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Plaidoyer pour une union économique et monétaire africaine
 

En réalisant l’union économique et monétaire africaine, nous pourrons nous donner les moyens d’avoir de réelles politiques d’investissements pour doper notre croissance économique future, ce qui nous libérera de la priorisation, comme nous l’impose aujourd’hui la contrainte de « confiance » des bailleurs de fonds, de la réduction des déficits ou de la dette, au profit de dépenses judicieuses d’investissements dans les domaines d’avenir que sont l’éducation, le numérique et la santé.

La crise de la Covid-19 a été un facteur accélérateur et amplificateur d’une situation économique africaine, antérieurement déjà dégradée. Le sujet d’actualité est la relance de ces économies africaines après cette crise. Et dans ce contexte, des voix s’élèvent pour demander l’annulation des dettes afin de soulager les budgets de certains pays et de leur éviter des défauts conduisant à des effondrements économiques, eu égard à la dégradation de leur situation macroéconomique.
Certains considèrent qu’une partie de ces dettes a été contractée par des dictateurs pour des achats d’armes et à des fins de détournements de fonds publics (appelée « dette honteuse »), une autre partie « illégale » contractée sans respect des lois et une autre « illégitime » car ne finançant pas de projets d’intérêt général ; et que l’annulation de ces dettes serait économiquement profitable, dans la mesure où cela supprimerait à court terme le risque d’augmentation des impôts et donc favoriserait l’investissement.
Comme il n’y a pas assez d’offres de financements des bailleurs de fonds pour relancer la croissance des économies africaines permettant de baisser de facto le ratio dettes sur PIB, que les marges de manœuvres budgétaires de ces pays sont limitées, la solution de l’annulation de la dette pourrait sembler séduisante, d’autant que certaines dettes moralement et économiquement contestables engagent la responsabilité de nos générations futures. Un problème d’équité ou une question de spoliation entre générations !

L’annulation de la dette est-elle la meilleure solution ?
Dans l’histoire, les annulations de dettes les plus connues remontent à la dynastie d’Hammourabi en Mésopotamie entre 2400 et 1400 av. J-C. Ces annulations étaient annuelles à chaque printemps et concernent toutes les dettes. Une fête est organisée pour la destruction des tablettes sur lesquelles étaient inscrites les dettes. Les décrets d’annulation des dettes du dernier gouverneur de la dynastie Hammourabi, Ammisaduqa, précisent que « si un créancier a accaparé un bien par la pression, il doit le restituer et/ou le rembourser en entier, faute de quoi il devait être mis à mort ».
Plus récemment en 1902, le monde se rappelle du blocus naval imposé par la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie au Venezuela qui n’avait pas pu ou pas voulu payer ses dettes.
Le traitement radical pour supprimer la dette était donc la spoliation ou la guerre.
Heureusement pour les prêteurs et les emprunteurs de nos jours, ce type de contraintes a cédé la place à des accords contractuels relevant plus de l’arbitrage que du monopole de la force…, même si l’inflation continue de jouer son rôle de spoliation…
Il est bien évidemment essentiel, dans le contexte de crise actuelle, de ne pas céder au confort « courtermiste », mais fortement préjudiciable aux États, qui est l’annulation de la dette, à moins qu’il n’y ait plus de marge de manœuvre budgétaire et que le risque de défaut de paiement soit réel.
En effet, l’annulation de la dette d’un pays est synonyme d’« Etat en faillite », incapable d’honorer ses engagements, avec toutes les conséquences fâcheuses pour l’avenir de son développement. Dans un tel cas, comment relancer une économie sans argent avec une impossibilité de réemprunter à court terme (état en faillite pour les préteurs et investisseurs). C’est un scénario catastrophe qui conduirait inévitablement à une fuite des capitaux, un abandon des investisseurs, un engrenage des déficits, une perte de confiance en la monnaie se traduisant par une série de glissements/dépréciations de celle-ci, une inflation et une augmentation dans le moyen/long terme du coût des emprunts futurs durant des années.
Le cas argentin est parlant, depuis 1990 avec sept plans d’austérité et une annulation de 70% de sa dette en 2005, le pays n’a pas connu de décollage économique et en 2000 il était obligé de restructurer de nouveau plus de 66 milliards de dollars de dettes…

L’annulation de dettes n’est pas une mesure de relance de l’activité économique
Cela ne signifie pas qu’on ne doit pas restructurer sa dette pour prévenir les défauts des états et éviter les dégâts que causeraient des plans d’austérité instantanée et brutale, mais d’opter pour une solution alternative viable et pérenne, excluant les remèdes inopérants depuis la décennie des indépendances africaines, plus de soixante années dans un tunnel de sous-développement sans espoir de sortie. Et ce malgré les aides et conseils du FMI, de la Banque Mondiale, des Institutions de développement, ainsi que l’Europe des 27 membres, principal partenaire du continent avec un stock d’investissements directs étrangers (IDE) en Afrique s’élevant à plus de 230 milliards d’euros, soit plus de cinq fois les stocks des États-Unis ou de la Chine.

Pour une monnaie unique et de marchés financiers africains
L’Afrique doit mettre en place une coalition de pays, comme celles contre Daech ou contre les groupes armés au Sahel, pour accélérer la mise en place d’une union économique et monétaire afin d’avoir sa propre devise pour supprimer sa dépendance à la dette en monnaie étrangère ; ses marchés financiers (monétaire, obligataires, dérivés…) pour répondre aux besoins des investisseurs, maîtriser le risque d’inflation ; et de réels leviers de stabilisation macroéconomique (taux de change, taux d’intérêt…)
Pour comprendre l’importance pour l’Afrique d’avoir sa propre devise, prenons le cas de pays comme les États-Unis, le Japon, l’Europe, le Royaume-Uni ou la Suisse, leurs dettes publiques peuvent certes, dans certains cas, leur engendrer des difficultés conjoncturelles, mais elles ne peuvent constituer un danger pour leurs économies, contrairement aux pays africains avec des monnaies locales inconvertibles.
La dette japonaise dépasse les 240% du PIB, elle ne pèse aujourd’hui nullement sur la capacité du pays à emprunter. Tant qu’un pays peut se faire financer sur le marché, il peut rembourser ses dettes (roulement par émission d’une nouvelle dette pour rembourser celle qui arrive à échéance, puisqu’un État a une durée de vie infinie… une cavalerie impunie).
Si demain le continent le plus riche du monde qu’est l’Afrique a sa propre devise et libellant ses exportations dans sa monnaie, nos États n’auront pas de difficultés d’emprunter dans leur propre monnaie. Ils émettront sur leurs marchés financiers des obligations à des taux d’intérêt qu’ils auront fixés.
L’Afrique n’aura pas à proposer une alternative rémunératrice à sa devise si elle décide de la fixer même à taux zéro, et pour emprunter elle ne payera pas non plus les taux du marché puisqu’elle contrôlera la courbe des taux et que le taux d’intérêt des obligations d’État est un choix politique.
Les marchés financiers africains joueront pleinement leur rôle d’arbitre et de sanctions de la crédibilité de la politique économique suivie ; ils seront le thermomètre de la confiance des créanciers de la capacité à augmenter les impôts ou à réduire les dépenses publiques dans une Union africaine solidaire.
Le développement économique passe par le financement par l’endettement public des infrastructures et les services publics (santé, éducation…). Sans dette nous serons tous pauvres. Aussi la dette publique (via le budget) permet de réduire le coût des fluctuations de la production par rapport à son niveau potentiel (cas de faiblesse du taux de croissance, de faillites d’entreprises…). C’est un levier d’ajustement de l’épargne dans l’économie et de maîtrise du coût de financement des dépenses publiques « irrégulières » afin de ne pas peser sur les prélèvements constants.

Le taux d’endettement a-t-il un seuil nuisible ?
Il n’y a pas d’unanimité sur la mesure de l’endettement. En Europe la dette publique couvre le périmètre de l’ensemble des administrations publiques mais n’inclut pas les intérêts courus non échus ni les fluctuations des cours des obligations, ni les engagements futurs tels les retraites de fonctionnaires (plusieurs centaines de milliards d’euros)…
Au États-Unis, on tient compte des intérêts payables de la dette. Ce qui représente en appliquant la méthode européenne une différence de plus de 20 000 milliards de dollars ! Au Canada, les engagements futurs relatifs aux régimes de retraites sont comptabilisés dans la dette publique.
L’indicateur d’endettement le plus utilisé est le ratio dettes sur PIB qui est totalement aberrant, cela revient à considérer qu’un gouvernement d’un pays puisse « spolier » la totalité des revenus de ses habitants pour faire face à ses dettes. Il aurait été plus approprié d’utiliser le ratio dettes sur budget…
Aussi, cette mesure est non pertinente, elle ne permet pas de comparaisons internationales puisque les calculs de dettes diffèrent d’un pays à l’autre. Et pour nos pays africains ne faudrait-il pas, également, inclure dans le PIB l’économie informelle, ce qui réduirait ce taux d’endettement ?
A vrai dire, le « seul avantage » de ce ratio d’endettement, au-delà du fait qu’il supprime les effets de l’inflation et du change, est qu’il favorise surtout les grandes économies. Ce qui est une certaine sanction pour nous Africains…
L’économie n’est pas une science exacte et ses analyses ne peuvent être comparées aux lois indiscutables de Coulomb en électrostatique, du mouvement de Newton ou de Cauchy en optique…

Dans l’histoire, les économistes se sont souvent trompés
Malthus et Ricardo n’ont pas compris que le progrès technique pourrait sortir les ouvriers de leur situation de pauvreté en permettant des augmentations de leurs salaires.
Après la crise de 1929, les économistes de l’époque croyaient qu’en abaissant les salaires, cela réduirait le chômage.
Il y a à peine une cinquantaine d’années, les Keynésiens croyaient à une relance par la demande, sans se rendre compte que le contexte économique avait changé et que leur préconisation conduisait à l’inflation.
Enfin, pour répondre à la question posée, il n’y a pas de seuil d’endettement précis au-delà duquel le défaut d’un État devient certain, puisque celui-ci dépend de nombreux paramètres et de la situation économique de chaque pays. Cela ne signifie pas qu’un pays peut s’endetter indéfiniment. Pour pouvoir poursuivre son développement, un État doit être financièrement solvable, avec pour corollaire d’avoir un compte courant soutenable. Plus précisément, les excédents primaires anticipés doivent permettre de faire face au coût du service de la dette.
La condition de soutenabilité ne veut pas dire que le pays doit avoir des comptes extérieurs équilibrés. Une économie dont le taux de croissance du PIB est supérieur au taux d’intérêt de sa dette peut avoir un déficit courant permanent puisque son taux d’endettement (dettes sur PIB) est maîtrisé (constant ou décroissant).

Le traitement de nos dettes africaines
En réalisant notre Union économique et monétaire africaine, notre dette ne pourrait plus être érigée en problème ou un danger pour nos pays africains, son traitement pourrait se faire :
 à moindre coût avec une croissance économique soutenue par notre future Banque centrale africaine, via des taux de refinancement appropriés pour notre système bancaire et des rachats de dettes souveraines ;
 un allongement des maturités de nos dettes pour réduire le poids de leurs charges, favorisé par une politique de taux décidée par notre Banque centrale africaine dans l’intérêt des économies du continent et tenant compte de leurs situations ;
 une émission de titres de dette sur nos marchés financiers africains en remplacement des financements actuels, contraignants en termes de conditions et de montants auprès des quelques institutions dont les ressources sont limitées face à l’ampleur de nos besoins d’investissement et de croissance
 une monétisation, si nécessaire, de nos dettes auprès de notre Banque centrale africaine.

En réalisant notre union économique et monétaire, nous pourrons nous donner les moyens d’avoir de réelles politiques d’investissements pour doper notre croissance économique future, ce qui nous libèrera de la priorisation, comme nous l’impose aujourd’hui la contrainte de « confiance » des bailleurs de fonds, de la réduction des déficits ou de la dettes, au profit de dépenses judicieuses d’investissements dans les domaines d’avenir que sont l’éducation, le numérique et la santé.
Nous serons un continent indépendant, respecté qui maîtrisera son destin et qui pèsera sur l’avenir du monde.
Ayons la volonté et le courage de changer le cours de notre histoire, histoire qui nous a tant malmenés.

Ould Amar Yahya, directeur du développement international dans un groupe bancaire à Paris, France et ancien administrateur et directeur général de la BCIMR/BRED, Djibouti

 
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