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Abdoulatif Coulibaly, ministre sénégalais de la « bonne gouvernance »
par Ayan Mahamoud, Mahdi A., septembre 2013 (Human Village 21).
 

Abdoulatif Coulibaly est un homme public sénégalais, à la trajectoire très engagée sur les questions d’état de droit, de démocratie et de bonne gouvernance. Il est titulaire d’un doctorat en communication de l’Université de Montréal et diplômé du CESTI après une maîtrise en droit public option relations internationales. Journaliste il dénonça les premières dérives politiques et financières de l’ancien président Abdoulaye Wade. Il s’en était suivi de la part du gouvernement de Wade, la prise d’une série de mesures formelles comme informelles, tendant à asphyxier le groupe de presse. Bien durement éprouvée, l’entreprise avait pu néanmoins garder sa ligne et assurer sa survie.
A la veille de l’élection présidentielle de 2012, Abdoulatif Coulibaly s’engagea résolument dans le combat pour le départ du pouvoir du président Wade.
Elu président de la République, Macky Sall ne tardait pas à faire appel à ce combattant de l’éthique et de la transparence, qui sera nommé ministre-conseiller en charge des questions de gouvernance à la Présidence. Puis en novembre 2012, Abdoulatif Coulibaly intégre le gouvernement comme ministre de la Promotion de la bonne gouvernance, porte parole du gouvernement.
L’entretien exclusif s’est déroulé à Addis-Abeba, en Ethiopie.

Monsieur le ministre vous êtes à la tête d’un nouveau département ministériel, celui de la Promotion de la bonne gouvernance au Sénégal. C’est une des avancées que l’on doit au président Macky Sall. Que pourriez-vous nous dire sur le mandat qui vous a été confié ?
Écoutez, je vous remercie d’abord de l’hospitalité que vous me faites dans vos colonnes. Je commence par dire un très grand bonjour à tous vos lecteurs de Djibouti. Je suis effectivement le ministre chargé de la Promotion de la bonne gouvernance et porte-parole du gouvernement sénégalais. Ce portefeuille ministériel a été créé lors du dernier remaniement ministériel, en novembre 2012. Je pense que cela venait quelque part donner une plus grande visibilité et un engagement encore plus fort au président Macky Sall par rapport à sa volonté affirmée, dès son installation au pouvoir, de moraliser la vie publique au Sénégal ; de mettre en place un système de gestion et de gouvernance d’État fiable, vertueux, qui repose essentiellement sur quatre principes directeurs : la redevabilité, la reddition des comptes, la transparence, et enfin l’efficacité, et l’efficience de l’action publique.
Le président de la République considère que, si effectivement le continent a des problèmes, et le Sénégal en particulier, liés à sa situation économique et sociale, il n’en demeure pas moins que ces problèmes ont été largement aggravés par les gouvernances parfois approximatives, parfois chaotiques qui ont marqué la marche de nos Etats.
Son engagement était très clair dès le départ en promettant aux sénégalais de veiller à ce que la vie publique soit moralisée, ce que les fonctionnaires qui gèrent l’Etat de manière générale et les dirigeants également prennent en charge leur responsabilité mais avec beaucoup plus de rigueur dans la conduite de l’action publique. Ceci a été, un, traduit par la création d’un nouveau ministère mais également traduit par la mise en place de nouveaux mécanismes de contrôle de l’Etat, notamment un Office national de lutte contre la corruption et la fraude, la réactivation d’une Cour de répression de l’enrichissement illicite qui existe depuis 1981, mais également par la mise en place d’une commission, pas de contrôle, mais plutôt d’évaluation des politiques publiques.
Il y a tout un ensemble de mesures, tout un ensemble de décisions qui ont été prises par le président Sall pour mettre en place au Sénégal ce que l’on appelle une gouvernance vertueuse, efficace et efficiente. Et mon ministère est chargé en ce qui le concerne de travailler à rendre encore plus visible et plus effective cette politique-là.

Où en est l’état d’avancement du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) au Sénégal ?
Je vous le disais tout à l’heure que mon ministère est chargé de rendre encore plus visible l’engagement du président de la République et en faire une réalité plus concrète. En cela, il faut dire que le ministère apparait comme la traduction concrète d’une réalité conceptuelle en une réalité institutionnelle. Nous avons en charge en termes de promotion, de veiller à ce que les citoyens soient beaucoup plus armés pour assurer un contrôle citoyen nettement plus efficace. Nous sommes chargés également après le contrôle d’Etat, de mettre en oeuvre toutes les recommandations qui ressortent des rapports présentés au chef de l’État. Nous avons la responsabilité de conduire des politiques publiques sectorielles, en ce qui concerne l’intégrité publique, en ce qui concerne l’efficacité de l’administration, l’efficience de l’administration, rendre beaucoup plus viable les services faits au public, etc. Il y a tout un ensemble de programmes. Nous venons de terminer la planification stratégique de notre ministère ; nous allons très bientôt engager le travail fait sur le terrain.
Vous parlez effectivement du MAEP. Mon ministère est chargé de la conduite du processus d’autoévaluation d’Évaluation par les Pairs. Je suis également le point focal du président de la République au sein de l’instance. Aujourd’hui le Sénégal vient de finir la mise en place de la commission Nationale de Bonne Gouvernance qui compte à peu près 88 membres avec une approche inclusive dans sa constitution mais avec une position minoritaire des personnalités représentant l’Etat. Il y a les acteurs non étatiques, les chefs coutumiers et religieux ; les familles les plus influentes en termes de tradition sont présentes dans la commission d’évaluation et d’autoévaluation du Sénégal, qu’on appelle la commission nationale de la bonne gouvernance.
Pour tout vous dire, le processus a été lancé sous la direction du professeur algérien Mustafa Mekideche qui représente le panel des hautes personnalités du MAEP qui sera à Dakar très prochainement pour procéder au lancement officiel du processus d’évaluation par les pairs.

- Quand pensez-vous rendre votre rapport d’évaluation ? A quelle hauteur le gouvernement du Sénégal compte t-il soutenir le processus du MAEP ?
En me référant aux pratiques qui ont cours dans d’autres pays, il faut compter entre 16 et 18 mois, pour finir l’ensemble du processus, le présenter à l’Union Africaine et au Forum des chefs d’Etats membres du MAEP. Dans le contexte actuel, nous sommes partis pour le financer à 100%. Évidemment, nous allons faire des requêtes auprès des donateurs, notamment le PNUD, la BAD. Si ces requêtes aboutissent, tant mieux. Dans le cas contraire, nous le financerons intégralement sur le budget national.

A 100% ! Est-ce une manière pour le gouvernement du Sénégal de montrer sa volonté de transparence et sa détermination à améliorer la gouvernance du pays ?
La détermination du gouvernement, elle est manifeste ; elle est réaffirmée à chaque fois que le besoin se fait sentir. Mais puisqu’il existe des mécanismes prévus dans le cadre du MAEP et de l’Union Africaine (UA), des mécanismes de financement à travers la mise en place de fonds fiduciaires par le PNUD, également à travers un fonds qui a été mis en place par la BAD, nous avons fait des requêtes auprès de ces organisations. Mais si toutefois, ces requêtes n’aboutissent pas, évidemment, on va financer entièrement la somme nécessaire sur le budget national.

Quelles sont les avancées constatées depuis que ce ministère de la Promotion de la bonne gouvernance a été mis en place ?
Il ne faut pas non plus exagérer en disant des avancées constatées. Non, on ne peut pas parler d’avancées constatées sauf que la mise en place d’une structure augure, en tout cas de ce point de vue-là, de bonnes perspectives. Aujourd’hui, nous sommes en train de finaliser la planification stratégique du ministère, qui décrit ses priorités et ses programmes, qui décrit les sources de financement, les montants de financement sur les trois années à venir. Ce document devrait être adopté très prochainement au Conseil des ministres. Le ministère existe depuis seulement cinq mois. Nous travaillons à le rendre visible. C’est la première fois qu’un ministère de cette nature est créé dans le pays.

Existe t-il ailleurs en Afrique des ministères dédiés spécifiquement à cette thématique ?
Écoutez, je sais que dans un pays comme l’Afrique du Sud, il y a un ministre auprès du président de le République chargé de la bonne gouvernance : Trevor Manuel, qui était à l’époque chargé des Finances et de l’Économie, est une très grande personnalité. Je sais également qu’au Cameroun existe un ministère du Contrôle de l’État et de la gouvernance mais un ministère de la Promotion de la bonne gouvernance comme tel, comme structure, je pense que le Sénégal fait oeuvre pionnière en la matière. Je ne peux pas dire que cela n’existe pas ailleurs mais dans sa forme actuelle, un portefeuille ministériel à part dans un gouvernement, peut-être que c’est le début d’une nouvelle ère qui s’annonce pour le pays et pour d’autres pays africains certainement.

Est-ce que ce portefeuille ministériel ne vous crée pas des frictions avec vos collègues du gouvernement ?
Non, parce que le ministère n’est pas conçu comme étant le gendarme qui contrôle les autres ministères.

Pourtant on dirait ?
Non, il faut comprendre que le ministère de la Promotion de la Bonne Gouvernance a pour responsabilité première de promouvoir la bonne gouvernance, à la fois au niveau des citoyens et au niveau des décideurs en termes de plaidoyer. Ce n’est pas en termes de décisions et d’instructions qui sont prises. C’est en termes de plaidoyer et si c’est une décision, c’est le président de la République qui est habilité à la prendre ou le Premier ministre. Et par conséquent, si une décision est prise au plus haut niveau, ce n’est pas une décision prise par mon ministère.

Pensez-vous vraiment que bonne gouvernance soit compatible avec nos cultures locales lorsque le chef de l’Etat est considéré plus comme un chef de famille, et que les populations attendent de lui des réponses, au cas par cas : la ligne rouge peut-être facilement franchie. Comment concilier alors bonne gouvernance et l’exercice du pouvoir à proprement parler ?
Je comprends très bien ce que vous dites. C’est la raison pour laquelle je vous ai dit tout à l’heure, que mon ministère a pour responsabilité de promouvoir en termes d’éducation, de formation et d’information auprès du grand public de la bonne gouvernance. Pour lui enseigner la rigueur qui sied, qui doit être de mise par rapport à l’action et à la conduite de l’action publique parce que souvent les citoyens sollicitent auprès des dirigeants des passe-droits, des faveurs, des conflits d’intérêt qui naissent, qui ne cadrent pas nécessairement avec les exigences d’un Etat de droit et de la transparence. À partir du moment où les citoyens sont éduqués sur un long processus, mais assujettis et avec rigueur, ils peuvent comprendre un certain nombre de mécanismes, et leur fonctionnement. Cela ne veut pas dire que du jour au lendemain tout va disparaître, mais ce serait un début. Il y a également le plaidoyer qu’il faut faire auprès des responsables et des hauts dirigeants de l’Etat. Donc le plaidoyer combiné à l’action de formation et de communication également peut donner des résultats satisfaisants. C’est cela, l’objectif et les défis majeurs qui se posent pour le ministère que je dirige. Donc naturellement, vous avez raison de dire, compte tenu de la configuration même des rapports entre les Etats, les dirigeants, le chef de l’État par exemple et les citoyens, il peut apparaître difficile voire utopique de pouvoir faire de la bonne gouvernance un cadre stratégique d’action pour l’Etat mais pour moi, les deux ne sont pas incompatibles. Il faut trouver le juste milieu, il faut trouver les équilibres, il faut trouver un cheminement, une approche qui permettent de concilier ce qui semble à priori inconciliable.

Pensez-vous qu’au Sénégal il y a un homme fort ou des institutions fortes ?
De moins en moins, on parle d’homme fort au Sénégal mais la nature du régime présidentiel fait que le président de la République occupe naturellement une place de choix et apparaît comme ce que l’on appelle la clef de voute de toutes les institutions. À partir de ce moment, il est vrai que sa personnalité occupe une place qui est telle qu’aujourd’hui, on peut croire que oui, l’institution qu’il représente est encore très prégnante dans la vie publique nationale. L’intérêt des nouvelles politiques que nous menons et également l’engagement politique du président de la République combinée à la détermination des citoyens sénégalais et à la maturation des citoyens, tout cela associé pourrait, dans un avenir, à moyen terme-long terme, donner des résultats assez probants pour ce que nous sommes en train de faire.
Je précise d’ailleurs que Rome n’a pas été bâtie en un siècle. Djibouti et le Sénégal ne seront pas aboutis demain. Et il faut qu’on le comprenne et qu’on l’accepte. Mais si on ne fait rien, il n’y a pas la possibilité de croire que les gens changeront. C’est maintenant qu’il faut commencer. C’est en commençant qu’on donne l’espoir au citoyen et qu’on se donne les moyens de régler les difficultés qui se posent à nous. C’est important.

Je crois savoir que vous avez été journaliste, et semble-t-il un observateur très critique du régime du président Wade ?
Oui, j’ai été 33 ans journaliste d’investigation, essayiste et romancier. J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie avant d’être là où je suis. Disons, je n’aime pas le mot « très critique ». J’étais quelqu’un qui avait pour crédo comme journaliste de chercher les faits et de le dire. On ne m’a jamais pris à défaut sur des commentaires libres du genre « attaquer une personnalité », non ! Tout ce que j’ai réalisé dans ma vie, c’est d’aller produire des livres d’enquête sur des faits précis, avec des preuves et les publier. Ce sont les faits qui ont été commis, qui ont été accablants, pas nécessairement celui qui les a porté à la connaissance du public. Donc je l’ai assumé pendant 33 ans, sous le régime socialiste comme sous le régime libéral d’Abdoulaye Wade. Après 33 ans, j’ai décidé de faire autre chose et d’entrer en politique. Je soutiens le gouvernement, je suis membre d’un gouvernement. Je ferai le maximum possible d’investir tout ce que j’ai eu comme expérience en matière de surveillance de la gouvernance dans le gouvernement que je sers. Mais il ne faudrait pas que les gens me demandent aujourd’hui, d’être l’homme critique que j’ai été alors que j’étais journaliste. Je ne suis plus journaliste. Je suis un acteur politique, je suis membre d’un gouvernement, de surcroît porte parole de ce gouvernement.

Pensez-vous que la liberté d’expression et la liberté d’opinion des journalistes soient respectées en Afrique ?
En règle générale, on ne peut pas le dire. On peut dire que c’est respecté dans certains pays, et dans d’autres moins, dans d’autres plus ou moins. L’Afrique c’est 54 Afriques, 54 Etats au sein de l’Union Africaine ! Moi je dis, chez moi, elle est totalement respectée. Je ne pense pas : C’est la réalité. La preuve, j’ai quand même fait 33 ans de journalisme, je n’ai jamais été comme vous le dites vous-même, tendre avec le pouvoir.

Combien y-a-t-il de journaux, de radios, et de télévisions au Sénégal ?
Au Sénégal, il y a 5 chaînes de télévision privées plus la chaîne de télévision publique. Il y a plus de 300 radios commerciales libres. Il existe en outre des radios communautaires. Il y a également 15 quotidiens.

Ces derniers appartiennent-ils à des obédiences particulières ou sont-ils libres ?
Le gouvernement a bien entendu son journal qui lui appartient. Pour le reste ce sont des journaux privés. Mais on ne peut pas les classer de façon classique. Ce sont des journaux qui n’ont pas d’obédience politique tracée pour parler en journaux de gauche ou journaux de droite. C’est plutôt de ce point de vue-là, un peu, on peut dire à la fois l’expérience anglo-saxonne et l’expérience latine : critique quand il le faut, sérieusement critique, parfois à raison, parfois à tort mais jamais inféodé à un parti politique. Jamais ! Je n’ai pas vu de quotidien au Sénégal inféodé à un parti politique. Ils peuvent avoir, en fonction des circonstances et des choix, des préférences, mais jamais de façon décisive et déterminée. On peut, à la limite dire, souvent comme le dit le pouvoir, qu’ils sont plus proches de l’opposition que du pouvoir.

Pensez-vous que l’accès à une presse libre, ouverte, inclusive et locale - quelle soit radiophonique, télévisuelle, ou écrite – pourrait avoir un impact sur l’état de veille des citoyens ?
Bien évidemment. C’est la raison pour laquelle vous avez vu, et c’est rare de voir cela dans un pays africain, deux alternances qui se déroulent dans la paix et la quiétude. Un président en fonction qui est remplacé par son adversaire le plus irréductible. La passation de service se passe bien. Cela veut dire que nous avons une population, en tout cas en matière électorale, qui est consciente de ses droits et qui les exerce. Maintenant, il ne faut pas en déduire que nous avons un peuple au sens politique du terme, notamment des citoyens suffisamment informés capables d’agir et de prendre leurs responsabilités dans tous les cas. Ce n’est pas vrai ! Mais dans cette circonstance, oui. Il faut relativiser.

Cela s’est vu lorsque le président Wade a voulu, à un moment donné, changer la constitution.
Oui, nous l’avons vécu. Les gens ont dit non. Cela a été l’émeute et la guerre civile carrément. L’armée était débordée, la police était débordée. Le président Wade a été obligé de retirer le projet de loi alors qu’on le débattait à l’Assemblée nationale. À 14h, on a annoncé que les députés suspendaient la séance et que le projet de loi a été retiré. Oui parce que les Sénégalais avaient dit non ! Vous ne pouvez pas faire trois mandats, vous ne pouvez pas changer la Constitution comme vous le voulez !
Cela n’arrive pas souvent en Afrique, c’est vrai. Au Sénégal, c’est arrivé. Il faut dire que c’est à la fois la maturité du peuple mais également la retenue des dirigeants. Si cela c’était passé ailleurs en Afrique, probablement, le président aurait tiré sur la foule. Puis, on en parle plus au bout de 2 ou 3 semaines. Il faut quand même reconnaître qu’il y avait d’une part la maturité des hommes politiques et également d’autre part la maturité des citoyens. La combinaison de ces deux facteurs a fait que la solution la plus réaliste a été choisie.

Il y a une question qui a fait débat durant la conférence (50e anniversaire de l’Union africaine et 10e anniversaire du MAEP, à Addis-Abeba, ndlr). Un participant s’interrogeait quant à savoir s’il était important aujourd’hui qu’un pays soit démocratique tant que le gouvernement assurait prospérité et développement économique à son pays. Il a pris pour exemple la Chine et l’Éthiopie. Que pensez-vous de ce raisonnement politique qui estime que la démocratie c’est bien, mais malheureusement cela ne permet pas de nourrir son peuple ?
Personnellement je ne pense pas qu’on puisse parler de développement dans un pays où le gouvernement, ou bien un seul homme pense vouloir faire le bonheur de son peuple à son insu et en dehors de toute possibilité à ce peuple de dire ce qu’il pense. On peut être dans l’aisance économique sans être un pays développé. La Chine est dans l’aisance économique. Pour autant je ne crois pas que les chinois soient plus développés que les sénégalais. Quand il n’est pas permis d’avoir un téléphone portable quand ils le désirent, à Cuba par exemple, ou quand il n’est pas possible d’accéder à toutes les informations auxquelles ils veulent accéder sur internet, comme en Chine. Franchement je ne le crois pas. L’aisance économique est manifeste. La croissance économique est présente et manifeste. Si vous souhaitez pratiquer votre religion et que vous n’avez pas la possibilité d’aller prier dans la mosquée de votre choix, et que si vous êtes tibétains, on peut vous astreindre à la vie à laquelle ils sont astreints, je ne crois pas que cela soit un développement. On peut effectivement rencontrer un pays où il y a aisance matérielle, aisance économique manifeste : est-ce que c’est le développement ? Ce n’est que mon opinion et cela n’engage que moi ! Elle n’est peut-être pas valable mais je n’ai jamais vu de mes yeux un pays développé sans démocratie !

Que pensez-vous de la fulgurante croissance économique de l’Éthiopie : ce n’est pas pourtant pas un exemple de régime démocratique ?
Si vous pensez que l’Éthiopie est développée, c’est votre responsabilité. Je ne crois pas que cela soit vrai. Manifestement il y a une croissance économique. Cela rejoint mes propos précédent il peut y avoir aisance économique, il peut y avoir des paramètres flatteurs mais attendons de voir à terme ce que cela va devenir. Où en est la Tunisie ? On l’avait considérée presque comme un pays émergent, elle a reculé, elle est repartie à l’ère de mathusalem. Voilà l’illusion ! C’est une illusion quand on prive le peuple de liberté de croire qu’on peut le développer à son insu. Il va nécessairement se réveiller un jour. Et le réveil peut-être brutal et parfois fatal. Prenez Ben Ali, il avait situé la Tunisie à un niveau où tout le monde enviait la Tunisie. Je me souviens en 2007 : j’ai un collègue journaliste qui est parti en Tunisie, il est revenu au Sénégal. Il m’a pondu un article disant que la Tunisie est un modèle achevé. A la lecture de son article j’ai dit que je n’y croyais pas. Il m’a demandé la raison : je lui ai répondu que le régime policier est tellement fort que les universitaires tunisiens avec qui il m’ait arrivé de co-animer des colloques scientifiques, n’osaient pas prendre la parole dans les amphithéâtres à Tunis. Ca c’est un développement ? Je n’y ai jamais cru ! Je n’ai jamais cru que la Tunisie était sur la voie du développement. La Chine, l’aisance matérielle et économique est là, la Chine me paraît être une exception d’ailleurs. Un milliards et quelques millions d’habitants, ce n’est pas facile à gérer, dans un régime quel qu’il soit. Ce n’est pas facile dans une dictature éclairée comme la Chine. Ce n’est pas non plus facile de gérer une population aussi importante dans une démocratie en construction mais si la démocratie chinoise était construite, stable, cela m’aurait donné plus d’espoir. Si j’avais à faire un choix entre la Chine et l’Inde, j’aurais choisi l’Inde.

Pourquoi le gouvernement sénégalais a t-il mis Karim Wade en prison ?
Nous n’avons pas à nous justifier.

Est-ce une vendetta ?
Contre qui ?

Wade père ?
Cela aurait été inintelligent de notre part. Wade, nous l’avons battu dans des élections libres et avec 65% des suffrages exprimés. C’est la plus grande défaite qu’il a subi devant nous. Pourquoi ensuite continuer ? Vendetta contre qui ? Il faut quand même que nous réfléchissions bien. Quand on est démocrate, comme je crois que nous sommes, on a battu quelqu’un à 65% des votants. Wade a été renvoyé par les sénégalais. Cela suffit non comme sanction.

Les sommes présumées détournées par Karim Wade semblent énormes, on parle de plus d’un milliards d’euro, n’est-ce pas un peu exagéré ?
Mais parce que l’on ne comprend pas le mécanisme par lequel ces détournements ont été opérés. Selon moi cette estimation est loin du compte. Il faut se rendre compte que nous avons à faire à des prises de participations illégales dans des secteurs clés de l’économie au détriment des intérêts de l’État et ce à travers des filiales offshores : l’aéroport, le port, les mines, les chemins de fer ont été pillés par ce système.

Que pensez-vous de la décision de la cour de la CEDEAO qui a condamné le Sénégal suite à l’interdiction faite à certaines personnes de quitter le territoire ?
Cela aussi, c’est une erreur fondamentale que les gens font. La cour de la CEDEAO, le Sénégal en est membre. C’est parce que avons respecté la CEDEAO que nous avons plaidé devant cette cour.

Pourtant le Sénégal a été condamné ?
Mais nous avons été condamné sur quoi ? La Cour de la CEDEAO dit « l’interdiction de sortir du territoire national est une mesure dans le principe attentatoire à la liberté de circulation », c’est vrai. Mais que « nous CEDEAO, nous ne pouvons pas dire au Sénégal la manière par laquelle il doit appliquer son droit interne. Par contre nous considérons que la façon de procéder pour interdire la sortie du territoire est contraire au droit des personnes incriminées. » La façon de procéder, autrement dit, dans le droit anglo-saxon, qui est le droit de référence de la cour de la CEDEAO, on ne peut pas prendre une mesure contre un individu sans pour autant que cette mesure lui soit notifiée pour lui donner la possibilité de contester cette mesure-là devant les juridictions.
En droit latin, chez nous, ce que l’on faisait, c’est que, quand il y avait une mesure d’interdiction, on notifiait l’interdiction à la Police des Frontières, et l’individu pouvait ne pas le savoir et arrivé à la frontière, là il s’entendait dire qu’il ne peut pas quitter le territoire national. Maintenant, nous avons rectifié ; le procureur a notifié nominativement les interdictions de sortie du territoire. Ils disent non ! C’est le principe même d’interdiction de sortie qui n’est pas normal.

S’ils ne sont pas condamnés, cela se tient !
Mais non ! Quand ils ne sont pas condamnés, la garde à vue, c’est quoi ? C’est une mesure d’interdiction de circulation. Pourquoi cela doit être illégal ? La mesure de sortie d’un territoire dans son principe ne peut pas être illégale.
Une cour, qui est quand même réputée en matière de respect des droits des personnes, qui est la cour Européenne a dit, dans le cadre d’un citoyen européen, qu’on ne peut pas dans le principe dire qu’un Etat ne peut pas poser le principe d’interdiction de sortie du territoire, que si les procédures internes pénales ou autres le justifient, l’Etat peut le faire, à condition d’opérer dans des termes qui respectent les droits de la personne. C’est ce que nous avons fait. C’est la raison pour laquelle on conteste les décisions de la juridiction.

La presse s’est fait l’écho que l’avocat de Karim Wade a justifié pièce par pièce les biens qui lui aurait été reproché d’avoir acquis illégalement ?
Ce n’est pas à lui de justifier ; c’est à lui de présenter des preuves de justification. Il appartiendra au juge de les apprécier. Il y a une erreur : les gens considèrent qu’il a justifié. Non ! Il ne peut pas justifier ; il présente des preuves de justification et le juge va apprécier si ces preuves tiennent la route ou non. C’est aussi simple que cela. Mais comment décider qu’il a justifié ? La seule instance habilitée à le dire, c’est le tribunal. Attendons les conclusions de ce dernier.

Donc ce n’est pas une vendetta ?
(Rires…) Je ne reviens pas sur la question. Je suis tout de même toujours surpris par le fait que ceux qui ont occupé des fonctions importantes puissent penser qu’ils ont acquis par leur fonction une immunité et que quoi qu’ils aient fait d’illicites ils ne pourront pas être traduits devant les juges. Et que chaque fois que le pouvoir politique vous poursuit, on dit, oui mais c’est une vendetta. Pourquoi leurs sympathisants ne regardent pas ce qui a été fait ? Moi je suis journaliste quand même. J’ai publié en 2009 un livre sur la gestion de la Conférence Islamique par le fils de Wade. Tout le monde sait ce qu’il en était. Pourquoi les gens aujourd’hui trouvent à redire par rapport à ce qui se fait ? À l’époque, lui-même n’avait pas porté plainte contre moi, alors que pourtant j’ai produit un livre de plus de deux cents pages sur la gestion chaotique de cette conférence et des 432 milliards qui lui avait été confiés.

Avez-vous eu des problèmes à la sortie de cet ouvrage en tant que journaliste ?
Des problèmes, on en a toujours…Il faut juste apprendre à vivre avec.

Doit-on garder espoir dans la bonne gouvernance en Afrique ?
J’y crois fondamentalement. Le MAEP pose des principes, des objectifs à atteindre, c’est un exemple qui tend à dire aux Africains comment faire pour avoir une gouvernance plus transparente et plus à l’écoute des citoyens. Mais il faudrait que le MAEP soit lui même un modèle de bonne gouvernance. Ce n’est pas encore gagné !

Propos recueillis par Ayan Mahamoud et Mahdi A.

 
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