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Noter le travail des dirigeants africains… c’est possible !
par Aden Omar Abdillahi, janvier 2012 (Human Village 19).
 

L’Afrique est sortie de sa léthargie profonde en matière de gouvernance et instaure ses propres moyens de respect de la démocratie, ainsi que de la bonne gestion des affaires économiques et sociales. En dehors de toutes injonctions émanant, habituellement, des institutions de Bretton Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale) et opportunément manoeuvrées par les pays développés, elle a mis en place son propre instrument de contrôle des dirigeants africains. C’est tout l’esprit et le but du très ambitieux Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP). Comment l’idée d’un tel mécanisme a-telle vue le jour ? En quoi consiste ce nouvel instrument ? Quel est son fonctionnement ? Qu’en est-il concrètement de son application à l’échelle continentale ? Et enfin où en sommes-nous au niveau de notre pays ?

Origine, esprit et objectif
Né de la volonté des dirigeants africains et adopté en 2003 à Abuja (Nigéria) lors du 6e sommet des chefs d’États et de gouvernements chargé de la mise en œuvre du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) [1], le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs est présenté comme un outil destiné à évaluer, suivre et mesurer la performance des pays africains en matière de démocratie, de bonne gouvernance tant économique que politique et touche également le mode de gestion et l’encadrement des entreprises. Si pour certains, l’idée d’une revue par les pairs est très ancienne et trouverait déjà un antécédent, en milieu des années ’60, dans les méandres procéduraux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et par la suite reprise par l’Union européenne (UE) et le FMI, le MAEP, bien que récent, tire sa singularité de son ambition d’intégrer dans sa démarche tous les aspects de la gouvernance d’un pays. Le MAEP est un instrument cent pour cent africain, destiné exclusivement aux pays africains, auquel les États adhèrent volontairement. Il couvre de façon exhaustive quatre déclinaisons de la gouvernance : la démocratie et la politique, l’économie, la gouvernance des entreprises et enfin le développement socioéconomique.
Par ailleurs, il constitue une « contrainte volontariste » à laquelle les dirigeants africains acceptent de se soumettre afin que leurs pratiques de la gouvernance soient évaluées à l’aune de normes et codes de conduite sains, définis et mis en place par ses chefs d’État et de gouvernement.
L’objectif fondamental du MAEP est « d’encourager l’adoption de politiques, normes et pratiques en vue de promouvoir la stabilité politique, une croissance économique élevée, un développement durable et une intégration économique sous-régionale et continentale accélérée grâce au partage des expériences et au renforcement des meilleures pratiques et des acquis, y compris l’identification des lacunes et l’évaluation des besoins dans le domaine du renforcement des capacités ». En outre, c’est un formidable moyen d’apprentissage et de partage entre les pays africains car il facilite le rapprochement et l’échange d’expériences dans la pratique de la gouvernance.

Adhésion volontaire et évaluation
Malgré son jeune âge (huit ans), le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs déclenche une reconnaissance systématique et est salué dans son originalité, dans sa philosophie profonde et sa pertinence à la fois par la communauté internationale, les organismes internationaux et naturellement par les africains. Les États africains sont de plus en plus nombreux à vouloir bénéficier de l’évaluation par les pairs. Actuellement, ils sont 30 à avoir adhérés au MAEP, ce qui représente plus de 75% de la population du continent africain. Quatorze pays (Ghana, Kenya, Rwanda, Algérie, Afrique du Sud, Bénin, Nigeria, Burkina Faso, Ouganda, Mali, Mozambique, Lesotho, Ile Maurice et Ethiopie) ont déjà achevé le processus de l’évaluation de leur gouvernance et une quinzaine d’autre se trouve sur les bancs de l’examen par les pairs.
Rappelons-le, la mise en œuvre dans un pays donné de ce mécanisme, initié par et pour les Africains, est conditionnée précisément à une adhésion volontaire formulée sans ambiguïtés par les plus hautes autorités politiques. C’est le souhait exprimé le 1er juillet 2007 par la République de Djibouti lors du 7e sommet du Comité des chefs d’États et de gouvernements du MAEP à Accra (au Ghana). Ainsi, pour traduire en actions concrètes cette volonté d’être évalué plusieurs structures nationales ont vu le jour : le point focal du MAEP (ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale), le secrétariat national et la commission nationale de mise en œuvre du MAEP. Cette dernière comprend quarante-cinq membres représentatifs des toutes les composantes de la société djiboutienne (acteurs de la société civile, parlementaires, représentants du gouvernement, acteurs du secteur privé, journalistes, enseignements, autorités coutumières et religieuses, etc.) [2].
Notons avec raison et clairvoyance qu’une telle démarche n’est possible sans une volonté politique et elle signifie au moins trois choses. Tout d’abord, cela relève d’un courage politique manifesté au sommet de l’État djiboutien, et nous ne pouvons que nous en réjouir. Ensuite, il s’agit d’un souci du regard de l’autre. Qui sommes-nous sans le jugement d’autrui ? Si on est beau ou laid, fort ou faible, réellement futé ou fanfaron, le saurons-nous sans l’autre ? Individu tout comme État, nous avons tous besoin d’un regard externe. Et enfin, un désir de parfaire son travail, corriger ses faiblesses, apprendre des expériences des autres pays, persévérer là où est manifeste l’effort et prendre connaissance de ses atouts pour mieux s’appuyer dessus dans le but ultime de gouverner dans la transparence avec lucidité et responsabilité.
Cependant, ne perdons pas de vue que si le MAEP est un processus politique qui engage l’État à s’auto-évaluer, dans un premier temps, avant de l’être par une équipe africaine indépendante dans son mode de gouvernance selon des procédures uniformes, convenues et acceptées au niveau africain ; et que dans une autre dimension il responsabilise les autorités politiques d’un pays donné à la fois devant les autres dirigeants africains et également devant ses propres citoyens, il n’en demeure pas moins que c’est aussi un processus citoyen. Le MAEP accorde un rôle central aux citoyens dans leur compréhension du mécanisme, leur appropriation, la domestication des idées fondamentales et enfin leur participation active et effective à tous les stades du processus d’évaluation. Sans nul doute, l’implication de toutes les parties de la société contribuerait à « ouvrir l’espace politique aux acteurs non-étatiques ».

Conclusion
L’évaluation faite dans le cadre du MAEP, lorsqu’elle est exempte de toute manipulation politique, a démontré sa pertinence dans plusieurs pays africains, notamment au Kenya où ses recommandations ont été prémonitoires face aux violences politiques interethniques qui ont suivi les élections présidentielles de 2007. A l’aube du 35e anniversaire de notre indépendance, le MAEP nous permettra de dresser un premier bilan complet du chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui. Il mettra à jour nos atouts tout comme nos lacunes, et nous incitera à la recherche de solutions adéquates. Espérons que la volonté politique qui a présidé à l’adhésion au MAEP perdurera pour que la République de Djibouti puisse passer son examen de gouvernance devant les pairs en 2013. Faites vos calculs !

Aden Omar Abdillahi, chercheur au CERD


[1Voir le site du NEPAD, et télécharger le PDF d’une présentation par la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU.

[2Le document officiel d’adhésion de Djibouti au MAEP est en ligne sur le site des Nations-unies.

 
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