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Trois crises politiques en Somalie
par Aden Omar Abdillahi, septembre 2021 (Human Village 43).
 

La Somalie traverse une énième crise politique, comme souvent à l’occasion des mésententes entre les responsables politiques ou à l’approche des échéances électorales. La situation est très complexe sur le terrain, avec des enjeux multiples et des ramifications à la fois somaliennes, régionales et même au-delà. Le traitement médiatique rapide de ces événements et leurs rebondissements incessants ne facilitent pas la compréhension. De même, la manipulation de l’information, la prolifération des fake news et la grande maitrise de l’usage des réseaux sociaux par les Somaliens déroutent les observateurs étrangers. Mais en tentant de simplifier les choses, on pourrait dire que le pays a connu, en l’espace d’un peu plus d’un an, au moins trois crises politiques majeures dont aucune n’a débouché sur une issue définitive.

Said Abdullahi Deni et Ahmed Mohamed Islam Madobeh

La première a opposé le président de la République fédérale somalienne, Mohamed Abdillahi Farmaajo, à deux présidents des États régions du Puntland et du Jubaland, Said Abdullahi Deni et Ahmed Mohamed Islam Madobeh. Ces derniers reprochaient à Farmaajo, en poste depuis février 2017 pour quatre années, de traîner les pieds et de manquer de volonté dans les préparatifs de la prochaine échéance électorale au terme de son mandat. Ils estiment que les élections des membres des deux chambres du parlement fédéral, et celle du président, ne pourront se faire que selon des scrutins indirects comme par le passé, et que ni les conditions ni le calendrier ne permettent des élections au suffrage universel direct. Sans oublier le contrôle de la région de Gedo, située au Jubaland et frontalière du Kenya, par l’armée fédérale. Ce que conteste Ahmed Madobeh. De son côté, Farmaajo avance qu’il serait possible de tenir un scrutin direct. Sauf que cette option suppose un délai supplémentaire pour l’actuel locataire de Villa Somalia. Si en majorité les parlementaires n’y voient pas d’inconvénient, il n’en est pas question aussi pour Deni, Madobeh et les partis politiques de l’opposition. Après de longues tractations dans la ville de Dhussamareb, un accord politique est trouvé en septembre 2020 entre les protagonistes autour des modalités de l’organisation d’un scrutin indirect, mais cette fois avec un collège électoral élargi.

Mohamed Abdillahi Farmaajo

La seconde crise a opposé le président Farmaajo à la coalition d’opposition qui réunie près de quatorze candidats à la prochaine présidentielle. Les candidats de l’opposition, emmenés par les deux anciens présidents, Hassan Sheikh et Sheikh Sharif, contestent la décision de la chambre basse du parlement et de Farmaajo de prolonger leur mandat de deux années. Cette crise a failli déboucher en avril 2021 sur un affrontement armé entre les forces loyales à Farmaajo et celles qui ont fait défection et sont alignées sur les positions de l’opposition selon une logique clanique. Une issue a été trouvée avec l’annulation de la prolongation des mandats du parlement et du président en mai 2021, et la nécessité de tenir les élections dans les plus brefs délais.

Une troisième crise a éclaté, récemment, cette fois entre le Premier ministre, Mohamed Houssein Roble nommé en septembre 2020, et le président Farmaajo autour des attributions constitutionnelles et du périmètre des responsabilités de l’un et de l’autre au terme de l’expiration du mandat du président fédéral en février 2021 et durant cette période électorale. Le Premier ministre estime que la particularité des circonstances fait de lui le seul garant d’élections libres et transparentes, d’autant plus qu’il a déclaré ne pas être candidat lui-même. Et à ce titre, il pense que le président sortant, candidat à la prochaine présidentielle, ne pouvant continuer à diriger les affaires du pays, cette responsabilité lui échoit de facto. Le président Farmaajo considère que le Premier ministre outrepasse ses attributions, limitées à l’organisation et à la sécurité des élections, lorsqu’il entreprend des voyages à l’étranger, nomme ou limoge des hauts responsables administratifs et politiques. Il faut ajouter que le flou de la Constitution provisoire d’août 2012, toujours en vigueur, complique davantage la situation aujourd’hui. En ce sens, il y a un débat juridique très intéressant qui occupe ces derniers mois les médias et réseaux sociaux somaliens. Le président Farmaajo et son entourage sont convaincus que les agissements du Premier ministre sont politiquement motivés, favorisent l’opposition et cherchent à lui nuire, notamment à travers l’affaire de la mort d’Ikran Tahlil, ex-agent du NISA, et le limogeage de Fahad Yacin, directeur général du NISA et bras droit de Farmaajo.

Mohamed Houssein Roble

Avec sa prudence initiale, son franc-parler et sa volonté de rapprocher les positions pour faire aboutir le processus électoral, le Premier ministre bénéficiait d’une large crédibilité auprès des Somaliens et de leurs partenaires. Mais aujourd’hui, en déviant de sa trajectoire et englué dans la mare boueuse de la politique politicienne que maîtrise parfaitement son adversaire, il risque de perdre son capital confiance. De ce bras de fer avec le président, il ne sortirait pas indemne. Malgré tout, le rapport de force politique semble largement en faveur du président Farmaajo, qui a su sauvegarder un contrôle soft sur les forces fédérales de sécurité et de défense et dispose du soutien de trois des cinq présidents des États régionaux : Galmudug, Hirshabelle et l’État du Sud-Ouest.

En somme, la perspective des élections s’éloigne, les fantômes du passé planent sur Mogadiscio, Al-Shebaab jubile et la « communauté internationale » s’inquiète. En attendant, les leaders politiques apprennent à dialoguer en permanence et les Somaliens ne s’ennuient rarement.

Aden Omar Abdillahi, chercheur au CERD

 
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