Human Village - information autrement
 
En aparté avec… Olivier Klein
par Mahdi A., mars 2021 (Human Village 41).
 

Inauguration du siège de la BCIMR, attractivité de Djibouti, géostratégie, MEDEF, niveau d’endettement, axe Indopacifique, tarification bancaires, régulation financière, le banquier français et économiste, Olivier Klein nous livre son analyse sur ces questions d’actualité.

Qui est Olivier Klein ? Il est directeur général du groupe BRED, depuis près d’une décennie, et peut être fier de son bilan. Sous sa houlette, le groupe bancaire a connu une croissance de l’ordre de 70% de ses revenus. Quelle recette pour expliquer ce succès ? Le tournant de 2014 est fondamental dans l’évolution de l’institution bancaire, notamment la décision d’aller chercher le chaland là où il se trouve, et donc aussi bien dans les DOM, qu’à l’international. Les succès, depuis, s’alignent… Guadeloupe, Martinique, Réunion, Mayotte, Guyane, Suisse, Djibouti, Cambodge, Myanmar, Nouvelle-Calédonie, Vanuatu, Fidji, Iles Salomon, Tahiti. Loin d’être rassasié, Olivier Klein espère ajouter le Vietnam et l’Éthiopie dans un avenir proche à son collier.

L’entretien a largement dépassé la durée convenue, mais cela n’a pas semblé perturber celui qui consacre trois heures par semaine à enseigner à HEC. Il dit tenir à cet échange avec les étudiants, qu’il maintient depuis trente ans sans interruption. D’ailleurs, il nous a proposé de nous inviter à la conférence qu’il animait le soir même au Kempinski devant un peu plus d’une centaine de personnes pour poser une réflexion sur cette année 2020, et envisager les probables bouleversements du monde de demain. L’exposé a été d’une grande qualité. Aboubaker Omar Hadi, président de l’Autorité des ports et zone franche partage cet avis. Il est allé jusqu’à suggérer à l’orateur d’envisager une reconversion en conférencier international pour son après.

La BCIMR a inauguré il y a quelques jours son nouveau siège en présence d’un parterre de personnalités, dont le chef de l’État, Ismail Omar Guelleh. Que symbolise pour vous cette nouvelle étape, cette évolution dans les projets futurs de la BRED pour Djibouti ?
Olivier Klein : Ce nouveau siège est effectivement un symbole. Le siège historique, situé place Lagarde était central, mais force est de reconnaître qu’il était devenu vétuste et trop étroit, donc inadapté à l’accueil du personnel et de la clientèle dans des conditions optimales. On a changé de siège pour intégrer un immeuble moderne, qui est magnifique. Comme je le disais d’ailleurs lors de la cérémonie d’inauguration officielle, il représente plus le dynamisme et le standing de la banque, le professionnalisme et la compétence de nos équipes. En même temps, cela donne à nos équipes une image qui rejaillit très positivement sur elles-mêmes. Le fait d’emménager dans un bâtiment plus moderne, cela les valorise elles aussi, et de ce fait cela indique le niveau d’exigence auquel elles doivent être, au service de la clientèle. Pour les clients également cela donne une belle image de la BCIMR. Donc pour répondre à votre question, oui il y a une symbolique dans le changement de siège, une symbolique de modernité, de dynamisme, de compétence, et c’est plus à l’image de ce que l’on est, et de ce que l’on veut être.

Quelle appréciation portez-vous sur le fait que le chef de l’État a participé à cette inauguration ?
Pour moi, il y a plusieurs marques d’estime fortes dans cette attention amicale. Premièrement, cela marque le renforcement des liens entre la France et Djibouti. Je pense que c’est manifeste. C’est une sorte d’écho d’une certaine manière - à sa plus modeste dimension naturellement – à la très belle réception du Président de la République à Paris. Je pense que c’est une façon d’entretenir ces liens qui se sont beaucoup raffermis. Et puis vu de la BCIMR, mais aussi de la BRED, c’est aussi une preuve d’intérêt du gouvernement de la République de Djibouti à la première banque du pays, dans laquelle l’État à une participation significative. C’est donc également la marque que nous tenons tous à la belle banque qu’est BCIMR et que celle-ci s’affiche clairement comme la première banque du pays. C’est un grand honneur pour nous et la BCIMR que le Président de la République, les ministres du gouvernement, le président de l’Assemblée nationale et de très nombreuses personnalités aient été présents.

Dans votre discours lors de l’inauguration, vous avez présenté le rôle de la BRED envers les investisseurs européens, et plus particulièrement français, comme un ambassadeur de la République de Djibouti. Que pourriez-vous nous en dire ?
Il faut bien comprendre que la BCIMR est une banque djiboutienne, la plus importante du pays, dont le capital est majoritairement détenu par la BRED. À ce titre, je considère que nous avons un rôle à jouer pour attirer les investissements des capitaux en provenance de l’étranger à Djibouti. A titre d’exemple, il y a plusieurs années nous avions réalisé au siège de la BRED à Paris la réception, avec les autorités djiboutiennes, des grandes entreprises françaises pour présenter l’attrait de Djibouti. Étaient présents à nos côtés l’ambassadeur de Djibouti en France, le président de l’Autorité des ports et des zones franches, un membre du gouvernement djiboutien, le président de la chambre de commerce, etc. J’ai eu l’occasion il y a quelques jours à Paris de le faire à nouveau au MEDEF, en présence du Président Ismail Omar Guelleh. Il y avait là de nombreuses grandes entreprises françaises présentes. Cela m’a donné l’occasion de présenter l’intérêt de la place de Djibouti. J’ai pris la parole pour expliquer ce que l’on y faisait et dans quelles conditions. Une banque aux standards internationaux sécurise les opérations engagées à Djibouti depuis l’étranger. On a donc ce double rôle en tant que BCIMR et BRED. Rôle de contribution au financement du développement de l’économie djiboutienne et rôle « d’ambassadeur ». Nous faisons à Djibouti des choses intéressantes, des choses bien, nous le disons et nous expliquons comment on voit la région et le rôle de Djibouti en son sein. D’une certaine manière, nous développons une action à caractère de promotion, pas au sens publicitaire, mais au sens de la valorisation de ce qu’est Djibouti, et de son potentiel vis-à-vis des tiers qui parfois connaissent moins que nous la réalité djiboutienne. Notre rôle enfin, en tant que BRED, actionnaire majoritaire, est d’être l’opérateur de la BCIMR, en garantissant son dynamisme, le bon respect des règles et standards internationaux, l’exercice des meilleures pratiques et, avec les administrateurs de l’Etat djiboutien, de définir les orientations stratégiques de la BCIMR et de veiller, avec la Banque centrale djiboutienne bien évidemment, au développement sécurisé de la BCIMR, à sa pérennité.

Comment expliquez-vous que les entreprises européennes, et particulièrement françaises, soient moins intéressées par l’Afrique de l’Est et soient toutes, ou en tout cas majoritairement, en Afrique de l’Ouest qui est leur destination de prédilection ?
C’est historique. L’Afrique de l’Est parle anglais et pas français, sauf Djibouti. C’est pour ces raisons historiques donc que le centre de gravité et l’intérêt historique des relations entre l’Afrique et la France se trouvaient en Afrique de l’Ouest. Mais justement, à mon humble avis, non pas que l’Afrique de l’Ouest n’ait pas d’importance, elle en a beaucoup, mais l’Afrique de l’Est, est également une région très importante au sein de l’Afrique, une région qui se développe bien, qui a des problèmes à résoudre bien évidemment, mais aussi des atouts considérables. Je pense qu’avoir une présence à Djibouti, qui est un ancrage pour la langue française, donc qui facilite aussi la compréhension culturelle - parce qu’il y a beaucoup de Djiboutiens qui ont fait et font leurs études en France et qu’il y a une amitié longue entre les deux pays – explique que l’on puisse y venir plus facilement que dans un pays anglophone qui n’a que peu de racines communes avec la France. Mais évidemment, ce qui me parait tout à fait passionnant et primordial, c’est le rôle unique géostratégique de Djibouti. Il y a assez peu de pays-ports au monde qui ont un aussi grand intérêt géostratégique. Il n’y en a que cinq, dont Singapour, Gibraltar, Panama, parce qu’ils sont extrêmement bien localisés. Djibouti en fait partie. Dans le passage en provenance ou vers l’océan indien. Et évidemment dans le passage du canal de Suez. Et comme les pays côtiers, autour, ne sont pas d’une sécurité totale, Djibouti - qui maintient une sécurité parfaite - a un avantage considérable. Je le dis, je l’ai toujours dit et je le répète encore : le gouvernement djiboutien et l’État djiboutien le mettent en valeur remarquablement bien. A partir de cette situation géostratégique exceptionnelle, mais de ressources naturelles très faibles - dans le sens où il n’y a pas ni pétrole, ni ressources agricoles, etc. - je trouve que l’État djiboutien a su tirer avantage de sa situation, pratiquement en créant l’offre avant même d’avoir la demande. Parce qu’il fallait oser investir dans des ports, ultra modernes, investir dans l’accueil des câbles pour pouvoir ensuite redispatcher les liens télécom et internet sur la grande région, par exemple. Souvent les gens attendent qu’il y ait la demande pour voir s’il faut investir. Là c’est l’offre qui a créé la demande. Bien sûr, il y a une vraie demande qui a répondu à l’offre. Ces investissements reposaient sur des analyses très sérieuses. Et cela fonctionne très bien. Cela ne veut pas dire que tout est simple ni que l’avenir est garanti par avance, comme nulle part d’ailleurs. Il y a encore beaucoup à construire et à faire. Mais que se serait-il passé à Djibouti s’il n’y avait eu ces investissements ? Prendre la question à envers n’est pas inintéressant…

Qu’est ce qui pourrait être fait ou mis en place pour permettre aux investisseurs français qui ont jusqu’à présent délaissé Djibouti ou qui n’étaient pas intéressés par Djibouti pour venir ? Quelle accroche ou approche ? Quel était l’accueil du MEDEF ? Quelle perception avez-vous eu ?
Le Président de la République a fait un très beau discours qui a fait impression au MEDEF. Puis il y a eu des présentations tout à fait utiles de la part des personnalités djiboutiennes. Je suis venu en complément. J’ai exposé mon point de vue. Il n’est pas inintéressant pour des Français d’avoir des explications d’un autre Français pour conforter le discours. Qu’est-ce qui pourrait être un point de déclenchement ? Je pense : une volonté politique qui a surgi ou en tout cas ressurgi clairement lors de cette rencontre au sommet. Volonté politique de raffermir les liens. Et une compréhension de la part des investisseurs de ce qui se joue ici dans la région et du rôle de Djibouti. Ce qui se joue, c’est non seulement le rôle de Djibouti en tant que porte maritime de l’Éthiopie, pays qui peut paraitre aujourd’hui à la fois passionnant mais aussi compliqué depuis quelque temps. Mais il faut voir l’histoire longue et ne pas s’arrêter à ce qui s’est passé ces derniers temps. Et puis naturellement, le point de passage unique sur la route maritime entre l’Europe, l’Afrique de l’Est, l’Asie du Sud Est et le Pacifique, que constitue Djibouti. Il y a plusieurs choses à regarder à Djibouti. Sa situation régionale avec son hinterland, mais aussi sa situation sur l’axe historique de marchandises passant par le canal de Suez dans les deux sens. Et si les entreprises françaises comprennent bien cela sans oublier que l’atout de Djibouti est en plus d’avoir une monnaie stable et librement convertible, ils comprendront l’intérêt crucial du pays. En outre, une stabilité politique, une sécurité des biens et des personnes et un ancrage culturel qui permet de partager facilement, comme je le disais précédemment. C’est pour cela que je m’y emploie modestement.

Vous avez fait deux séjours très récemment à Djibouti : en décembre, et puis vous revoilà, en mars. Pourquoi ?
Je suis venu en décembre parce que Régis Barriac était arrivé depuis six mois. Je voulais montrer aux équipes que j’étais là aux cotés de Régis et l’« adouber ». Régis Barriac, à la suite de Nadhir Zouaghi, est un excellent Directeur Général de la BCIMR. Et j’ai pensé que si je pouvais revenir ultérieurement, en prenant en compte les contraintes de la pandémie, je reviendrais avec plaisir pour l’inauguration officielle, si elle pouvait avoir lieu. Ce qui fut fait le lundi 1er mars. On a organisé en outre une convention le 3 avec les 250 employés de la banque. Chaque année, quand je viens, on organise une convention. On réunit l’ensemble des collaborateurs. Nous y parlons stratégie. On parle également du Groupe BRED, de ce que l’on a envie de faire, de ses résultats qui suivent une belle trajectoire, de ses capitaux propres qui atteignent 5 milliards d’euros, de notre développement international aussi. Avec Regis Barriac, nous travaillons également, lors de nos conventions, l’aspect dynamisation et récompense des équipes avec une remise de trophées. Nous remercions les meilleures équipes, celles qui ont donné le meilleur au cours de l’année. C’est un moment très particulier pour les collaborateurs qui se sentent vraiment considérés, remerciés et appréciés par leur direction.

Pour la BRED, après Djibouti, l’ambition est tracée, c’est le marché de l’Éthiopie qui est visé ?
Oui à moyen terme. Et le Vietnam à plus court terme, si cela est possible… Oui, l’Éthiopie nous intéresse. Nous pourrions à terme, si cela s’avérait possible, y lancer une banque BRED et BCIMR conjointement. Il faudrait que la devise éthiopienne devienne convertible et que l’on connaisse une libéralisation de la réglementation bancaire sur place. La BRED est en Afrique de l’Est à travers Djibouti. Et puis, elle est à la Réunion, dans l’océan Indien. Elle est à Mayotte. A la Réunion, il y a un lien fort avec l’Inde. 30 % des habitants de la Réunion sont d’origine indienne. Et puis nous sommes au Laos, au Cambodge, l’on va tenter d’ouvrir une banque au Vietnam. Et puis ensuite, dans le Pacifique, nous sommes à Tahiti, en Nouvelle-Calédonie, puis du Vanuatu, à Fidji et aux îles Salomon. Qu’est-ce que cet axe de développement ? C’est l’axe indo-pacifique. Le gouvernement français a conceptualisé et développé cet axe depuis quelques années. Il y a une coïncidence avec nos emplacements. Mais ce n’est pas tout à fait fortuit. Il y a, en réalité, un déplacement du centre du monde vers l’Asie-Pacifique. Le monde occidental commence à être un peu contrebalancé par d’autres parties du monde. C’est l’histoire longue des civilisations. Cela ne veut pas dire pour autant l’Europe et les Etats-Unis vont s’éteindre. Cela veut seulement dire qu’il y a un changement progressif de poids relatifs. Donc l’Europe et les Etats-Unis restent éminemment importants, mais on voit bien à travers la Chine, et pas que la Chine d’ailleurs, la montée de l’Asie et du Pacifique. On le voit aussi en poids relatifs des PIB. Nous, à la BRED, au sein du groupe BPCE, deuxième groupe bancaire et français et dans les vingt premiers mondiaux, nous cherchons très modestement à accompagner ce mouvement du monde sur une longue période. Et c’est pour cela qu’on a concentré nos développements sur cette partie-là du monde. C’est aussi parce qu’à la BRED, on ne peut pas tout faire. Nous ne pouvons, ni ne souhaitons, avoir des banques dans le monde entier. Donc il faut que l’on choisisse, que l’on se concentre sur certains axes. Et ce que j’essaie honnêtement de défendre, à la place qui est la mienne, est que l’axe indo-pacifique est maintenant un axe important pour la France et l’Europe. Pour qu’il puisse y avoir, à travers l’Europe, qui n’est pas une puissance qui cherche l’hégémonie, un appui pour équilibrer les relations et faire exister un multilatéralisme plus vivant et véritable. Permettre à des pays de ne pas avoir de choix unique. Cet axe indo-pacifique à cet objectif-là. Nous sommes, à notre taille, à certains endroits de cet axe, et l’idée que je défends et que je présente à Paris, c’est que Djibouti, quand on vient d’Europe, est la porte maritime de l’axe indo-pacifique. Djibouti est un point crucial et une route maritime historique. Et c’est aussi un point de passage fondamental de cet axe indo-pacifique.

Concernant le niveau d’endettement de Djibouti qui est souvent décrié dans la presse française, pensez-vous que le risque dénoncé de « nœud coulant chinois », soit réel ? Réponse d’autant plus attendue que votre pays est lui-même très endetté, même si je n’ai pas la dernière estimation en tête précisément ?
Autour de 120 %.

Contre 71% à Djibouti
Pour remettre les choses dans leur contexte, on ne peut pas comparer le taux d’endettement d’un pays très développé et très mûr avec le taux d’endettement d’un pays émergent. Parce que la possibilité de lever l’impôt et l’assiette fiscale possible ne sont pas les mêmes par exemple.

Ou bénéficier de l’aide de la Banque centrale européenne ?
Oui, aussi. Le taux d’endettement de Djibouti s’est révélé moins élevé que ce que le FMI avait premièrement présenté puisqu’a été retrouvé un certain nombre d’éléments qui réduisent singulièrement le ratio d’endettement par rapport au PIB. Donc c’est une très bonne chose. Avoir un niveau d’endettement assez élevé peut être un risque. Mais c’est un risque positif et un risque négatif à la fois. Je comprends le gouvernement djiboutien, comme je l’ai dit tout à l’heure. Il fallait prendre des risques pour créer l’offre, pour pouvoir utiliser intelligemment la situation géostratégique du pays. Si l’on ne faisait pas un pas en avant, en prenant le risque d’investir, en empruntant, le pays n’aurait pas évolué du tout. Cela aurait même été un risque négatif très fort de ne rien faire. Donc le gouvernement a pris un risque, mais c’était un risque calculé et c’était un bon risque pour le pays que celui d’investir. Et du coup de jouer sa partie et d’avoir de l’avance. L’important ce n’est pas d’avoir des ports - parce que les autres aussi peuvent avoir des ports - mais d’avoir les premiers ports et les plus productifs de toute la région. Cela donne un avantage comparatif durable. La deuxième chose, c’est le chemin de fer. On peut toujours dire que le chemin de fer est peut-être venu un peu trop tôt, que cela coûte cher, etc. Mais le fait d’avoir le chemin de fer sécurise l’avenir des ports de Djibouti vis-à-vis d’autres ports qui pourraient se créer ailleurs. Il ne peut pas y avoir deux ou trois chemins de fer à long terme. Ce qui fait que la liaison Djibouti-Addis sécurise aussi la valeur des investissements dans les ports. Donc je trouve que ces investissements ont une cohérence très forte pour l’avenir du pays. Et, à nouveau, « risque » ne veut pas forcément dire négatif. Si l’on ne prenait jamais de risque, on n’entreprendrait jamais et on ne pourrait pas parler de croissance. Prendre des risques fait partie du métier de banquier par exemple, des risques bien analysés et bien maîtrisés. Sans prise de risque, l’entreprise bancaire, comme toute entreprise, ne gagnerait rien et disparaîtrait. Le risque est au cœur de l’entreprenariat. Et sans entreprendre, on n’avance pas, on recule. Maintenant, il faut toujours faire attention à maîtriser ses risques et à diversifier autant que possible ses créanciers comme ses clients.

Contrairement à ce qui se passe en Europe et actuellement en France où les montants empruntés sont consacrés à payer les salaires de l’État et une partie privée même, aujourd’hui avec vous on parle bien de prêt d’investissement pour les infrastructures ?
C’est exactement ce que je veux dire, la dette est bien liée à des investissements et elle n’est certainement pas là pour payer l’administration publique. Il faut, en principe, en bonne économie, au-delà des évolutions de la conjoncture, que les impôts collectés payent les dépenses courantes de l’État. Et ne financer par l’emprunt que l’investissement qui va produire plus de richesse pour demain. On pourra donc rembourser grâce à plus d’impôts engendrés par l’accroissement ultérieur des revenus, en créant une croissance de PIB pour assurer l’avenir du pays.

Si une action déterminante devait être mise en place pour pouvoir attirer, séduire le MEDEF que vous connaissez, qu’est-ce que qui pourrait être fait aujourd’hui dans le domaine fiscal ou foncier ?
Déjà, je trouve que la structure juridique et judiciaire du pays est une bonne base. On peut y faire jouer ses droits correctement. C’est très important, car pour investir dans un pays, tout le monde a besoin d’une structure juridique et judicaire valable, efficace et stable. Sinon, c’est toujours évidemment un frein au développement.
Maintenant, pour les banques, on a de plus en plus une bonne structure judiciaire pour recouvrer les créances, chose qui était moins vraie il y a quelques années. Mais aujourd’hui, cela s’est bien amélioré, même s’il serait encore possible d’accélérer utilement les procédures.
Pour un pays, avoir des banques qui peuvent recouvrer efficacement leurs créances, c’est fondamental car cela fait circuler l’argent. On prête de l’argent, on le rembourse et on re-prête, etc. C’est en prêtant sur beaucoup de projets de vie ou de projets d’entreprise que l’on permet à l’économie de se développer. Donc, le fait qu’une banque puisse bien recouvrer ses créances est crucial pour le financement de l’économie et de sa croissance. Sinon, le pays s’étouffe financièrement. Je pense honnêtement que Djibouti le gère de mieux en mieux. Par ailleurs, et cela a été dit aussi par des chefs d’entreprises djiboutiens, il y a encore à faire du côté éducation pour avoir des formations professionnalisantes de qualité. Il faut faire attention aux goulots d’étranglements d’une économie qui se développe. Il faut dans tous les pays donner à la population la formation qui va conduire naturellement à pouvoir répondre à la demande des entreprises pour des salariés bien formés dans les secteurs qui se développent. Je vois aussi qu’il y a des grandes entreprises qui font très bien leurs propres formations en interne, car ils ont besoin de gens spécialisés.

Un peu comme la BCI ?
La BCI fait également des choses en ce sens et il y en a besoin. Personnellement, j’ai proposé en outre que l’on envoie deux à trois étudiants par an en master en France pour une formation dans le domaine bancaire, financier, comptable ou de gestion, et les faire revenir à Djibouti afin de les embaucher à la banque, avec une aide de notre banque et de la France. Je pense que les entreprises, en plus de l’État, doivent aider. Il devrait y avoir une sorte de synergie forte pour faire émerger les cadres et les dirigeants des entreprises de demain, je pense que c’est important et possible.

Qu’est ce que la BCI pourrait faire concernant la formation ?
Déjà, ce que je viens d’évoquer. J’ai proposé en outre que la BCI parraine deux voire trois élèves par an qui entreraient au Lycée français, des élèves méritants et ayant des parents qui ne peuvent pas assumer seuls les frais de scolarité. De plus, la BRED va financer le nouveau site du Lycée français à Djibouti.

Le coût de l’énergie est-il un frein selon vous pour l’essor de l’industrialisation à Djibouti ?
Je sais que le coût de l’énergie à Djibouti est élevé parce qu’il n’y a pas de source d’énergie à part le soleil, mais des panneaux solaires producteurs d’électricité de façon industrielle sont en construction. Le coût de l’énergie peut être un frein pour l’industrialisation, mais il y a des investissements en cours et de très beaux projets en ce moment pour baisser le coût de l’énergie.

Qu’est ce qui a été vraiment mis en place durant la visite du chef de l’État à Paris ? On parle d’un projet aéroportuaire, si je ne me trompe pas ?
Plusieurs projets ont été évoqués et sont à l’étude. Celui du nouvel aéroport a également reçu beaucoup d’attention. Mais aussi celui de l’électricité solaire, le financement de la seconde phase de l’usine de désalinisation…

La BRED serait intéressée ?
Le groupe BRED accompagnera le financement des projets.

Quelle est votre sentiment par rapport à la place financière djiboutienne et le fonctionnement du régulateur car maintenant il y a plus d’opérateurs sur le marché local ? La donne a-t-elle changé ?
On est passé d’un quasi-duopole à un marché très ouvert et très concurrentiel.
J’ai une casquette à la fois d’économiste, mais aussi de banquier. La réalité est qu’il est bien d’avoir ouvert le système bien sûr, et d’avoir plus de banques ; en même temps, il ne faut pas non plus trop de banques parce qu’à un moment donné, si le secteur bancaire ne gagnait pas d’argent parce que la concurrence était devenue trop forte par rapport au potentiel du pays, on atteindrait des résultats inverses. Il faut une limite.

Ça vous a obligé à revoir ou à baisser vos tarifs ?
On a une politique de prix qui n’a pas très sensiblement changé, car on propose des services d’une bonne qualité et d’une sécurité élevée, ce qui fait que le prix auquel on les offre est tout à fait raisonnable. Par contre, ce que l’on a fait c’est développer de nouveaux services « à la carte », qui permettent un meilleur accompagnement et une meilleure bancarisation de nos clients. Et nous avons aussi développé de nouvelles applications téléphoniques bancaires sur smartphones (BCIMR Connect) qui sont les meilleures de la place. Et nous faisons vivre cette application complémentairement au réseau de 14 agences de notre banque. Le réseau de la BCIMR est d’ailleurs le plus grand du pays et est également le seul à couvrir autant de villes de Djibouti, suivant ainsi la politique de décentralisation enclenchée par le gouvernement. Plus de concurrence, c’est précisément ce qui incite à investir plus, à innover plus, à être en avance, et cela c’est la partie indispensable de la concurrence. Là où il faut faire attention, c’est au prix et bien sûr à la qualité. Le danger potentiel serait que, s’il y avait trop de concurrence par rapport au potentiel, il y aurait des banques qui commenceraient à sous-tarifer les crédits ou à sur-tarifer les dépôts et du coup à être entrainées dans des prises de risque trop fortes ou dans des pertes récurrentes. Et cela serait dangereux. A Djibouti, la Banque centrale veille à ce qu’il n’y ait pas de tels risques systémiques. En ce qui nous concerne, nous sommes aux normes internationales. Bientôt, toutes les banques auront les mêmes types de conformité et de règlementations parce que c’est une évolution inéluctable et, évidemment, c’est ce qui détermine une concurrence équitable. Il y a quelques années, on me disait qu’à la BCI, c’était parfois difficile avec toutes ces règles et ces normes de conformité. Mais c’est aujourd’hui un atout considérable pour deux raisons : la première est que ces normes arrivent progressivement partout, parce que le pays l’a décidé et que le monde, dans son ensemble, adopte les mêmes normes internationales. Être en avance est un atout fort par rapport aux autres banques. Deuxièmement, et c’est très important, les clients comprennent déjà qu’avec nous, on peut faire des opérations parfois difficilement réalisables ailleurs. Prenons l’exemple du crédit documentaire. Mais aussi des opérations en dollars, elles nécessitent une compensation avec les banques américaines, etc. Donc, lorsque ces standards internationaux, il y a deux ou trois ans, semblaient encore être une gêne, aujourd’hui les entreprises viennent de plus en plus vers nous parce qu’elles ont compris qu’il était beaucoup plus sécurisant et plus facile de passer par nous maintenant. Nous avons d’ailleurs aussi beaucoup amélioré la facilité et l’efficacité de nos propres processus et circuits. Les équipes techniques de la BCI ont travaillé avec les équipes financières des groupes djiboutiens et c’est devenu très fluide. A titre d’exemple, nouveau record de la BCI, nous avons ouvert un compte et accordé un financement en moins de quatre heures.

Propos recueillis par Mahdi A., photos Hani Kihiary

 
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