Human Village - information autrement
 
Témoignages sur le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs
par Céline Lesourd, Mahdi A., janvier 2012 (Human Village 19).
 

Nicole Kouassi, représentant résident adjointe PNUD
Comme vous le savez, le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs est un instrument volontairement rejoint par les États-membres de l’Union africaine comme un mécanisme d’auto-évaluation africain.
A cet effet, le mandat central du MAEP vise a s’assurer que les politiques et pratiques des Etats parties se conforment aux codes, normes et valeurs de gouvernance globale agréés et inscrites dans la Déclaration sur la démocratie et la gouvernance politique.
Ce faisant, il s’agit de promouvoir l’adoption de politiques, normes et pratiques qui doivent en définitive mener à la stabilité politique, à une croissance économique élevée, à un développement durable et à une intégration économique continental à travers le partage d’expériences et le renforcement sur la base de « meilleures pratiques » y compris l’identification des déficiences et l’évaluation des besoins pour le renforcement des capacités. C’est pourquoi il n’est pas exagéré de dire que le MAEP est l’une des initiatives africaines les plus significatives et le PNUD se félicite d’avoir été désigné comme l’un des trois partenaires stratégiques par le Forum des chefs d’États et de gouvernements en février 2004.
En effet, depuis lors le PNUD a activement et constamment appuyé l’opérationnalisation du MAEP à travers le continent et à Djibouti plus particulièrement. Et le présent atelier en est un illustration supplémentaire. Cet atelier se présente à point nommé et nous offre une grande opportunité de réfléchir à la manière dont les principaux acteurs jouent le rôle qui leur revient de droit dans le renforcement et l’approfondissement de la gouvernance démocratique à travers le MAEP. Ce dernier a adopté à cette fin une méthodologie éminemment consultative et participative d’examen par les Pairs dans tous les aspects de l’architecture de la gouvernance du pays. Etant donné l’accent qui a été mis sur tous les aspects de la participation, la consultation, le dialogue et la responsabilité, le succès du MAEP dépend, de manière critique, de la mesure dans laquelle tous les acteurs clés (société civile, médias, syndicats, corps professionnels, parlements, associations de femmes, associations de jeunes et les personnes à mobilité réduite...) prennent part dans l’ensemble des étapes qui constituent le processus. A cet égard, les lignes directrices du MAEP stipulent sans équivoque que la société civile et les parlements jouent un rôle majeur en tant qu’acteurs centraux de la gouvernance et du développement. Cependant force est de constater que dans la plupart des pays qui se sont prêtés au jeu, le processus a tendu à être contrôlé par les exécutifs en ne laissant aux parlements et aux organisations de la société civile qu’un rôle généralement marginal. C’est pourquoi, je suis intimement convaincue que l’atelier qui nous réunis aujourd’hui nous aidera très certainement à redresser ce problème que constitue le manque ou le faible engagement, actuellement minimal, des Parlements et de la société civile dans ce processus novateur qu’est le MAEP. Par conséquent, j’appelle de mes vœux qu’à travers cet atelier il puisse être susciter une série de propositions et de solutions concrètes pour renforcer le rôle des Parlements dans le MAEP comme par exemple un environnement favorable pour motiver une plus grande participation des Parlementaires dans le MAEP avant le début de l’évaluation proprement dite, ou encore de s’assurer de renforcer la fonction de supervision et de contrôle du Parlement lors de la phase de mise en oeuvre du Plan d’action nationale qui sera issu du processus du MAEP. Ces recommandations incluent également le rôle qui doit échoir à la Société civile qui ne doit pas rester le parent pauvre de cet exercice hautement participatif.

Hodane Aden Youssouf, experte en gouvernance et administration publique, Commission économique pour l’Afrique
La CEA et le PNUD, depuis la création du processus en 2003, en tant que partenaires stratégiques du Mécanisme d’évaluation intra-africain, ont apporté un appui stratégique et technique à la mise en œuvre du Mécanisme, tant au niveau continental, régional que national. C’est dans ce cadre que ces deux institutions sœurs des NU, ont au cours des dernières années, collaboré avec les 0rganisations de la société civile, les gouvernements africains, les parlements nationaux ainsi que les institutions panafricaines, pour débattre et échanger des enseignements et meilleures pratiques concernant les problèmes qui se posent dans les domaines technique, de l’organisation, de la méthodologie, de la recherche, de la communication, de la planification et du suivi du processus.
Le Mécanisme d’évaluation intra-africaine constitue la démarche novatrice adoptée par l’Afrique en vue de l’instauration et de l’institutionnalisation de la bonne gouvernance sur le continent. Le Mécanisme recèle le potentiel sans précédent de propagateur, dans la vie politique en Afrique, d’une nouvelle culture politique et civique démocratique, fondée sur des valeurs éthiques et l’obligation redditionnelle.
En vérité, le Mécanisme renforce les pouvoirs de toutes les parties prenantes nationales. Sa démarche participative et son ouverture au grand public sont en train de semer dans notre continent les graines d’une surveillance vigilante de l’action gouvernementale par les citoyens. Et il ne s’agit pas là de quelque chose qui est imposé par la force de l’extérieur aux gouvernements et aux populations africaines ; il s’agit en réalité d’un programme de réforme interne, dont les Africains eux-mêmes ont pris l’initiative, dans un effort tendant à instaurer un système interne d’obligation redditionnelle dont notre continent a le plus besoin en ce moment.
Même si le Mécanisme recèle cet énorme potentiel, il ne fait aucun doute que sa mise en oeuvre effective constitue un défi redoutable. En tant qu’initiative africaine unique en son genre, il comporte des processus longs et complexes ; il met en jeu toutes les institutions de gouvernance, la société civile, le parlement, le secteur privé, les syndicats, les partis politiques, y compris l’opposition, le monde universitaire et toutes les parties prenantes concernées. En un mot : le Mécanisme place les institutions publiques de gouvernance sous la surveillance des citoyens et des autres acteurs. Il se penche sur les mesures sensibles qui sont prises en matière politique, économique et sociale, dans le but de trouver des solutions qui satisfont les aspirations des citoyens et leurs besoins de développement humain.
Néanmoins, en dépit de ces défis, le Mécanisme d’évaluation intraafricaine est doté d’atouts et d’un potentiel à même d’améliorer la qualité de la gouvernance dans les pays participants du MAEP et de créer un environnement de paix, de sécurité et de stabilité propre à promouvoir un développement durable.
Le Mécanisme peut aider à trouver des solutions à des problèmes qui ont été mis de côté ou négligés pendant longtemps. Il peut aussi conférer une légitimité et une audience politiques aux dirigeants, qui leur permettent de s’attaquer aux problèmes internes pressants de gouvernance, problèmes qui, comme celui de la corruption, la gestion des élections et l’injustice, doivent être résolus, mais qui sont considérés comme trop sensibles pour être soulevés. Ce qui est plus important encore, c’est que le Mécanisme peut susciter la foi et la confiance des citoyens en l’efficacité et l’équité de leur système de gouvernance. Pareils résultats obtenus grâce au Mécanisme permettront de renforcer les institutions démocratiques, de promouvoir ainsi l’image des pays participants et de l’Afrique dans son ensemble.
C’est compte tenu de tout ce qui précède que ce présent atelier, destiné aux parlementaires Djiboutiens, a été organisé dans le but de remédier au rôle marginal que jouent les parlementaires dans le processus afin de les placer au cœur même du processus du Mécanisme d’évaluation intra-africain. Dans les différents forums organisés par la CEA et le PNUD, il a été reconnu le besoin urgent d’un engagement plus actif des parlementaires nationaux dans le processus, afin qu’ils puissent jouer leur rôle de défenseurs de la démocratie et de la bonne gouvernance dans leurs propres pays.
Deux ateliers ont été organisés pour les parlementaires panafricains, qui ont permis la publication d’un document intitulé « Le Plan d’action des parlementaires africains relatif au Mécanisme d’évaluation intra-africain ».
Je voudrais partager avec vous certaines propositions importantes qui s’appliquent à la participation effective des parlementaires nationaux :
(a) La contribution des parlementaires dans la mise en place des structures nationales de coordination du processus ;
(b) L’engagement des parlementaires à titre individuel dans les activités de plaidoyer et de vulgarisation du mécanisme dans leur circonscription respective ;
(c) La limitation de la domination du processus par l’exécutif en renforçant leur présence tout au long du processus ;
(d) La mise sur pied d’un comité parlementaire du Mécanisme d’évaluation intra-africaine, pour que celui-ci devienne un sujet régulier de débat au cours des sessions du Parlement ; et
(e) L’établissement d’un partenariat entre le Parlement, les organisations de la société civile et les médias, pour un suivi régulier des progrès réalisés dans l’exécution du plan national d’action du Mécanisme d’évaluation intra-africaine, aussi bien en termes de dotations budgétaires que de mise en oeuvre des recommandations.
La CEA est convaincue que, plus les parlementaires renforceront leur capacité de s’engager dans le Mécanisme, plus ce processus deviendra transparent, fructueux et institutionnalisé. Cet objectif ne peut être atteint que si le législatif noue des partenariats avec les autres acteurs étatiques et sociaux, et met en pratique des stratégies de plaidoyer et de diffusion des principes, buts et avantages du Mécanisme.
Je voudrais, en conclusion, dire une fois de plus combien la CEA est honorée du partenariat avec le point focal, la commission nationale et le PNUD, qui a permis l’organisation de cet important atelier de formation pour d’aussi éminents parlementaires. Une caractéristique singulière du Mécanisme d’évaluation intra africain - qui lui confère toute sa valeur - est que, pour porter ses fruits, il requiert la participation effective de toutes les parties prenantes aux niveaux national, régional et continental. Si chacun de ces parties prenantes ne joue pas son rôle, le Mécanisme court le risque d’être abandonné ou de devenir inopérant.

Jean-Baptiste Natama, président de la commission nationale du MAEP au Burkina Faso
Je ne peux pas prendre l’initiative de vous réunir pour parler avec vous, vous former, pour renforcer vos capacités parce que vous demandez des per diem et je n’ai pas de per diem à distribuer. Alors se trouve la question à laquelle il faut répondre : qu’est ce que nous voulons faire ? Avons-nous des associations lucratives ou sommes-nous engagés pour des causes nobles dans la société ? Si nous sommes engagés pour des causes nobles dans la société, arrêtons de faire des revendications d’ordre financier, parce que, ces revendications ne nous permettront pas d’avancer ; parce que la construction de la société, quand on parle de société civile, vous vous donnez le droit de veille, vous vous donnez le droit de demander des comptes mais, également, vous devez vous imposer le devoir de respecter un certain nombre de choses. Et l’avantage au bout du compte, c’est que le processus permet l’éveil de conscience et la prise de conscience de chacun de manière à ce que l’esprit de citoyenneté se développe ; parce que le problème de l’Afrique, c’est le manque de citoyenneté ! La citoyenneté ne se résume pas avoir des droits mais aussi à accomplir des devoirs. Et, lorsque vous allez dans le processus et qu’on évalue le système de gouvernance et qu’on se rend compte, par exemple, qu’il y a un certain nombre de défaillances, il va sans dire que c’est parce ce que, parfois, la citoyenneté n’est pas active et responsable ; et cette citoyenneté, si elle n’est pas active et responsable, elle ne peut pas avoir un impact positif sur la construction de la société !
Donc nous, au niveau du Burkina, nous avons dit : « voilà, vous venez travailler dans la commission, en tant que bénévoles parce que vous représentez des structures ; si c’est pour vous faire rémunérer, il est hors de question ! car, nous, ce que nous voulons, c’est que les gens s’engagent et que ça produise des résultats ! Et, si vous voulez vous faire payer, peut-être même que votre travail risque d’être compromis par le fait que vous voulez être payé. Mais, bien sûr qu’il y a des gens qui sont des permanents, par exemple : au secrétariat, et qui doivent être rémunérés. Si, par exemple, la commission doit se déplacer au lac Assal, pour une mission donnée, on va payer son déplacement ; si elle séjourne là-bas, on va payer son séjour mais ça devrait s’arrêter là ».
Ces quelques petites expériences que je voulais partager avec vous - en quelques minutes parce que nous avons largement débordé sur le temps - mais je tenais à rappeler que le mécanisme suscite des inquiétudes, comme je l’ai dit, mais c’est dans l’esprit des gens en Afrique. Pourquoi on a pensé à mettre la gouvernance au centre de nos préoccupations ? Parce que quand on parle de l’Afrique aujourd’hui, c’est l’Afrique des guerres, l’Afrique de la misère, l’Afrique de la pauvreté mais il se trouve, paradoxalement, que ce continent est le plus riche potentiellement : 30% des ressources minéraliers se trouvent en Afrique ; en Afrique, nous avons un tiers du potentiel énergétique du monde mais nous vivons dans l’obscurité, parfois avec des coupures d’électricité ça et là. Pourquoi ? C’est la mauvaise gestion de ces ressources là ! (…) On ne pourra jamais se développer si on ne gère pas mieux nos ressources. C’est pourquoi même si on invente 20 Nepad, même si on invente 20 objectifs du millénaire pour le développement, on ne les réalisera pas si on ne résout pas la question de la gouvernance, et, cette question de la gouvernance suppose la renaissance des Africains pris individuellement et collectivement. Parce que chacun de nous est responsable de la mal gouvernance qui prévaut. Il y en a par exemple qui aiment juste la facilité. Quand tu choisis la facilité, tu arrives dans une banque, les gens font la ligne, quand toi tu choisis la facilité, tu vas devant par ce que tu connais la guichetière et que tu lui dis : « tiens prends mille francs ». Mais, c’est cette facilité, (…) que chacun cherche à gauche à droite, qui amène tous les Africains à devenir responsable de la mal gouvernance ! On instaure la corruption, on fait la promotion de la corruption ! On vous dit : « Voilà vous êtes, responsable de ceci ». Tout de suite, vous commencez à penser à votre cousin, à votre frère [rires] ; votre frère ou votre cousin n’est pas le mieux qualifié ! Pensez d’abord à qui peut mieux faire ce travail pour le pays ! Plutôt que de penser à votre frère ! (…) On dit : « (…) Ma cousine a une agence là pour faire ci, est ce que je ne peux pas lui donner le marché ? ». Mais est ce que ta cousine est la mieux qualifiée pour faire le travail ? Parce qu’il n’y a pas de transparence. Donc, il faut qu’on change de comportement, il faut que l’on change d’attitude. Si nous changeons de comportement, nous changeons d’attitude ; nous réglerons notre comportement sur la base des valeurs, parce que la bonne gouvernance repose sur des valeurs. Ce n’est pas un discours, ce sont des valeurs. Et, si vous ne croyez pas à ces valeurs, vous n’allez jamais faire la promotion de la bonne gouvernance. Donc Il faut s’adapter à ses valeurs là ! A Djibouti, s’il pleut, toutes les maisons de Djibouti sont touchées par l’eau de la pluie, n’est ce pas ? Mais, quand on dit bonne gouvernance, tout le monde ne devient pas immédiatement champion de bonne gouvernance ; parce que c’est un choix, c’est un choix que chacun doit faire et nous devons adapter notre comportement à cette réalité.
(…) Combien nous a t-il fallu de temps ? J’avoue que c’est difficile de déterminer un temps quand un exercice comme ça est conçu à l’échelle d’une nation ; c’est un processus continu, ce qui veut dire que nous parlons du MAEP de façon continue. Quand vous allez au Burkina, il n’y a pas une semaine sans que nous ne parlions du MAEP dans la presse ou à la télévision ou à la radio ; on en parle car la population est assez nombreuse et elle a différent niveau de compréhension, différent niveau d’éducation. (De plus), le territoire est vaste, c’est donc un travail continu. Mais (…) nous, nous avons réalisé notre processus d’autoévaluation et d’évaluation en neuf mois (…) Nous avons débuté en octobre 2007 et, en janvier (2008) nous avions déjà bouclé l’auto évaluation et nous avons ensuite entamé en février l’évaluation. En juin (2008), nous étions prêts pour être devant les chefs d Etat. Nous avons fait un processus assez court, parce que, en général, le mécanisme fi xe entre neuf mois à un an mais, nous, nous avons fait un processus court parce que nous avons appris des autres comme vous vous apprenez (aujourd’hui) de nous ; nous étions le neuvième pays à être évalué, nous avons appris des autres et donc, nous avons accéléré le processus. Mais ce qui est sûr, c’est que pour l’appropriation du processus, vous tous qui êtes ici présents, en sortant d’ici, vous devez devenir des ambassadeurs du MAEP : quand vous êtes assis dans votre lieu de travail, parlez du MAEP ; quand vous êtes avec vos amis, parlez du MAEP ; quand vous êtes avec la famille, parlez du MAEP. Comme cela, vous allez diffuser la bonne information et progressivement vous allez atteindre beaucoup de Djiboutiens qui vont comprendre le processus du MAEP. (…) Je m’adresse à la presse, elle doit jouer son rôle car, généralement, en Afrique, la presse aime juste donner des informations qui attirent, et, ces questions de développement, si on ne leur demande pas d’écrire à ce sujet, les journalistes n’aiment pas écrire là-dessus. Mais, il faut écrire sur ce sujet ! Il y aura toujours des choses à dire sur le MAEP, il faut susciter le débat, susciter l’engouement.
(…) Bien sûr, il y a des difficultés, il y en a partout et ce sont toujours les mêmes. La première, c’est que tout le monde est suspicieux envers le MAEP. Pourquoi ? Car on dit que ce sont les chefs d’Etat qui sont responsables de la mal gouvernance, et on dit que ce sont eux qui ont mis en place un mécanisme pour s’auto-évaluer ?! Comment croire à cela ? (…) Alors, on se dit que le MAEP ne peut par produire quelque chose qui dit la vérité. (…) Mais nous, les Africains, nous sommes dans une logique d’hypocrisie et de mensonges. Dans tous nos pays, personne n’ose dire la vérité : quand quelque chose ne va pas, chacun se tait et, pour plusieurs raisons : pendant la période coloniale, on nous a habitué à la cravache, avec les dictatures, on nous a habitué aux fusillades et aux exécutions rapides, alors, après ça, personne n’a envie de donner son opinion (rires). Maintenant, on est train d’introduire une nouvelle culture où, vraiment, les espaces de liberté se créent et chacun doit pouvoir exprimer son opinion et tout cela pour arriver à vaincre le scepticisme des gens. Il faut que la commission nationale fasse preuve de communication, de dialogue et de patience car, même dans une famille, il y a des enfants récalcitrants et il faut du temps pour leur inculquer les bonnes valeurs. Donc, la commission nationale doit être patiente dans le travail pour communiquer l’information aux uns et aux autres, pour gagner et ramener la confiance des uns et des autres. Car c’est la confiance qui fait tout. Une fois que les gens commencent à se dire : « ah, on croyait que ces gens étaient au service du chef de l’État, mais, quand on les entend parler, on sent que ce sont des gens qui ont épousé la vérité. Leur discours, leurs dialogues vont dans le sens de la vérité » alors nous on commence à se mettre dans le rang. Et quand vous voyez des gens qui sont censés représenter un Etat, formuler des critiques contre l’Etat, là, on se dit : « Tiens, ça commence à être intéressant » sinon les gens se disent dans leur coin : « Non, non, non, cette histoire, c’est peut être un piège qu’on nous tend (rires) pour qu’on dise ce qu’on pense et après on va venir nous attraper et nous corriger un à un parce que nous sommes en train de dire des choses ». Donc il faut vaincre cette peur là, il faut travailler pour établir la confiance. Les membres de la commission nationale, c’est votre devoir à vous ! Travaillez à créer la confiance, il faut que la population croie en vous. Soyez des modèles, soyez des exemples d’intégrité ! Fâchez-vous moins, sinon les gens vont toujours vous attaquer. Et, comme je l’ai dit, on va vous attaquer pour plusieurs raisons : il y en a qui vont penser, par exemple, que chacun doit être représenté dans la commission, mais, tout le monde ne peut pas être représenté dans la commission ! Mais, comme il l’a été dit, même si vous n’êtes pas dans la commission, cela ne vous empêche pas de suivre le processus. D’abord, au niveau de l’auto évaluation : il y aura des enquêtes, des enquêtes quantitatives, des enquêtes qualitatives, vous serez touchés par ces enquêtes. Ensuite il y aura des forums organisés, vous êtes libres de venir à ces forums et de vous exprimer ; vous pouvez écrire dans la presse pour interpeller : « ah, nous notre problème, c’est ça ! Pourquoi est ce qu’on n’en parle pas ? etc. ». C’est comme ça que, progressivement, il y aura un dialogue véritable entre nous, on saura se regarder en face et se dire la vérité (…). Parce que l’hypocrisie et le mensonge, comme pratiques de gouvernance, n’ont jamais permis à un pays d’avancer. Pourquoi ? Parce que, quand vous développez l’hypocrisie, on a une impression d’harmonie mais c’est une harmonie de façade car, à la moindre occasion, celui qui peut mettre le feu, il met le feu ! Alors que si on se met dans une dynamique de dialogue ouvert et inclusif, nous allons apprendre à mieux nous connaitre et nous dire certaines vérités qui ne vont plus fâcher : (…) même si nous avons des idées contraires, je ne te hais pas. Je peux haïr tes idées, mais je ne te hais pas toi. Tu peux haïr mes idées, mais tu ne dois pas me haïr, moi, parce que je suis ton frère, parce que tu es ma soeur (…) C’est comme cela que nous devons réagir, et, c’est comme cela que nous allons devenir une société vraiment dynamique où le dialogue inclusif et participatif va permettre de découvrir les meilleures idées pour faire avancer la société.
Les événements survenus récemment au Burkina Faso sont peut être liés au MAEP parce que l’on a donné aux gens le droit de s’exprimer (rires). Disons, plus sérieusement que le rapport du MAEP a formulé un certain nombre d’observations que le gouvernement a décidé de régler. Par exemple, dans le rapport, on a identifié qu’il y avait une insécurité juridique pour les citoyens burkinabés : on a vu que sur 10 Burkinabés qui naissent, plus de 4 n’ont pas d’acte de naissance ! Quand vous n’avez pas d’acte de naissance, vous n’êtes pas un citoyen, vous ne pouvez pas aller à l’école, vous ne pouvez pas avoir de carte d’identité, vous ne pouvez pas avoir de passeport, vous ne pouvez pas voyager, vous ne pouvez pas voter. Le gouvernement a été obligé de mettre en place une opération pour délivrer gratuitement des actes de naissance. Car le problème c’est que les populations rurales ne comprennent pas l’intérêt d’avoir ces documents-là, mais, dès que le rapport a pointé cela du doigt, le gouvernement a décidé de mener un programme de délivrance sur toute l’étendue du territoire et cela a permis de résoudre le problème. Cela a également permis d’améliorer le taux de scolarisation car dès que les enfants ont ça, ils peuvent aller à l’école, c’est un élément concret que l’on peut citer. Au niveau, par exemple, (…) de la pandémie du sida : à la suite du rapport, le gouvernement a décidé d’instaurer la gratuité du traitement du VIH sida par les ARV. Il y a aussi la loi sur le quota genre : on a remarqué que les femmes n’étaient pas toujours impliquées dans le dialogue politique, dans les processus décisionnel et on a instauré une loi pour au moins fixé 30% et cela se reflète de plus en plus sur la vie de la nation. Prenons les jeunes, qui constituent la majorité de la population, ils étaient marginalisés ; suite à ce rapport, on a créé le ministère de la jeunesse de l’emploi et de la formation professionnelle pour mettre en adéquation formation, emploi et jeunesse parce qu’il faut résoudre cette question (…) A partir du rapport du MAEP, nous avons instauré le forum national de la jeunesse (…) qui se tient chaque année et les jeunes viennent s’exprimer, dire quelles sont leurs préoccupations.
Cela renforce le dialogue social. Le dialogue entre les gouvernants et les gouvernés (…) Il y a également le forum des femmes, où il y a également un dialogue ouvert. Il y a beaucoup d’avancées positives avec le MAEP. Donc si Djibouti poursuit dans cette voie, Djibouti en tirera des bénéfices. Je ne m’égosillerais pas à parler du MAEP si nous n’avions rien gagné là-dedans.

Propos recueillis par Céline Lesourd

Moïse Nembot, directeur général adjoint du secrétariat du MAEP
Etant donné que ce processus est participatif, il est évident que la participation de toutes les parties prenantes ne rendra que plus pertinent la réussite de ce dialogue. Notre rôle en qualité de facilitateur du bon fonctionnement du mécanisme, nous avons fait des suggestions et même des démarches auprès des parties prenantes, notamment de l’opposition afin qu’elles puissent intégrer ce processus. Je dois reconnaître que notre démarche a été payante car nous avons eu à rencontrer un certain nombre de personnalités de l’opposition, dont un particulièrement et dont je ne citerais pas le nom. Ce dernier a manifesté sa volonté de participer à ce processus. Il a cependant insisté sur le fait qu’il souhaite une invitation officielle de la part de la commission nationale. Nous en avons parlé avec les membres de la commission, nous avons constaté qu’ils sont dans cette volonté de faire appel à toutes les ressources possibles et y compris de l’opposition. Ils ont bien entendu leur place au sein de la commission nationale car c’est le lieu où doivent être exprimé toutes les doléances Les avancées attendues à travers ce processus sont multiples, d’abord au niveau des populations djiboutiennes, celles qui sont sans voix, celles qui ont du mal à se faire entendre ou à exposer leurs doléances. C’est un fait et tous les pays sont concernés, des franges de citoyens ont du mal à faire entendre leur son de cloche, aussi le MAEP est une occasion qui leur est offerte de s’exprimer librement tout au long de ce processus qui est consultatif et inclusif.
D’ailleurs les membres de la commission nationale auront pour mission de se rendre dans toutes les régions du pays, dans tous les villages, y compris ceux les plus reculés afin de dialoguer avec les habitants sur l’opinion qui est la leur sur la gestion de la gouvernance à Djibouti, sur les prestations des services de l’Etat. Ils auront la possibilité d’expliquer la perception qui est la leur des difficultés, des blocages, qu’ils constatent dans la bonne marche de la société. Ils auront enfin une tribune pour discuter de ce qui ne va pas dans le pays, mais c’est aussi un lieu de proposition. Aussi il appartient à chaque individu de contribuer à améliorer la vie de la cité, cela doit être également un laboratoire d’idées pour le Djibouti de demain. La société ne sera plus harmonieuse que si chacun des citoyens se décide à apporter sa pierre à l’édifice. D’ailleurs tout le mérite de ce processus est de mettre autour de la table toutes les parties.
Même si par le passé ceux-ci ont été opposés, le mécanisme permet de créer un espace de dialogue entre le gouvernement, les partis de l’opposition, et les citoyens afin de trouver ensemble des solutions aux problèmes communs du développement du pays. C’est la raison pour laquelle ce lieu doit être avant tout un lieu rassembleur, où tous ses membres ne sont guidés uniquement par un seul intérêt, comment faire pour que le pays avance de manière plus équilibrée, plus juste et que ses habitants se sentent tous plus concernés par les questions relatives à la bonne gouvernance en règle générale, puisque la clé du développement se situe évidemment là.
Au-delà lorsque le rapport d’évaluation pays sera publié, il permettra aux autres pays africains de connaître les problèmes de la République de Djibouti. Ceux-ci connus, il sera possible aux États membres de l’Union de proposer une assistance, un appui sur des points soulevés dans le rapport d’évaluation et qui correspondent à des réalités surmontées ou en voie d’être éradiquées par ces pays. Comme vous le voyez ce qui est prôné par ce mécanisme c’est le partage des connaissances, le partage des expériences, notamment dans la résolution des problèmes de fond, entre les pays du continent. Je suis convaincu que ce processus va changer irrémédiablement la manière de gouverner en Afrique pour le plus grand bien être de nos peuples. Cela peut sembler difficile à comprendre pourquoi les chefs d’État s’engagent dans cette voie que lorsque l’on n’en a pas saisi toute la portée de cette démarche. Aujourd’hui nous sommes dans la globalisation, celle-ci requiert des positions fortes, et une position forte en Afrique ne peut être établie qu’à partir d’un instrument commun. Un instrument commun que l’on peut opposer aux autres alternatives qu’offrent les autres parties du monde. Et, le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs est l’instrument privilégié, puisqu’il permet de montrer aux yeux de l’Occident entre autres, qu’un mécanisme est engagé pour améliorer la gouvernance au sein des pays de l’Union africaine, et ce à travers un instrument d’évaluation continentale de grande pertinence. Celui-ci permettra de faire évoluer en profondeur les mentalités, de faciliter le dialogue entre toutes les parties prenantes avec pour finalité un objectif commun, l’instauration d’un dialogue permanent dans nos pays. D’ailleurs, je peux vous dire que ce processus a suscité l’admiration de nombreux pays de part le monde. Par exemple nous nous sommes rendus en Amérique latine car certains pays de ce continent souhaitent adapter ce mécanisme : Colombie, Bolivie, ou encore les chercheurs du Venezuela sont les pays les plus curieux, ils cherchent des moyens de l’adapter à la spécificité de leur continent.
En terme d’avancée, on peut citer le cas de l’île Maurice, qui est le plus évident puisque le pays après avoir achevé le mécanisme, a adopté les recommandations issues de l’évaluation dans un plan quinquennal : c’est une innovation ! C’est la première fois qu’un pays souverain en fait un instrument de travail avec un agenda pour adopter les mesures proposées qui découle de l’évaluation.
La seconde avancée est que nous constatons de plus en plus de chercheurs s’engager dans la recherche à propos de ce mécanisme. On voit un engouement des populations quant à l’adoption des instruments internationaux. Au cours de ces forums il n’est pas rare de voir la population discutée de protocoles, de chartes, et ce tenez- vous bien, dans des tous petits villages… Le MAEP a contribué à vulgariser, à disséminer les instruments internationaux qui n’étaient pas connus par les populations. La prise de conscience est réelle. Ce qui est certain pour les pays qui se sont engagés dans ce processus, il y a un avant MAEP et un après MAEP…

Propos recueillis par Mahdi A.

Gustave Assah, sociologue, coordonnateur Social Watch Bénin,
Pour le niveau de développement de l’Afrique, nous sommes à quelle altitude ? (…) Et face à tous ces problèmes qui ont été exposés précédemment, quelle est notre attitude ? Je pense que de notre attitude dépend notre altitude en matière de développement.
Il s’agit essentiellement de poser la question de notre attitude aujourd’hui en matière de gouvernance, pour savoir, à chaque fois, mieux mesurer notre altitude. Et souvent, on est surpris d’être à une si basse altitude alors qu’on est complice. Tous. (…) Il a été si bien dit que nous revendiquons toujours des droits sans faire attention à nos devoirs ; le MAEP devient pour nous une opportunité, pour rattraper tout ce que l’on n’a pas pu faire et toutes les fois qu’on a toujours accusé l’Occident, ou les blancs. Il y a beaucoup de choses que nous devons nous reprocher. Il faut nous regarder dans un miroir pour dire exactement : il me faut une attitude pour que je puisse impulser une dynamique au développement dans le village, dans le quartier, dans l’arrondissement, dans le département, dans le pays ; je suis un acteur du développement. Cela a été une occasion pour nous au Bénin d’ouvrir un dialogue franc pour se regarder en face, pour se dire la vérité ; le MAEP a été pour nous une opportunité de déclencher effectivement le développement à la base.

Propos recueillis par Céline Lesourd

 
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En aparté : Kojo Busia présente le mécanisme d’évaluation par les pairs
 
Éditorial de Human Village n° 19
 
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