Human Village - information autrement
 
Djibouti ne peut pas continuer au même pas
par Mahdi A., mai 2020 (Human Village 39).
 

Pour Barbara Manzi, « Djibouti ne peut pas continuer au même pas, elle ne peut plus se permettre ça… ».

Barbara Manzi, coordinatrice résidente du système des Nations unies a accordé un entretien exclusif à Buuti.tv, durant lequel elle a été interrogée sur les actions entreprises par les agences onusiennes pour accompagner la riposte nationale contre le Covid-19 et ses conséquences immédiates sur les plans sanitaires et économiques. Elle a soutenu les mesures fortes prises par les autorités pour lutter contre ce fléau. Elle voulait également rétablir la vérité à propos d’informations erronées diffusées par la presse internationale. Elles seraient dues à une interprétation de données calquée sur des modélisations européennes, alors que la méthode de la riposte en République de Djibouti, répond à une stratégie différente. Pour Barbara Manzi, la riposte djiboutienne est la plus performante du continent, et parmi les meilleures au niveau mondial. Dans un élan du cœur, elle souhaite que Djibouti, qu’elle voit en bonne position pour relever les défis de demain, se fasse violence pour se reformer, se mobiliser, de manière inclusive afin de transformer ses fragilités structurelles en opportunités. Elle lance un appel à la jeunesse pour qu’elle se manifeste, qu’elle prenne son avenir en main, qu’elle s’affranchisse des obstacles par l’ingéniosité, la créativité, l’action, le dynamisme, l’ouverture d’esprit… Les seules limites à leur ambition, plaide-t-elle, est celles que la jeunesse se fixe elle-même. C’est pourquoi elle aimerait voir les jeunes romprent les brides qui les freinent et prendre leur envol pour construire un Djibouti demain, plein de promesses…

La situation actuelle du Covid-19 à Djibouti
C’est « une tragédie globale ; il n’y a pas un pays au monde qui n’a pas été touché, une personne au monde qui n’a pas été touchée. Que cela soit du point de vue sanitaire, ou que cela soit socio-économique ou émotionnelle. Moi je suis italienne, vous pouvez vous imaginer, je suis là, main dans la main avec les Djiboutiens, mais mon cœur un petit peu avec ma famille.
Je pense qu’il faut faire un petit peu l’historique, que le gouvernement a eu un immense courage et a mis tous les efforts, toutes les ressources sur la table pour reprioriser certains projets. Avoir le courage de dire : « je tire d’un côté », quand on sait que le pays a besoin de beaucoup, mettre en périls ses investissements pour se doter d’un moyen de répondre au Covid n’a été facile, comme il n’a pas été non plus évident de demander aux Djiboutiens, ainsi qu’à tous les gens qui vivent à Djibouti, de rester [confinés]. De maintenir certaines mesures de sécurité, et de distanciation. Cela n’a pas été facile car cela signifie, selon les estimations du gouvernement la perte de 40 000 postes de travail. Pas définitivement peut-être, on travaille avec le gouvernement dans ce sens-là. Cela signifie concrètement un impact énorme sur l’économie, mais aussi pour les enfants qui ne peuvent pas à l’école… La situation maintenant nous dit que tous les efforts mis en place sont en train de payer. Vraiment, je salue le travail qui a été fait par les autorités civiles, militaires et sanitaires pour s’être munies de moyens pour la réponse. On a vu une augmentation incroyable du nombre de cas, ce qui a préoccupé énormément les gens dans la région, et ailleurs dans le monde. Mais franchement si vous considérez les données, ces chiffres nous disent que Djibouti est le premier en Afrique en termes de nombre de tests par habitant. Djibouti est l’endroit où l’on a beaucoup de cas asymptomatiques, où l’on a trouvé les cas à l’aide d’un système très actif de recherche pour s’assurer que l’on les prenait en charge avant que la maladie ne se manifeste. Et donc cela, a éliminé un poids, une surcharge de travail pour les soins curatifs. De l’autre côté, je vous disais, il y a d’autres implications socio-économiques, notamment sur la croissance économique, impactée par la situation de confinement – mais surtout sa durée -, mais plus encore selon la manière dont le commerce mondial réagira, aggravé par l’hyper concentration d’une économie de service, comme celle de Djibouti, qui dépend beaucoup des échanges mondiaux. […] Il faut donc commencer maintenant à penser à l’après. Penser à l’après, parce que lorsqu’il y a une crise, il y a beaucoup de souffrances, mais aussi des opportunités pour enclencher des changements. Je pense que c’est vraiment le moment de profiter de cette crise pour trouver un chemin vers un développement plus durable, plus soutenable, plus égal, où tout le monde puisse avoir effectivement de meilleures opportunités. C’est un moment où l’on espère créer des systèmes différents, et ça, c’est quelque chose que les Nations unies sont prêtes à mettre sur la table, nous avons acquis des expériences ailleurs […], on a un certain nombre de connaissances [qui pourrait servir à] lier les différents éléments, les différents pays. Je sais qu’il y a beaucoup de consultations qui sont faites avec beaucoup d’autres pays, je sais que Djibouti est en train d’apprendre, de demander, etc. parce le pays veut le mieux [pour son peuple] sous la houlette de son excellence le président Ismail Omar Guelleh. Qui a eu [je tiens à le dire] encore une fois le courage de demander un sacrifice énorme pour trouver une solution [à la pandémie].

La raison pour laquelle nous sommes ici, c’est donner les éléments de réponse à la riposte selon les priorités qui ont été identifiées par le gouvernement. Le gouvernement a lancé le pacte national solidaire qui développe les actions d’urgence, que cela soit en termes de santé, de protection sociale ou économique. Et naturellement nous, on est derrière. Il y a aussi d’autres plans qui ont été mis en place, […] pour l’éducation entre autres. Et là aussi on est en train de travailler pour essayer de répondre à cela. Qu’est-ce que l’on fait ? On travaille avec le ministère des Affaires sociales pour la solidarité, par exemple pour la distribution des bons pour les familles les plus démunies. On travaille avec le ministère de la Santé, mon collègue de l’OMS y est à fond, au point que je m’interroge pour savoir s’il est encore de l’OMS, ou du ministère de la Santé. C’est pour dire à quel point on collabore main dans la main. Et ça, c’est l’esprit, on est ensemble ! Il y a aussi les collègues du PNUD qui travaillent avec le CA, la Banque mondiale, le ministère de l’Économie et des finances, notamment pour réaliser les projections et voir les moyens pour répondre et financer. Tout ça, c’est notre objectif : on n’est là, pour les gens, à côté du gouvernement, pour l’appuyer. On est aussi là pour donner des éléments pour que les plaidoyers au niveau international aient un succès. Le secrétaire général des Nations unies a demandé que 10 % du PIB global soit dévoué à la réponse Covid, que le remboursement de la dette – intérêts et capital - soit suspendu. Nous étudions aux côtés des institutions financières internationales les meilleures solutions pour parvenir à alléger [ce goulot d’étranglement] pour les États, ou à créer un espace fiscal qui permettra au pays d’avoir une meilleure réponse. Comme vous pouvez le voir, c’est donc une chaine de partenaires pour le développement : on travaille avec l’Igad, l’Union africaine, les bureaux régionaux des différentes agences, même si leur siège n’est pas situé à Djibouti, pour donner un support pour répondre aux besoins de la population, et nous menons un plaidoyer auprès du gouvernement pour nous assurer qu’il ait une capacité suffisante pour investir et faire face aux imprévus… comme la crise du Covid. C’est une crise terrible et mondiale, une crise qui a révélé les inégalités, les [actions] floues, et c’est sur ces constats posés, que nous devons partir pour améliorer [l’existant]. »

Soutien au gouvernement face à la pandémie
« On est là, pour répondre aux priorités du gouvernement. D’un côté, on a réécrit nos projets, on les a repriorisés, et on a pu aussi trouver quelques fonds en plus pour accompagner la réponse Covid. […] Il y a une semaine, les Nations unies avaient mobilisé 7,4 millions de dollars, dont 2,5, issus de ressources nouvelles […]. Concernant l’impact secondaire, c’est-à-dire économique, là aussi nous avons déjà investi un peu plus de 8 millions de dollars. C’est donc plus de 15 millions de dollars qui sont déjà sur la table. D’autres financements sont attendus, ou, en cours de discussion avec nos partenaires. Nous sommes en outre en train de préparer un document qui définira notre réponse d’urgence à la pandémie, [en fonction des] priorités qui ont été discutées avec le gouvernement. »

Impact des inondations sur la lutte contre le Covid 19
« Djibouti, malheureusement, continue à subir des inondations fréquentes, conjuguées à des périodes de sècheresse. Une réalité qui donne une idée de l’impact climatique sur Djibouti : 100 000 personnes [sinistrées] l’an passé, 100 000 personnes il y a deux ans, 100 000 personnes cette année… et la plupart sont les mêmes gens. Des gens démunis, qui n’ont pas forcément un foyer pour rester chez, pour se conformer aux indications [sanitaires] du gouvernement. Ce sont des gens qui ont des conditions de vie difficiles, les plus vulnérables, qui vivaient du marché informel. Ces gens étaient en train de recommencer à vivre, jusqu’à ce que le nouveau coronavirus, leur soit tombé dessus sans prévenir… A cela, se sont ajoutées les inondations du 21 avril. Des gens éreintés, que l’on essaie de soutenir du mieux possible avec le ministère de la Femme et d’autres organismes. Rendez-vous compte, certaines familles ont perdu ce qu’elles avaient reçu quelques jours avant a peine. C’est donc recommencer encore une fois le travail. La fatalité c’est désespérant, parfois décourageant, mais on ne peut pas, on ne doit pas se décourager : il nous faut être des sortes avocats permanents pour nous assurer que ces individus puissent avoir ce dont ils ont besoin. Attention je ne parle pas de donations, ou de créer des dépendances. »

L’après Covid, une nouvelle ère
« Il y a beaucoup d’options dans nos discussions. Doit-on revenir à nos programme pré-Covid ? On sait que le monde a profondément changé, et encore à l’heure où je m’exprime on ne connnaît pas l’étendu des changements à venir. Il faut être flexible, il faut avoir un système où l’on regarde à 360 degrés. Il faut penser et être focalisé maintenant, il faut voir aussi ce que sont les options, et en tirer les profits. Djibouti est dans une situation vraiment exceptionnelle, mais aussi très fragile. Ses ressources dépendent du circuit maritime international, mais aussi des interpénétrations économiques régionales, pour la plupart elles sont concentrées sur une économie de service. La réflexion porte sur les moyens disponibles pour diversifier cette hyper concentration des activités. Câbles sous-marins, manufactures, routes, productions d’énergies, il y a pleins de choses encore… Il ne faut pas avoir peur d’expérimenter, de s’ouvrir à des idées différentes. Il faut investir dans le capital humain pour que l’on puisse faire face aux défis à venir. Le monde n’est plus le même : Djibouti ne peut pas continuer au même pas, elle ne peut plus se permettre ça… tout en respectant la culture, en respectant toutes les facette des expressions qui existent. C’est un pays souverain, avec sa propre façon de vivre. C’est pareil d’où je viens, une ville portuaire.
Sans doute quand je disais tout à l’heure que les équilibres mondiaux sont en train de changer, les dynamiques de l’économie sont en train de changer. Moi, je suis une militante du multilatéraliste, je suis convaincue que la communauté humaine doit se mélanger. On a la possibilité d’aller au-delà des problèmes que l’on avait avant. […] Rappelons-nous que chacun de nous, est un être humain, que chacun de nous, peut apporter sa contribution. Je lance un appel à la jeunesse : le monde n’est plus aux gens aux cheveux blancs comme moi. Le monde appartient aux jeunes. On a besoin d’idées, on a besoin de se secouer. On a besoin de vous entendre. On est là pour vous entendre. C’est un peu l’appel de ce que le secrétaire général a demandé pour le 75e anniversaire des Nations unies. Il y a aura aussi des échanges dans ce sens-là qui sont planifiés à cette occasion. Et oui, le monde a changé, a brisé certaine habitude : profitons-en ! Faisons que cette tragédie devienne une possibilité pour un monde meilleur. Et on a besoin de tout le monde pour y parvenir.

Mot de fin : On est ensemble, c’est le mot qui me vient à l’esprit. Moi, je n’ai pas besoin que de mon équipe, j’ai besoin de tout le monde. Pour réussir dans nos actions aux Nations unies, on a besoin que toutes les contributions puissent être mises sur la table, être analysées, dans le respect naturel des volontés du pays souverain. Mais on est là, on est là pour vous. On est là, à l’écoute. Comme acteur neutre on n’a pas d’intérêt, et c’est une cause profonde qui m’a d’ailleurs convaincu de travailler pour les Nations unies. Bras ouverts, on est à l’écoute de la jeunesse, du peuple. S’il vous plait : dites-nous ce qui va ou ne va pas, ce que l’on peut faire pour parvenir à un monde meilleur. »

Mahdi A.

 
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