Human Village - information autrement
 
Espérer le meilleur et se préparer au pire
par Mahdi A., décembre 2021 (Human Village 43).
 

« Espérer le meilleur sans perdre la lucidité du pire », c’est par cette maxime que l’on pourrait résumer le sens de l’importante réunion qui s’est déroulée, jeudi 25 novembre au ministère des Affaires étrangères. Cette rencontre avait pour objectif de partager et d’échanger sur la vision du pays, les défis nationaux et probablement régionaux. Elle a notamment permis d’officialiser la mobilisation des ressources nécessaires au financement des priorités. Elle a réuni autour des deux ministres les plus précieux aux yeux d’Ismail Omar Guelleh, Mahmoud Ali Youssouf et Ilyas Moussa Dawaleh, les représentants de nos alliés les plus proches, qui disposent sur notre territoire de facilités logistiques aériennes et portuaires, à savoir États-Unis d’Amérique, Union européenne, France, Chine et Japon.

Quels sont ces défis si pressants qu’il a été nécessaire de réunir à Djibouti un mini conseil de sécurité ?
On peut supposer, même si les objectifs de cette réunion feutrée n’ont pas été claironnés par les participants, qu’ils sont liés aux évènements en cours dans le conflit éthiopien qui a éclaté il y a treize mois. Toujours pas résolu, il a des conséquences sur l’ensemble de la corne. Plusieurs éléments le laissent penser, comme le branle-bas de combat des chancelleries occidentales et des organisations internationales, quelques jours plus tôt, qui demandent l’évacuation « sans délai » de leurs ressortissants d’Éthiopie au vu de l’avancée des forces du TPLF vers la capitale, et les craintes que suscitent de possibles affrontements armés au cœur de la troisième capitale diplomatique du monde.
En cas d’accélération de la détérioration de l’environnement sécuritaire, Djibouti pourrait servir de plateforme secondaire ou de relai pour l’évacuation des ressortissants étrangers d’Éthiopie. Dans le prolongement, on note que les forces américaines positionnées à Djibouti ont été renforcée, ce qui révèle une vigilance accrue, une « planification prudente » sur les évolutions possibles du conflit armé en Éthiopie.
« Des mouvements militaires US vers Djibouti ont aussi été relevés. Près d’une vingtaine de gros porteurs de l’USAF ont ainsi quitté les Etats-Unis ou l’Europe en direction de Djibouti selon des sites spécialisés dans le tracking des avions militaires. […] L’US Navy ne serait pas en reste. Le Expeditionary Sea Base USS Hershel “Woody” Williams (ESB 4) a fait escale à Djibouti ; il aurait pu embarquer des moyens terrestres héliportables dont un bataillon de Rangers venu renforcer l’East Africa Response Force (EARF) basée à Djibouti. Mais l’USS Hershel “Woody” Williams a en fait quitté Djibouti et croise actuellement au large de l’Erythrée. Deux autres navires US seraient aussi en standby selon CNN [1] qui cite un officiel US parlant de “planification prudente” [2]. »

Bien qu’au niveau national l’ensemble des forces de sécurité soient en alerte pour préserver le pays d’éléments armées qui chercheraient à porter atteinte à nos intérêts, une recension pour planifier et renforcer la coordination entre forces de sécurité nationales et forces alliées présentes à Djibouti en vue de préserver l’intangibilité des frontières et la quiétude de nos populations dans un environnement régional dégradé a sans doute été au menu des discusions. Il s’agissait de réfléchir entre autres à la forme que pourrait prendre l’instauration d’une sorte de cordon de sécurité pour prévenir tout débordement sur notre territoire d’affrontements armés de l’autre côté de la frontière.
C’est conscient de ces nouveaux dangers que notre gouvernement fait montre ces dernières années d’une volonté d’organiser une montée en puissance de nos forces armées, en adaptant nos outils de défense et nos capacités militaires aux défis émergeants de ce début de XXIe siècle. C’est devenu – à raison - une priorité pour nos politiques, comme le soulignait le chef de l’État le 22 novembre dernier.
« Nous avions, lors de l’édition du livre blanc de la Défense, mis l’accent sur le renforcement planifié des capacités opérationnelles de nos forces terrestres, aériennes et navales. Aujourd’hui, c’est chose faite : nous dotons notre marine nationale de deux patrouilleurs supplémentaires de 53 mètres avec une autonomie de plus deux semaines en mer, d’un chaland de 65 mètres pour le transport de véhicules et de troupes. Ces moyens, qui se rajouteront à ceux déjà existants, permettront à notre marine d’assurer sa mission de défense et de surveillance de notre espace marin, jusqu’aux confins de nos eaux territoriales. »
Ce n’est pas par hasard que Djibouti est le seul pays en paix de la région. Il le doit en partie à une politique étrangères habile, toujours menée sur un fil, et dont la ligne de conduite est le respect du principe de non-ingérence dans les affaires internes de ses voisins.

Impacts multiformes du conflit sur Djibouti
Questionné sur l’impact de ce conflit sur notre territoire dans les colonnes de Jeune Afrique, Mahmoud Ali Youssouf expliquait que « Djibouti est le premier à subir les dommages collatéraux du conflit éthiopien. Nos économies sont tellement interdépendantes que nos relations sont quasi organiques. Toute perturbation chez notre premier partenaire commercial a donc des répercussions immédiates chez nous et nous commençons à les ressentir ces dernières semaines. Les trafics portuaires à l’import ainsi que le transit ont fortement baissé, tandis que, dans l’autre sens, nos produits importés d’Éthiopie, comme les céréales, les fruits et légumes, peinent à être acheminés. L’impact est réel et nous ne maîtrisons pas le cours des événements. […] »
Ce panorama de la situation économique que livre notre ministre des Affaires étrangères a sans doute été au cœur des discussions : comment amortir ces chocs multiples qui frappent notre pays à moyen et long terme ? Le plus efficace serait la résolution du conflit par le dialogue chez notre voisin. En attendant une issue aux affrontements, que l’on ne voit pas poindre à l’horizon, le gouvernement a décidé de mobiliser les chancelleries des pays alliés disposant d’emprises militaires sur notre sol et de recueillir leurs engagements pour le financement d’un plan d’appui d’urgence en faveur de notre pays.
Ilyas Moussa Dawaleh ne s’y est pas trompé lorsqu’il a indiqué sur les ondes de la BBC- le 19 novembre - que cette guerre civile en Éthiopie pourrait potentiellement réduire à néant « les fruits de vingt années d’efforts », auquel s’ajoute un recul de trois points (donc 50%) de notre taux de croissance par rapport aux prévisions du FMI pour 2021.
Sans compter que notre pays doit faire face à l’augmentation du nombre des réfugiés, rendant leur intégration de plus en plus problématique. La pression augmente avec l’arrivée des déplacés à Djibouti, en matière d’accès à l’habitat, à l’eau et aux ressources alimentaires, aux services publics notamment sanitaires, éducatifs, etc... Cette arrivée de réfugiés pèse sur les finances publics et a aggravé les difficultés d’une économie déjà mise à mal par l’interruption en 2015 des échanges commerciaux avec le Yémen, l’afflux de réfugiés yéménites, la hausse effrénée du prix du pétrole, l’impact des migrants éthiopiens bloqués à Djibouti, la crise du Covid et ses conséquences sur les secteurs économiques formels et informels, la montée du chômage notamment des jeunes, la contraction de près de 20% des échanges commerciaux avec l’Éthiopie… L’accumulation de ces nuages au-dessus de notre pays risque de peser sur les perspectives économiques, d’autant plus que le climat régional d’instabilité aura une incidence certaine sur le niveau d’investissement.

C’est sans doute avec tous ces défis à l’esprit que nos deux responsables politiques ont mené un dialogue stratégique avec nos partenaires. Bien que notre capacité à assister ces populations déplacées soit limitée, notre pays s’honore à offrir un abri sûr aux personnes qui fuient les conflits et les persécutions. Un appel appuyé à la générosité financière de la communauté internationale a été certainement lancé pour nous aider à faire face à cette nouvelle crise humanitaire.

Mahdi A.


 
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