Human Village - information autrement
 
Médication ou intoxication. La santé publique est-elle en danger ?
par Mouna Frumence, mars 2011 (Human Village 15).
 

Novalgine, Action, Fajah, Khor Assé, etc. Ces noms n’évoquent-ils pas quelque chose dans votre esprit ? Certainement que si, puisque très présents à Djibouti. On en trouve partout, dans la petite épicerie du coin tout comme dans les kiosques et boutiques du centre-ville.
De quoi s’agit-il ? Des médicaments en vente libre… Du comprimé effervescent à la gélule, du paracétamol à l’aspirine, en passant par les antibiotiques, on trouve de tout et sous toutes les formes. Et pas besoin de l’ordonnance d’un toubib pour ça, l’automédication semble être la solution !
Un début de migraine, un rhume, une sensation de fatigue, un mal de tête ou de ventre ? Vite, on achète dans la petite échoppe du quartier le comprimé pour soulager le mal en question. Un geste habituel, presque instinctif pour bon nombre d’entre nous. Avec en plus un prix imbattable ! 10 fdj ou 20 fdj le comprimé pour la plupart, tout au plus 30 fdj mais jamais au-delà. À première vue, il y a de quoi être surpris !
Mais un médicament, en principe, est sensé guérir une maladie, soulager une douleur, etc. Dans cette optique, le diagnostic d’un médecin est avant tout indispensable pour
connaître précisément la pathologie en cause. La prescription médicale adéquate, avec entre-autres le nom du des médicaments, le dosage, la durée du traitement… permet d’administrer le traitement adapté à la pathologie précisément découverte. C’est muni de cette ordonnance que le patient peut ensuite se procurer les médicaments dans une pharmacie, avec tous les contrôles et conseils du pharmacien. Il s’agit là du circuit normal, du chemin qui mène vers la guérison… Mais dans notre pays, les choses ne sont pas aussi simples. Le phénomène de l’automédication est une pratique bien établie, notamment dans les milieux populaires et ruraux. Pour les maux cités plus haut et que l’on considère comme bénins, un avis médical n’est souvent pas sollicité, car cela ne semble pas nécessaire : la prise d’un de ces comprimés en vente libre « servira de calmant », et ceci de façon réflexe.
Comment cette pratique coutumière qui tend à se passer d’une prescription médicale et de conseil pharmaceutique s’est-elle instaurée chez nos concitoyens ? Peut-on avoir une confiance absolue quant à l’effi cacité de ces « médicaments » à bas prix ? Autrement dit, ont-ils les mêmes propriétés thérapeutiques que ceux achetés en pharmacie, ou s’agit-il plutôt d’un problème plus global d’accès à la médecine ?
Les interrogations sont multiples !
Nous avons tenté de connaître les raisons qui poussent les gens vers l’automédication, et notamment vers ces médicaments « bas de gamme » et les risques qui peuvent en découler. Tout d’abord pour illustrer les pratiques dans notre pays, il nous a paru nécessaire de recueillir un ou deux témoignages des personnes qui consomment de façon régulière ces médicaments.

Amina est une femme débrouillarde et une entreprenante acharnée.
Elle tient une gargote au Quartier 1 près du centre-ville afin de subvenir aux besoins de sa petite famille. Sous un abri de fortune, elle cuisine tous les jours sur place et sert le déjeuner à une centaine de clients. Mais Amina est aussi une adepte des médicaments. « Après une longue journée de travail, je ressens une terrible migraine, me dit-elle. Alors je prends souvent un ou deux comprimés « action » pour me soulager ». Je lui demande si après une telle prise ses maux disparaissent. « Oui la plupart du temps. De toute façon mes moyens ne me permettent pas d’aller à la pharmacie ».
N’étant pas affiliée à l’Organisme de protection sociale et n’ayant guère les moyens de se rendre à la pharmacie, Amina s’est résignée. Elle n’a guère le choix hormis celui de consommer les médicaments en vente libre, les seuls qui soient accessibles à sa bourse…

Il en est de même pour Ali, vendeur de khat et consommateur invétéré par la même occasion. Après une bonne séance de la fameuse « plante verte », il lui arrive de ressentir des douleurs au ventre. À ce moment là, Ali mélange le contenu d’une gélule « khor assé » avec un peu d’eau. Il boit cette mixture avec un grand verre de lait. Et l’effet escompté est souvent au rendez-vous ou presque, même si de son propre aveu, le soulagement n’est pas instantané. Je lui demande s’il est déjà allé chez le médecin ou à la pharmacie pour ses maux de ventre. La réponse est catégorique : « Non jamais, je n’en vois pas la nécessité. Il faudrait que je sois sérieusement malade pour que je consulte un médecin ».

Deux explications théoriques ressortent de ces témoignages : non-consultation médicale d’abord, et achat des médicaments en dehors des pharmacies ensuite. Dans les deux cas c’est à cause de problèmes financiers.
Les docteurs Massoure et Cuquel, respectivement cardiologue et pharmacienne à l’hôpital militaire Bouffard, ont accepté de nous apporter quelques éclaircissements.
Concernant le problème des achats « dans le kiosque du coin », pour le docteur Massoure, le problème provient sans nul doute de la cherté des médicaments. Les
médicaments vendus en pharmacie sont éloignés des réseaux de distribution.
Par conséquent le coût du transport est, au final, répercuté sur le prix des médicaments.
Ceci favorise le développement d’un marché parallèle avec des génériques, moins onéreux, qui proviennent de Chine, d’Inde, d’Éthiopie, et sur lesquels aucune étude n’a peut-être été réalisée.
En sa qualité de pharmacienne, Le Dr Cuquel m’informe qu’en France la réglementation est très stricte. Il existe ce que l’on appelle « le monopole pharmaceutique », défini dans la législation française (code de la santé publique = CSP). En tant que professionnel du médicament, parce qu’il connait les conditions de conservation et d’administration de ces produits particuliers que sont les médicaments, le pharmacien détient le monopole de cette « dispensation ». Ils sont les seuls à avoir la compétence de vendre ces produits, après contrôle de la prescription et conseils au patient.
Après une observation rigoureuse des différents échantillons des génériques que l’on peut trouver dans toutes les épiceries de la ville, les deux praticiens émettent plusieurs remarques quant à leurs qualités galéniques, c’est-à-dire leur mise en forme.
Tout d’abord, la composition, à savoir le principe actif (ex : l’aspirine) ainsi que les excipients (les autres composants qui servent à la mise en forme du médicament, comme le lactose), le nom du fabricant, et la date de péremption ne sont pas inscrits sur la plaquette individuelle de chaque comprimé ni sur les comprimés, eux-mêmes. Savoir exactement ce que l’on s’administre nécessiterait alors de détenir la totalité de la plaquette.
On constate de même que pour certains médicaments la date limite d’utilisation est très courte (exemple : expiration dans moins d’un mois). L’usage d’un tel médicament peut dès lors s’avérer imprudent. Dans ce cas, pour des raisons de santé publique, ce dernier doit normalement être retiré de la vente. Il apparaît ainsi que ces génériques n’obéissent pas aux règles strictes de la pharmacovigilance. Autrement dit, contrairement à ceux vendus en pharmacie, ces médicaments « de seconde zone » ne font pas l’objet d’un contrôle et d’une surveillance même s’ils sont très consommés.
Ensuite, on remarque que le conditionnement, garant de l’efficacité du médicament, n’est pas toujours adéquat. Afin de préserver les qualités médicales, un médicament est enrobé de telle façon que sa protection soit assurée, mais dans la mesure où certaines conditions sont respectées. Le fait de vendre des médicaments sans emballage, soumis à l’humidité, la chaleur, et à la lumière, peut effectivement représenter une perte de qualité, parfois un danger à cause de la dégradation du médicament.
Enfin, on remarque parfois que les substances actives ne sont pas toujours bien dosées. Par exemple : le comprimé « action » est un cocktail d’aspirine, de paracétamol et de caféine dont les doses habituellement efficaces ne sont pas respectées.
Nous évoquons ensuite avec le Dr Massoure le problème des antibiotiques . Une utilisation à mauvais escient des antibiotiques entraine dans le meilleur des cas une
inefficacité du traitement. Cela peut se traduire par des effets indésirables, parfois graves, pouvant entraîner la mort dans certaines circonstances (allergie, infection grave comme une méningite…).
Loin de guérir, l’automédication comme l’utilisation d’antibiotiques à forte dose peut à contrario, entraîner des dégâts irréversibles, par exemple l’affaiblissement du système immunitaire. On ne soigne pas le mal par le mal !
En outre, la prise systématique d’antibiotiques conduit le plus souvent à une sélection des germes, c’est-à-dire que les bactéries deviennent résistantes aux antibiotiques. « Et malheureusement, nous constatons qu’à Djibouti le taux de résistances bactériennes est très élevé pour les patients hospitalisés, qu’ils aient déjà été auparavant hospitalisés ou traités en ambulatoire en ville ». La consommation des antibiotiques sans avis médical peut s’avérer dangereuse. Une personne malade ne peut être son propre médecin.

À vouloir se soigner seul, on en vient à mettre davantage sa santé en péril.
Un exemple simple : la gélule « khor assé » est généralement prise pour les maux de ventre. Or le principe actif de ce comprimé est la tétracycline ; une molécule antibiotique qui est indiquée dans les infections par inoculations (les morsures d’animaux…), certaines infections génitales, et éventuellement pour le choléra mais pas pour les autres diarrhées à salmonelles ou shigelles qui sont beaucoup plus fréquentes à Djibouti.
Le dénuement et le manque de moyens expliquent donc largement le recours vers ces médicaments « bas de gamme ». Faute d’argent, beaucoup de patients se résignent à se soigner eux-mêmes à leur façon, avec des médicaments trouvés « hors du circuit ». En fin de compte, on se rend compte que ce n’est pas uniquement l’habitude qui pousse la population vers l’automédication. Le portefeuille étant serré pour une grande majorité, le fait de se rendre à l’hôpital pour voir un médecin et d’acheter les médicaments chez les professionnels s’apparente à du luxe. Un luxe que l’on peut s’offrir que lorsque l’on souffre gravement. Ce qui – par voie de conséquence – signifie qu’une migraine, une simple indisposition ou une douleur quelconque ne relèvent nullement de ce cas.
Finalement le problème reste double : d’une part l’accès aux soins médicaux et d’autre part le coût de certains médicaments, qui demeurent pour la plupart inaccessibles. Néanmoins, on trouve aujourd’hui dans les offi cines des médicaments génériques de qualité et souvent à prix réduit. Mais il faut croire que nous n’avons pas toujours le bon réflexe !
Cependant, les deux praticiens interrogés sont formels. Il ne peut y avoir, malgré tout, aucune certitude sur l’efficacité de ces génériques en vente libre. Le risque est d’autant plus grand qu’il n’y a pas moyen d’établir leur traçabilité. Selon le docteur Cuquel, si les médicaments ne sont pas surveillés, s’ils ne sont pas soumis à une réglementation stricte, il n’est pas exclu que leur composition contienne des substances additives parmi lesquelles certaines peuvent être toxiques.
Le fait d’entendre ceci donne vraiment froid dans le dos. La vente libre de ces médicaments constitue un réel danger pour la santé publique. Nous avons tenté d’interroger certains vendeurs « au détail » pour savoir comment ils se fournissaient. Embarrassés, ils ont esquivés la question. D’après eux, l’approvisionnement de tous leurs produits se fait auprès des gros détaillants de la place.
Un grand nombre de questions restent en suspens. D’où viennent ces médicaments ? Quel est leur degré de nocivité pour la santé publique ? Un contrôle est-il exercé sur leur entrée ? Ces médicaments sont-ils soumis à la même taxation que ceux vendus en pharmacie ? Ou s’agirait-il plutôt d’un marché illégal ? Dans ce cas, quel est le manque à gagner pour l’Etat ?

Le Dr Mouhamadou Emmanuel Diène, pharmacien à la Corne de l’Afrique, a accepté de me donner quelques éléments de réponse.
« Les pharmacies effectuent leurs commandes directement chez ce que l’on appelle les grossistes-répartiteurs établis en France, les seuls habilités à délivrer les médicaments aux officines. La réglementation est donc stricte. Mais en ce qui concerne les médicaments en vente libre, ils proviennent essentiellement de la sous-région. Ils contournent les services de la douane et ne sont par conséquent soumis à aucune taxation. Il en résulte une concurrence déloyale vis-à-vis des pharmacies et un manque à gagner colossal pour l’Etat ».
Mais au-delà de ces considérations, le pharmacien affirme que l’automédication est un problème récurrent à Djibouti. De plus, ces médicaments en vente libre échappant à tout contrôle, leur consommation tend à « créer une résistance chez l’homme en cas de forte dose avec toute une série de complications, problèmes d’élimination au niveau rénal, au niveau hépatique (foie), etc. »
Selon l’avis du praticien, il est nécessaire d’instaurer une réglementation à deux niveaux. Il faut d’abord homologuer les prix des médicaments dans toutes les pharmacies afin d’éviter les marges qui existent actuellement.
Ensuite, il faut réglementer ces médicaments en vente libre en établissant un suivi et une interdiction de leur commercialisation parce qu’ils mettent sérieusement en danger la santé publique.

Dans ces conditions, que nous appartient-il de faire à notre niveau ?
En attendant une éventuelle réglementation quelle attitude devons nous adopter ? Quelques précieux conseils ! De façon générale, l’automédication est à éviter en particulier pour les affections aigues ou qui semblent grave d’emblée. Comme le dicton le dit si bien, mieux vaut prévenir que guérir ! L’utilisation massive d’antibiotiques sans avis médical est potentiellement inefficace voire dangereuse. De même, l’usage abusif des antiinflammatoires constituent aussi un véritable danger pour la santé.
En effet, la santé de chacun se trouve avant tout, entre ses propres mains. Même si on n’a pas toujours les moyens de se soigner correctement, se rabattre sur ces médicaments « douteux », et sans consultation médicale, n’est pas la solution. Au risque de se rendre encore plus malade. À chacun de préserver jalousement sa santé !

Mouna Frumence

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
Journée internationale de la femme 2017
 
Abdi Mohamed Abdillahi, laveur de voitures
 
Code de la route, « dura lex, sed lex »
 
Les normes sanitaires dans deux établissements djiboutiens
 
Les Djiboutiennes et les règles
 
Association Mouhbani
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |