Human Village - information autrement
 
L’hôpital Al Rahma, un foyer du covid-19
par Mahdi A., avril 2020 (Human Village 38).
 

L’annonce aujourd’hui, lundi 6, de 31 nouvelles personnes dépistées positives au covid-19 a fait l’effet d’une bombe auprès de la population. À peine a-t-elle eu le temps d’absorber cette nouvelle, qu’un autre coup de massue est venu la sortir de sa torpeur : le conseil des ministres a pris la décision de prolonger la durée du confinement d’une semaine, jusqu’au 16 avril. Ils étaient nombreux à compter les jours avant la fin programmée du confinement, avec notamment l’espoir de retourner gagner leur pain et reprendre la vie comme avant l’état d’urgence sanitaire. La déception est immense. Ils espéraient une libération et les voilà interdits de retourner dans la rue, et donc sans possibilité de revenus. Cette mesure de protection imposée à l’ensemble du territoire reste complètement incompréhensible pour de nombreux citoyens. La pilule risque de mal passer si les explications sanitaires ne sont pas rabâchées inlassablement, et si d’autres solutions ne sont pas trouvées pour soutenir ces foyers au bord du gouffre que la seule délivrance pour quelques uns seulement de boites de conserve alimentaires et autres produits de premières nécessités.

Les craintes du ministère de la Santé qui demandait aux personnes arrivées à Djibouti entre le 14 et 17 mars, c’est-à-dire avant l’interruption des vols commerciaux, de se signaler se sont révélées justifiées. Deux expatriés, un employé des Nations unis et un cardiologue du centre hospitalier Al Rahma, ont été diagnostiqués positifs le 4 avril. On comprend mieux l’approche agressive des services sanitaires qui ont décidé d’augmenter la pression sur les passagers des vols recherchés en diffusant leur nom et leur portrait lors des journaux télévisés pour les contraintes à venir se faire tester. L’enjeu est crucial, ces personnes récalcitrantes pourraient diffuser très largement le virus dans la population. La dangerosité de ces individus potentiellement infectés vient d’être mis en évidence avec la mise en quarantaine de l’institution hospitalière Al Raham. L’un de ses médecins a en effet diffusé le virus à l’équipe médicale mais aussi potentiellement à de nombreux patients. C’est la raison du nouvel appel des services sanitaires demandant à toutes les personnes ayant été en contacts avec le personnel ou s’étant rendu à Al Rahman de se signaler rapidement auprès du numéro vert 1517. Les 31 nouveaux cas détectés ce jour comprennent 23 personnes travaillant dans cet hôpital. Une cellule de crise a été déployée pour tenter d’éteindre dans les délais les plus brefs ce nouveau foyer infectieux. La situation est d’autant plus dramatique qu’il s’est déclaré en plein cœur d’un quartier connaissant une très forte densité d’habitants.
Comme l’a déclaré dans son communiqué le secrétaire général du ministère de la Santé, Saleh Banoita Tourab, l’établissement est considéré comme une zone covid et placé en quarantaine. il est fermé au public tant qu’il n’aura pas été soigneusement désinfecté et qu’un état des lieux épidémiologique sérieux n’aura pas été établi. Il s’agit d’éviter des infections en cascade.
La plus grande vigilance s’impose. Le virus très contagieux a pu se répandre comme une trainée de poudre, ce qui justifie la désinfection et le test généralisé de l’ensemble du personnel et des patients. Une étude chinoise s’est interrogée sur la dissémination du virus sur les surfaces d’un bâtiment de plusieurs étages et la contamination de certains occupants mais également les conditions de sa propagation en milieu hospitalier. « Les auteurs ont aussi noté que l’ensemble des usagers de l’immeuble avaient accès à des équipements communs (toilettes, ascenseurs) […]. Une personne en charge du nettoyage des toilettes a aussi été atteinte par le coronavirus ».
Face à tous ces éléments, l’équipe de la docteure Cai a pu émettre des hypothèses sur la contamination de l’ensemble des malades de l’immeuble. Selon leur étude, « les toilettes communes pourraient être la source d’infection », même si certains clients ne les ont pas utilisées. Pour ces derniers, les boutons ou parois d’ascenseurs sont soupçonnés, même si les prélèvements s’y sont avérés négatifs. On notera au passage que la transmission fécale serait une forme de contamination selon d’autres études [1].
« Nous ne pouvons exclure la possibilité de personnes infectées inconnues (des porteurs asymptomatiques) qui auraient répandu le virus », concluent ces scientifiques. Ils estiment cependant que leurs « découvertes semblent indiquer qu’une transmission à basse intensité s’est produite sans contact proche prolongé dans ce centre commercial, c’est-à-dire que le virus s’est propagé par transmission indirecte ». Et non par l’intermédiaire d’objets, donc. » [2].

Une autre enquête médicale est riche en enseignement mais aussi malheureusement d’inquiétudes. « Une autre étude publiée le 4 mars dans la revue médicale Jama [3] s’est intéressée à la contamination du mobilier en milieu hospitalier. Selon Sean Wei Xiang Ong, du centre national des maladies infectieuses de Singapour et ses collègues, la chambre d’un patient dans un centre de soins dédié aux malades du Covid-19 avait été contaminée en plusieurs endroits, dont les orifices de ventilation et les toilettes (y compris les poignées de porte).
« Il y a eu une contamination environnementale extensive » par un patient atteint du Covid-19, assurent les auteurs. « Les échantillons de la cuvette des toilettes et du lavabo étaient positifs, ce qui suggère qu’une excrétion virale dans les selles pourrait être un chemin de transmission potentiel. » Bonne nouvelle, après nettoyage, plus de traces du virus, « ce qui suggère que les mesures actuelles de décontamination sont suffisantes » [4].

Ces différentes études confirment la pertinence de la décision de mise en quarantaine d’Al Raham. Elles mettent aussi en lumière la nécessité d’appliquer à la lettre des protocoles préventifs pour protéger le personnel hospitalier. Pour rappel la Chine a payé un lourd tribut dans cette guerre contre le covid-19. Près de 3500 membres de son personnel de santé ont été infectés lors des soins ; en Espagne, 10% des personnes infectées sont des soignants… Djibouti, contrairement à la Chine ou l’Espagne, ne dispose pas de personnel médical en réserve pour remplacer les agents malades, et donc mis en indisponibilité. C’est pourquoi il faut rester vigilant et surtout veiller à leur fournir tous les moyens de protections nécessaires en quantité suffisante. Dans le prolongement de la même idée, le gouvernement ne devrat-il pas, par prévention, imposer à ses administrés le port du masque, ou à défaut de foulards, voire de bandana sur les voies respiratoires pour faire barrière à la propagation ?

Signalons aussi que pour faire face au pic des personnes malades, le ministre de la Santé Mohamed Warsama Direh a indiqué au cours du conseil des ministres de ce matin vouloir réquisitionner plusieurs hôtels pour mettre en observation les nouveaux cas positifs : « Il est prévu l’extension des deux sites dédiés à la quarantaine et la prise en charge. Ce dispositif a été renforcé par la mise en œuvre des mesures prises par le gouvernement et la mobilisation des ressources. [5].

Enfin, la campagne de désinfection à la javel des rues d’Arta effectuée par de nombreux gendarmes revêtus de combinaison de protection n’aurait été qu’une perte de temps : « De là à vouloir tout désinfecter y compris nos rues, il n’y aurait qu’un pas à franchir… mais les désinfectants d’intérieur, pour la plupart basés sur l’eau de javel, ne sont peut-être pas aussi efficaces dehors que dedans. La javel se décompose sous l’action des rayons ultraviolets du soleil, mais ces rayons ont aussi des effets destructeurs… sur les coronavirus, comme le souligne Juan Leon [spécialiste de sciences environnementales à l’université Emory aux Etats-Unis]. De plus, que va-t-on décontaminer dehors ? “Personne ne se promène en léchant les trottoirs ou les arbres”, remarque-t-il. » [6].
À moins de considérer que la vaste opération de désinfection réalisée la semaine dernière comme une sorte de placebo pour les habitants d’Arta, effrayés et remontés contre les autorités politiques qui ont fait de leur ville le principal lieu de traitement des personnes atteintes par le Covid-19. Comme quoi, parfois, une belle mise en scène peut suffire pour apaiser même les craintes les plus folles.

Mahdi A.


[2Jean-Paul Friz, « Combien de temps le coronavirus survit-il dans l’air et sur les surfaces ? », Nouvel Observateur, 14 mars 2020.

[4Jean-Paul Friz, « Combien de temps… », art. cit.

[5« Communiqué de la 6e séance du lundi 06/04/2020 », Présidence, 6 avril 2020.

[6Jean-Paul Friz, « Combien de temps… ? », art. cit.

 
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