti a été le seul pays de la Corne à n’avoir pas été éligible – pour cause de remise de la demande en dehors des delais impartis - au financement de 348 millions d’euros de l’Union européenne « pour permettre de faire face à l’urgence mais aussi de traiter les causes structurelles de cette insécurité » [6], qui s’ajoutaient à des engagements d’investissement dans le cadre du Global Gateway Afrique qui vise à mobiliser 150 milliards d’euros entre 2021 et 2027 en faveur de l’Afrique.

Les zones du Bad-el Mandeb et de l’Indopacifique sont prioritaires pour l’UE et la France. S’il était nécessaire de le démontrer, le communiqué du conseil de sécurité des Nations unies sous présidence française, en date du 7 septembre 2022 [7], qui pointe du doigt l’insécurité et les risques de catastrophe humanitaire dans la région, montre que l’UE n’a pas digéré la demande faite par la Somalie, et acceptée par le Conseil de sécurité, de recouvrer sa pleine souveraineté sur ses eaux territoriales. Cela suppose l’arrêt des opérations navales internationales contre la piraterie menées au large de ses côtes. Les Européens espèrent que le nouveau président, Hassan Cheik Mohamoud, sera plus enclin à un accord, contrairement à son prédécesseur Framaajo qui en avait fait son cheval de bataille. Il accusait les pays qui militaient en coulisse pour la prolongation au-delà du 3 mars 2022 [8] des opérations navales dans les eaux somaliennes d’avoir d’autres motivations, puisque la piraterie serait maintenant totalement éradiquée [9].

L’importance stratégique de la zone Indopacifique pour l’Union européenne est confortée par le premier exercice naval conjoint entre l’Union européenne et l’Indonésie. Il répond officiellement à des objectifs clairement affichés, ce qui n’empêche pas d’imaginer que les projets vont au-delà des quelques éléments de langage avancés par les participants à ces manœuvres militaires : « Ces ajustements viennent en outre compléter le travail de dissuasion, de prévention et de répression de la piraterie et des vols à main armée au large des côtes de la Somalie qui est au cœur de l’opération Atalanta », avait expliqué le Conseil de l’UE, à l’époque. Or, c’est en mer d’Oman que l’UE et l’Indonésie viennent de mener leur premier exercice naval conjoint, « sur la base d’une potentielle opération anti-piraterie ». Il a mobilisé la frégate ITS Virginio Fasa et la corvette indonésienne KRI Sultan Iskandar Muda, de retour en Indonésie après avoir pris part aux opérations de la composante maritime de la Force intérimaire des Nations unies au Liban [FINUL]. « Par sa contribution active aux missions de maintien de la paix, l’Indonésie apporte une contribution tangible à la paix et à la sécurité internationales conformément à la Charte des Nations unies. L’Indonésie et l’UE soutiennent toutes deux un ordre international fondé sur des règles et un multilatéralisme efficace centré sur les Nations unies », a fait valoir le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) [10]. Ces affirmations n’empêchent pas de s’interroger sur l’impact de ces exercices du bloc occidental sur la configuration sécuritaire régionale. Y compris une analyse des enjeux autour de Djibouti – carrefour à la croisée de trois continents – dans la préparation à un éventuel conflit international élargi à notre région.

Questionné ce mercredi matin - 14 septembre -, en marge de la conférence internationale consacrée à la finance islamique, sur les enjeux de ces mouvements diplomatiques, Mahmoud Ali Youssouf n’a rien dévoilé de nouveau en dépit de notre insistance.
« Djibouti apprécie grandement son partenariat avec l’Union européenne, dont l’accompagnement en matière de financement des projets de développement reste un gage de l’excellence de ces relations, depuis plusieurs décennies, et de l’exécution de projets phares à l’instar de l’usine de dessalement de l’eau de mer [22 500 m3/ jour]. L’on travaille actuellement à la mobilisation d’un financement européen pour la deuxième phase de ce même projet pour 22 500 m3 supplémentaire par jour. La visite de Mme Laranjinha a permis de faire le point sur ce partenariat.
La visite du ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, à Djibouti s’inscrit dans le cadre des relations de coopération militaire et de sécurité entre les deux pays : Djibouti abritant la plus grande base française hors de l’Hexagone. Il est tout à fait naturel pour un nouveau ministre français de la défense de faire le déplacement de Djibouti. Il faut ajouter de nouveaux thèmes de coopération qui seront au menu des entretiens avec le ministre Lecornu, dans la perspective d’une plus grande consolidation des relations franco-djiboutiennes. »

Cette visite de Sébastien Lecornu est aussi pour Arnaud Guillois, qui est en partance pour sa nouvelle affectation à Madagascar, l’occasion d’engranger un nouveau succès dans le renforcement des liens diplomatiques et la consolidation des relations stratégiques entre les deux pays.

Mahdi A.


 
Commentaires
Enjeux de la visite de Sébastien Lecornu à Djibouti
Le 15 septembre 2022, par Abdourahman .

La République de Djibouti est une zone géostratégique particulière et 40% des trafics maritimes passent par le détroit est de Babel Mandeb et les puissances étrangères européennes veulent s’installer en République de Djibouti pour en faire leurs bases avancées mais comme ces puissances européennes sont composés de 26 pays européens, la France veut le représenter à Djibouti avec tous les avantages qui en découleront après et la République de Djibouti qui est une jeune République en voie de développement qu’est ce qu’elle va gagner lorsque 26 pays européens vont profiter de la positionnement de la République de Djibouti. Il faut que les 26 pays européens contribuent aux financements budgétaires de la République de Djibouti


Enjeux de la visite de Sébastien Lecornu à Djibouti
Le 15 septembre 2022, par Abdourahman .

D accord mais les 26 pays européens doivent contribuer au budget de l Etat et participer aux développements de la jeune République de Djibouti.

 
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