Human Village - information autrement
 
Covid-19 : quel va être le prix ?
par Mahdi A., avril 2020 (Human Village 38).
 

Le gouvernement d’Ismail Omar Guelleh est confronté à une situation incroyable depuis la détection du premier cas du Covid-19 sur notre territoire. Des nombreuses mesures ont été prises pour contenir sa propagation, que cela soit la sensibilisation sur les bonnes pratiques pour faire barrière à la maladie, le confinement de la population et la mobilisation de l’ensemble des forces de sécurité pour faire appliquer cette mesure de protection, la fermeture des frontières terrestres et aériennes, des restaurants, bars et écoles, de l’administration publique et des établissements privés non essentiels, ou la mise en urgence des services sanitaires avec la préparation et la formation du personnel à la prise en charge des patients atteints par le virus.
Pour l’heure, cela semble fonctionner. L’assistance médicalisée aux 33 cas répertoriés et hospitalisés ce jour (1er avril) au centre d’Arta se déroule correctement. Une personne détectée l’atteste sur les réseaux en saluant la qualité et la disponibilité du personnel de santé. Au moment où elle s’exprime, les symptômes des personnes hospitalisées sont mineurs : toux, et fièvre. Des éléments rassurants pour la septième journée d’une personne infectée. La donne sera bien évidemment différente pour des individus à la santé plus fragile. Le ministère de la Santé n’a jamais communiqué – sans doute pour ne pas effrayer la population – sur la disponibilité des appareils respiratoires. Quel que soit le nombre en état de fonctionnement et complètement opérationnels, ils se révèleront insuffisants si notre pays connaissait une courbe de propagation de la maladie observée ailleurs.

C’est la raison de l’intense campagne de sensibilisation sur tous les supports existants : spots d’informations sur les réseaux sociaux, affichages extérieurs, mobilisation des associations de quartiers au domicile des habitants, éditions radiophoniques et télévisuelles spéciales quotidiennes avec des interventions de nombreux spécialistes ou acteurs de premier plan engagés dans la réponse à cette pandémie. Ces actions multiformes ont un point commun, elles sont pédagogiques et ambitionnent d’atteindre le plus grand nombre possible. Sur ce point c’est presque gagné. Par contre pour que la population se conforme rigoureusement aux mesures préconisées, c’est une autre paire de manche. Une promenade dans les ruelles des quartiers 2, 4 et 6 lundi matin montre qu’il y a une marge entre la compréhension des informations de santé publique distillées par le gouvernement et sa mise en pratique. Les résidents rencontrés jouent à la balle, les enfants courent d’une ruelle à l’autre en se pourchassant, les jeunes sont agglutinés, plongés dans des conversations, d’autres un peu plus âgés mais tout aussi collés, dégustent des brindilles de khat alors qu’il n’est qu’à peine 10 heures du matin, de nombreuses femmes sans logement dorment dans la rue par ci par là, et c’est sans compter la myriade d’adolescents éthiopiens cherchant de quoi caler leur faim.
Confinement pour sauver sa vie, mais quid pour les dizaines de milliers de sans-abris… Où peuvent-ils s’abriter ? Où peuvent-ils trouver de quoi s’alimenter à défaut de pouvoir gagner leur croûte dans les rues de la capitale ? L’État s’apprête à raison à durcir considérablement les règles de confinement en imposant l’arrêt de la circulation, maintenant que les traitements des salaires ont été versés et que les salariés ont pu emmagasiner des produits alimentaires.

De nombreux appels au secours sont lancés au gouvernement par des femmes [1] se retrouvant dans l’ incapacité de nourrir leurs enfants et demandent de pouvoir aller travailler. Elles disent mettre leur vie entre les mains de Dieu ; si ce virus devaient les terrasser cela signifierait tout simplement que leur heure de quitter ce monde a sonné… Elles implorent Ismail Omar Guelleh de lever le confinement. Des blogueuses très suivies [2] essayent d’attirer l’attention des autorités sur ces laissées pour compte totalement démunies, demandant de faire montre de générosité de solidarité envers ces dizaines de milliers de travailleurs informels dont le labeur permettait de faire vivre cinq ou six personnes. Plus grave, les petites et moyennes entreprises sur lequel repose le tissu économique sont au bord de l’implosion. Très peu disposent d’une trésorerie suffisante pour supporter le choc d’une inactivité supérieure à une durée d’un mois, d’autant plus que l’État s’apprête à annoncer une prolongation des mesures exceptionnelles qui pourraient durer jusqu’en juin, comme envisagé par exemple en Angleterre. Si l’on se fie aux données contenues dans le rapport annuel sur la situation économique en 2018, on parle de 69 939 salariés déclarés, pour 2 296 employeurs qui sont la colonne vertébrale du pays.
« En 2018, le PIB réel est estimé à 524,3 milliards FDj soit une croissance de 5,6% par rapport à 2017. C’est le secteur tertiaire qui a le plus contribué au PIB avec 80% sur une année, suivie du secteur secondaire (12%) et le primaire (1%). »

L’État doit ouvrir trois fronts, celui de la lutte contre la pandémie, celui du sauvetage des entreprises dont la survie se joue à si peu, et un enfin un accent mis sur le volet humanitaire pour soulager les souffrances du secteur informel… Le gouvernement a annoncé hier, la création d’un fonds d’urgence et de solidarité Covid 19, doté d’un milliard de nos francs. La plupart des Djiboutiens sont restés perplexes en apprenant la mesure. Ils s’interrogent : le gouvernement est-il conscient de la réalité, de la gravité de la situation ? Le déblocage de l’équivalent d’un peu près cinq millions dollars semble totalement déraisonnable, loin du compte : ridiculement bas ! Le gouvernement qui se vante du succès de DCT, avec ses près de deux cents cinquante millions de dollars de chiffres d’affaires, qu’a-t-il fait des profits générés par cette structure – des chiffres circulent les estimant à près de deux cent millions de dollars US pour l’année écoulée ? Ou des dividendes de la BCIMR, du PAID et DMP, de l’EDD, de Djibouti télécom, etc. ? En raclant les fonds de tiroirs il n’est pas irraisonnable de penser que des sommes beaucoup plus importantes pourraient être mobilisées pour le plus grand nombre. L’effort gouvernemental pour protéger les vulnérables doit être à la mesure des enjeux.

Dans cette crise sanitaire, le gouvernement joue bien plus que sa popularité, c’est de l’effondrement de notre société qu’il faut à tous prix nous préserver. Tel est l’enjeu, comme le corrobore une note pour le Quai d’Orsay du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS), titrée « L’effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? », tire la sonnette d’alarme sur les risques systémiques de voir de nombreux pays fragiles sombrer face au tsunami sanitaire, économique et social que représente cette pandémie qui s’apprête à frapper nos côtes encore plus durement.
« Face au discrédit des élites politiques, il convient de trouver d’autres interlocuteurs africains pour affronter cette crise aux conséquences politiques », affirme ce groupe de réflexion du ministère des Affaires étrangères, chargé de mener des missions d’analyse de l’environnement international. D’autant que le risque d’infection d’un dirigeant âgé et déjà malade pourrait avoir de lourdes conséquences et obligerait la France « à se positionner clairement et rapidement sur la fin d’un système et sur une transition ». Pour le CAPS, il est clair que l’onde de choc à venir du Covid-19 en Afrique pourrait être « le coup de trop porté aux appareils d’Etat ». Pourquoi ? Parce que le taux de médicalisation est quasi-nul et les systèmes de santé nationaux peuvent être considérés comme saturés d’office, estime-t-il.
La plupart des État africains vont faire « massivement la preuve de son incapacité à protéger ses populations. Cette crise pourrait être le dernier étage du procès populaire contre l’État, qui n’avait déjà pas su répondre aux crises économiques, politiques et sécuritaires », souligne le Quai d’Orsay.
Selon le CAPS, en Afrique de l’Ouest les mesures de confinement saperont l’équilibre fragile de l’économie informelle, système de survie quotidienne essentielle au maintien du contrat social. « Des phénomènes de panique urbaine pourraient apparaître : elles sont le terreau sur lequel se construisent les manipulations des émotions populaires. Cette recette fait le lit d’entreprises politiques populistes », explique le CAPS. « Ce sont les classes moyennes en cours de déclassement qui seront les premières fragilisées, car leur quotidien risque de s’effondrer ». Cette analyse ne manque pas de pointer du doigt les dangers des réseaux sociaux et leur rôle amplificateur des difficultés et des ressentiments collectives qu’ils peuvent drainer, coaguler. Aucun pays n’est a l’abri d’une habile manipulation : « Le poids des réseaux sociaux va considérablement peser, a fortiori avec le confinement qui va couper littéralement les sociétés des institutions publiques. Faute de parole publique crédible, “les thèses complotistes commencent déjà à fleurir et s’ajoutent aux simples fausses informations pour participer d’une perte de contrôle des opinions publiques. A cela s’ajoutent les dynamiques de rumeurs populaires, lesquelles sont tout autant susceptibles d’être instrumentalisées pour orienter des violences collectives”, avertit le Quai d’Orsay. » [3].

Il y a quelques jours RFI s’interrogeait sur la possible candidature d’Ismail Omar Guelleh pour un cinquième mandat [4]… Pour que cela soit bien clair, même si cette idée taraude le Quai d’Orsay et peut inquiéter certains proches du chef de l’État, la population djiboutienne, dans son immense majorité, n’en a cure. Cette question elle s’en moque, c’est vraiment le cadet de ses soucis. Elle a plus urgent à l’esprit : comment sortir dignement de cette tourmente économique et sanitaire ? Enfin pour qu’une réélection soit un tant soit peu envisageable, elle sera conditionnée à la manière dont le gouvernement sera parvenu à gérer la crise du Covid 19 et pris soin des siens… Pas de secret : pour ne pas se voir opposer un véritable front de refus, il faudra à Ismail Omar Guelleh mouiller sa chemise et apporter des réponses diligentes adaptées aux attentes de ses administrés. A l’aune des mesures annoncées, ou des contributions volontaires des uns et des autres, le compte n’y est pas : il lui faudra nécessairement revoir sa copie et dimensionner l’enveloppe allouée pour combattre ce choc social multiforme du nouveau coronavirus à la mesure de la situation inédite qu’affronte notre pays et le reste du monde.

Mahdi A.

Rapport 2018 sur la situation économique et sociale de Djibouti

[1Vidéos de témoignages de deux femmes désespérées qui en appellent au président de l’Etat publiées sur Facebook.

[2Vidéo d’une blogueuse appelant le gouvernement à agir pour soutenir les plus démunis publiée sur Facebook.

[3Michel Cabirol, « Comment la France imagine une possible implosion de l’Afrique face au Covid-19 », La Tribune, 1 avril 2020.

 
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