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Crise entre le Kenya et la Somalie, les enjeux du sommet de Djibouti
par Mahdi A., décembre 2020 (Human Village 40).
 

Après la rupture des relations diplomatiques entre le Kenya et la Somalie mardi dernier – 14 décembre – s’ouvrira demain, dimanche 20 décembre à Djibouti, une réunion organisée sous l’égide de l’Igad, réunissant les dirigeants d’Éthiopie, de Somalie, du Kenya, de l’Ouganda, du Soudan, du Sud Soudan et de Djibouti. Il s’agit avant tout d’éviter une fâcheuse escalade entre les deux voisins et d’essayer de rapprocher les deux parties sur les différents litiges qui les opposent. Ils sont nombreux : la construction d’un mur de séparation le long de la frontière de 700 kilomètres au tracé contesté entre les deux pays, en vue d’ériger une région fortifiée, une sorte de zone tampon, au motif de protéger le pays contre les infiltrations des shebabs ; la saisine en 2014 par la Somalie de la Cour internationale de justice à propos du tracé de la frontière maritime entre les deux pays ; la question du Jubaland avec le soutien kenyan au régime de Ahmed Madobe aux ambitions séparatistes ; et la décision d’ouvrir une ambassade kenyanne en mars 2021 au Somaliland, région considérée par Mogadiscio comme renégate mais qui revendique la reconnaissance internationale de son indépendance, ou encore l’opposition kenyanne à la levée de l’embargo onusien sur les armes en Somalie.

La visite du président de l’État autoproclamé du Somaliland, Moussa Bihi, à Nairobi a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, entrainant l’expulsion de l’ambassadeur du Kenya à Mogadiscio et la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Le communiqué publié à la suite de la rencontre entre les deux responsables a été considéré comme une ingérence intolérable dans les affaires intérieures de la Somalie par le gouvernement de Mohamed Abdullahi Mohamed, dit Mohamed Farmaajo, qui projette par ailleurs l’organisation d’élections générales sur l’ensemble du territoire au premier trimestre 2021.
Dans cette configuration, quid des 4000 soldats kenyans officiellement positionnés – des sources non officielles indiquent une présence plus massive dans le Jubaland - depuis juin 2012 en Somalie dans le cadre de l’opération de maintien de paix de l’Amisom ? Quid des 220 000 réfugiés du camp de Dadaab, au nord-est du Kenya près de la frontière somalienne, que le gouvernement de Uhuru Kenyatta a menacé de fermer à plusieurs reprises ? Quid de la participation du Kenya à compter de janvier 2021 – pour deux années - au Conseil de sécurité des Nations-unies. Cette séquence onusienne kenyanne ne semble rien présager de bon pour la refondation de l’État somalien. Elle rend d’autant cuisante la question somalilandaise et le soutien du Kenya à son autodétermination.
Dans une habile répartition des rôles, il est revenu à l’ancien Premier ministre et actuel chef de l’opposition kenyanne, Raila Odinga, de porter un coup de massue à la refondation de la Somalie dans ses frontières reconnues par la communauté internationale, en s’exprimant aux côtés du président du Somaliland le 15 décembre à l’hôtel Kempinski de Nairobi, comme le rapporte la presse locale [1] : « L’UA doit prendre conscience de la réalité qu’il ne sera plus possible de rapprocher ces deux pays et de les reconnaître comme deux pays distincts […] J’ai parlé à l’ONU et j’ai parlé dans la maison de chatham de Londres. J’ai dit, et je n’ai aucun regret et je le répète, que le Somaliland est une réalité, avec laquelle le monde doit vivre », a déclaré Raila. Le chef de l’opposition a ajouté que « le Somaliland continuera à progresser et à servir sans dépendre de la Somalie ».

Le nœud du conflit
Le véritable nœud du conflit actuel est la tentative du président Uhuru Kenyatta de reprendre la main sur la question urgente du différend maritime, alors que la décision de la Cour internationale de justice est attendue pour le 15 mars 2021 [2]. Le gouvernement kenyan veut à tout prix éviter un règlement par les tribunaux, et propose un arrangement à l’amiable pour le partage des riches ressources enfouies dans les fonds marins des espaces revendiquées par les deux États. Il craint que, sur la base du droit maritime international, la Cour de La Haye rende une décision en faveur de la Somalie. Ceci expliquerait la pression maximale et multiforme exercée sur la Somalie par Uhuru Kenyatta pour la contraindre à une solution négociée dans ce litige.
« Ainsi en 2009, Kenya et Somalie engagent des pourparlers pour définir leur frontière. Mais la guerre en Somalie, puis les attentats meurtriers au Kenya gèlent le processus. Finalement, afin de déjouer ce qui lui semble être un pourrissement du dossier recherché par Nairobi, la Somalie décide de porter l’affaire devant la justice internationale » [3].
« L’enjeu est de taille car la frontière que propose Mogadiscio, perpendiculaire au trait de côte, fait perdre 100 000 km2 de ZEE au Kenya. Or, dans cette zone contestée il y a du pétrole, beaucoup de pétrole. Le Kenya a déjà octroyé des licences d’exploration notamment à Total ou à l’Italien ENI. Mogadiscio a accusé Nairobi de “voler son pétrole” et, début 2019, a vendu aux enchères des blocs de prospection dans la zone incriminée, la considérant de facto comme somalienne. » [4].

La capacité de nuisance du Kenya est très importante. Ce qui est certain, c’est que la Somalie n’acceptera jamais l’indépendance des régions séparatistes. Mohamed Farmaajo acceptera t-il de négocier avec le Kenya les droits sur l’espace maritime pour mettre fin aux ingérences kenyane dans le processus de reconstruction de l’État somalien ? La question somalilandaise brandie par la partie kenyane vise uniquement à influer sur la négociation. Dans ce jeu de dupe, ce pays autoproclamé au cœur d’enjeux géopolitiques et énergétiques cruciaux verra peut-être son sort réglé lors du sommet de l’Igad qui s’ouvre demain.
Cette crise ne manque pas de faire réagir la composante somali kenyane, dont notamment l’influent ancien vice-président du Parlement kenyan, Farah Maalim. Dans une puissante tribune, il appelle les autorités de son pays à réviser leur politique à l’égard de la Somalie, notamment en cessant les vaines manœuvres de déstabilisation qui n’obtiendront pas le soutien de la communauté internationale. Il loue l’action politique de l’ancien président kenyan Daniel Arap Moi qui avait adopté une politique de non interférence dans les affaires somalienne pour préserver la paix et la sécurité de la région. Il dénonce avec virulence des actions insensées qui nuise à l’image du Kenya en Somalie, comme le fait d’offrir l’asile à des personnes recherchées en Somalie pour des crimes avérés. Il pense évidemment à l’ancien ministre de la sécurité de la région du Jubaland, Abdirashid Janan [5] qui, après son évasion d’une prison à Mogadiscio a trouvé refuge au Kenya. Enfin il loue le mea culpa du premier ministre Ethiopien Abiy Ahmed pour les agissements passés destructeurs de son pays envers la Somalie et sa politique actuelle de main tendue à l’égard de ce pays. Il appelle le Kenya à faire de même et mettre fin à la politique de la corde raide. « Le Kenya est le plus grand perdant de la querelle diplomatique avec la Somalie La communauté internationale va se ranger du côté de nos voisins.
Nous risquons de tout perdre dans cette querelle diplomatique avec la Somalie. La Somalie a été une vache à lait pour le Kenya pendant toutes ces années, fournissant des emplois à nos jeunes hommes et femmes. Le Kenya est la destination de choix des Somaliens. Beaucoup d’entre eux investissent dans notre pays, faisant littéralement croître notre économie. Mais nous avons continué à les chasser et à jouer avec leur dignité, leur intégrité territoriale et leur souveraineté » [6].

L’échec du sommet de Djibouti - dont les premiers moments se déroulent ce samedi 19 décembre avec des rencontres informelles - risquerait d’avoir de lourdes conséquences pour les pays de la Corne, notamment en laissant présager un « rétablissement de l’ordre constitutionnel » en Somalie par la force, à l’image de la remise au pas du Tigray qui a levé le tabou sur ce type d’action, avec la crainte d’une possible confrontation avec les régions séparatistes. Le danger est bien réel que la situation dégénère dans une confrontation militaire qui entraînerait les pays de la région dans une sombre période.

Mahdi A.


 
Commentaires
Crise entre le Kenya et la Somalie, les enjeux du sommet de Djibouti
Le 19 décembre 2020, par Hassan Darar Houffaneh .

Bon article sur le sommet de ’IGAD de demain et bonne analyse de la crise entre la Somalie et le Kenya avec notamment le point de vue de Farah Macalin ! Je pense que ce sommet sera decisif pour l’avenir de l’igad qui etait deja moribond ! Un sommet difficile sachant le nombre des crises : ethiopie/soudan, somalie/kenya....

 
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