Human Village - information autrement
 
Bertrand Lafrance, doux rêveur… ou héros des temps modernes ?
par Mahdi A., janvier 2019 (Human Village 35).
 

Human Village souhaite se saisir de la visite, le 11 mars prochain, du président de la République Française, Emmanuel Macron à Djibouti pour questionner la relation entre les deux pays, à travers des portraits de français établis à Djibouti-ville, des rencontres avec des poètes, auteurs, universitaires locaux qui publient dans la langue de Molière, mais aussi, sous un angle plus politique, un entretien avec l’ambassadeur de France à Djibouti, Christophe Guilhou.

Un cri d’alarme ! Voilà en substance le message qu’adresse Bertrand Lafrance aux Djiboutiens. Cet amoureux de la nature a accepté cette fois–ci notre demande d’entretien. Il avait poliment décliné notre précédente sollicitation, formulée il y a près de dix ans…
Bertrand Lafrance parle d’une voix calme, presque un ton de confidence. Il vante la beauté exceptionnelle de notre écosystème, la splendeur de notre patrimoine marin, et dans le même temps, il dénonce les actions humaines qui détruisent l’environnement, par méconnaissance souligne t-il, considérant plus condamnables ceux qui savent et ne font rien pour préserver voire valoriser ce qui peut encore l’être, guidés qu’ils sont par l’appât du profit et du gain immédiat. Pour lui, ces agissements irresponsables sont des crimes à l’encontre des générations futures. On sent chez ce vétérinaire une sorte de colère intérieure, mêlée à une douleur, une souffrance. Il ne mâche pas ses mots, il appelle un chat un chat, qualifiant certains actes de « massacres », de « boucheries »…
Pour sûr, il est inquiet pour le devenir de Djibouti. Empli de doutes, et de confusion, il garde espoir. Il n’est pas résigné, il veut y croire. C’est la raison de son cri d’alarme pour faire réagir, sortir de ces gonds les amis de mère nature, du Day, du Goubet, de la mer, des mangroves, des animaux, des guépards - dont l’espèce en voie d’extinction ne compte plus que 7100 félins [1] … Il appelle les citoyens à se mobiliser pour une cause qui engage, bien plus que notre bout de territoire, c’est le sort de notre humanité qui se joue ces prochaines années… Bertrand Lafrance, doux rêveur ou déclencheur demain d’une meilleure prise de conscience de ces réalités ?

Que pouvez-vous nous dire sur Décan ?
J’ai ouvert le refuge Décan [2] en 2003, cela fait plus de quinze ans. Nous n’avons jamais été subventionné ni bénéficié d’un quelconque financement du gouvernement même si nous jouissons de terrains autrefois assez éloignés de la ville pour ne pas attiser jalousies ou promoteurs immobiliers. A un moment, le ministère de l’Environnement avait plus ou moins essayé de nous trouver un financement public, mais malheureusement cela n’a pas abouti. On avait espéré cette subvention pour prendre en charge une partie des salaires des djiboutiens permanents. Maintenant que nous sommes fermés, j’ai dû procéder à un licenciement économique pour ne garder que les meilleurs éléments. C’est dommage car le refuge comptait près d’une dizaine d’employés à plein temps et lorsque l’on réalisait des travaux cela montait à 20 ou 30 personnes. Le fait d’être fermé est terriblement handicapant pour une association comme la nôtre, puisque nous tirons nos ressources principalement de la vente des tickets aux visiteurs. Le prix d’entrée, 1500 francs, paraît parfois élevé à des Djiboutiens, chose que je peux comprendre, mais la recette cumulée nous permet tout juste d’honorer les dépenses courantes : salaires des employés, dont les charges sociales, alimentation des animaux, entretien du refuge, transport etc. Parvenir à honorer les dépenses incompressibles pour tenir le centre en bon état alors qu’il n’est plus ouvert au public, est un véritable challenge. Je vous l’assure ! Heureusement beaucoup des activités du centre sont effectuées par des bénévoles, qui travaillent gratuitement et ces économies je ne les compte pas, pourtant je devrais car lorsque l’on est une association, cela peut faire l’objet d’une estimation : on devrait être capable de chiffrer ce bénévolat, d’ailleurs sans cet appui solidaire et indispensable pour faire fonctionner le refuge, Décan n’existerait sans doute pas, en tout cas pas sous sa forme actuelle.
Voilà, on cherche évidemment à réouvrir le refuge le plus rapidement possible, car nous sommes fermés comme vous le savez depuis le mois de septembre. Cela va faire maintenant quatre mois. Le ministère de l’Environnement pose comme condition pour autoriser la réouverture, que nous nous débarrassions du dernier lion du refuge, ainsi que des guépards, et ce dernier point est difficilement compréhensible.

Combien y a t-il de guépards à Décan ?
Quatre guépards. Sur le lion nous étions assez d’accord, car j’estime que j’ai assez donné. J’ai essuyé deux accident graves, la Présidence et moi avons payé une grande partie des frais inhérents aux accidents, notamment auprès des familles de victimes. On a procédé ensuite à d’énormes travaux à hauteur de 80 000 euros, pour sécuriser le renforcement du grillage de protection des lions. C’est la raison pour laquelle le deuxième accident est pour moi un acte de vandalisme avéré.

Quelles sont les suites de l’enquête de gendarmerie ?
On ne dispose pas encore des résultats de l’enquête. J’ai effectué des démarches auprès du ministère de la Justice pour connaître le résultat de l’enquête menée par la gendarmerie. Les conclusions ne devraient pas tarder, je pense. La gendarmerie est partie très rapidement sur un défaut de grillage, mais ma conviction est que cette thèse n’est pas plausible. Les éléments trouvés à proximité de l’emplacement du grillage où la lionne s’est échappée ne laissent aucun doute possible, c’est un acte de malveillance. Plus le temps passe et plus ma conviction est forte. Mais ce n’est pas moi qui décide dans un tel cas....
Concernant notre dernier lionne « Amalia », élevée à la main dès sa naissance, je suis d’accord pour m’en séparer même si à mon sens elle est inoffensive. Dès que j’ai vu le ministre de l’Intérieur Hassan Omar Mohamed, j’ai d’ailleurs été le premier à proposer sa délocalisation vers l’Éthiopie ou la Jordanie. Pas seulement pour la sécurité des populations aux alentours, mais pour la sécurité de la lionne elle-même. Sans être paranoïaque, je crains hélas qu’on ne l’empoisonne. Au final, les lions ont fait trop de victimes et m’ont donné trop de problèmes en l’espace d’à peine deux ans. On aurait pu ne jamais se relever, et psychologiquement et financièrement ! Nous avions accepté de recueillir ces lions car ils trouvaient naturellement leur place au refuge alors qu’ils vivaient enchaînés au Somaliland et que les derniers lions ont été exterminés à Djibouti dans les années ’70. Nous trouvions cette nouvelle introduction intéressante, donc j’ai ma part de responsabilité. Pour de multiples raisons, qu’elles soient financières, morales, ou bien encore les liens avec la population qui pourraient se distendre, il vaut mieux arrêter. Ces drames sont indéniablement des embûches énormes pour une petite association comme la nôtre et donc je suis vraiment partisan d’arrêter les lions pour le moment.

On va se concentrer sur les guépards, d’abord tout faire pour les sauvegarder à Djibouti. Il s’agit d’un animal emblématique de la corne de l’Afrique. Au delà du fait qu’il s’agit d’une espèce ultra spécialisée dans la chasse et qui est vouée à l’extinction, il est inconcevable de s’en débarrasser. Nous travaillons depuis longtemps aussi en collaboration avec le Somaliland, où il existe une plateforme de trafic importante et dont le gouvernement est sensibilisé sur ces crimes. Il a décidé d’engager des actions ciblées pour mettre fin à ces commerces illicites. Imaginez que pour cette seule espèce du guépard, en voie rapide d’extinction je le rappelle, on comptabilise environ 300 bébés qui transitent chaque année sur l’axe Éthiopie-Somalie-Yemen. Sur ces 300 bébés 50 d’entre eux mourront faute de soins avant même de parvenir aux Émirats. Ceux qui survivront auront perdu à jamais leurs parents et leurs instincts. Je veux dire par là qu’ils ne pourront plus jamais goûter à la liberté. Ils sont condamnés à finir leurs jours dans des prisons parfois dorées, parfois non pour les plus malchanceux. Donc, il y a tout un travail de notre part autour du guépard qui, je dois le rappeler, est le symbole de l’association et qui a été à son origine. Pour toutes ces raisons nous ne voulons pas nous en séparer. Je tiens à souligner que nous n’avons pas eu d’accident avec les guépards. Nous en avons eu avec les cornes des antilopes par exemple ou avec les singes, à qui il est déjà arrivé des problèmes de morsure, mais avec les guépards on ne compte aucun problème. Par comparaison, les chevaux du refuge sont bien plus dangereux !
Cela me paraît donc aberrant de devoir me séparer d’un animal qui est, à mon sens, moins dangereux qu’un chien. Il faut aussi savoir qu’il n’y a jamais d’attaque de guépard en brousse sur un être humain. Ca n’existe pas, ce n’est pas répertorié ! On a aussi fait des recherches pour voir si il a été signalé des incidents causés par des guépards en captivité dans des zoos. Là aussi, il n’a été répertorié que deux accidents graves et qui plus est, sur des personnes qui se sont introduites dans les enclos sans autorisation. Pour nous cela n’a pas de sens de se séparer des guépards pour des raisons de sécurité. Les chiens en ville sont la cause de bien plus d’accidents.

Avez-vous progressé avec les autorités compétentes à propos des guépards ?
Je pense que oui. Dans un premier temps, nous souhaitions trouver un nouveau refuge pour la dernière lionne qui nous reste (Amalia). C’est chose faite, nous nous sommes mis d’accord avec une association basée à 50 kilomètres d’Addis Abeba, qui a aussi des ramifications en Afrique du Sud. Il s’agit de Born Free, une fondation sérieuse. Je me suis déplacé sur leur site, j’ai visité l’endroit et je peux vous dire que c’est un lieu magnifique, Amalia y sera très bien. Le site est entouré de forêts, pas loin de la capitale, et je pense vraiment que la lionne sera bien là bas, dans de bonnes conditions. Nous pourrons facilement lui rendre visite à l’occasion. Le centre compte déjà quelques lions, mais aussi des guépards, des babouins, etc. C’est un endroit très similaire à notre refuge mais avec bien plus de moyens et c’est tant mieux pour eux cela va de soi.

Comment ce centre gère-t-il la sécurité des riverains ?
Il est à l’écart de la ville. J’ai vu leur système de sécurité, notamment les clôtures, elles sont très élaborées dans la solidité et la technicité. On voit qu’il y a des moyens importants que nous n’avons pas à Décan. Il fonctionne avec des financements anglo-saxons, qui sont très sensibles et très impliqués dans ce type de structure. C’est nettement moins le cas des pays francophones en général.

Comment allez-vous financer le transfert de la lionne en Éthiopie ?
Hé bien c’est moi qui prends personnellement le transport en charge ! On a refait la cage dans laquelle les lions avaient été acheminés à Djibouti depuis le Somaliland, en la doublant et en renforçant les protections, tout en prévoyant des aérations suffisantes pour le transport en train. C’est le mode de transport le plus fiable, à vitesse constante avec le moins de secousses possible. On élimine ou réduit au minimum ainsi les risques de blessure sur l’animal. La lionne pourrait s’énerver, se jeter sur les barreaux de la cage et donc se blesser dans une évacuation par la route, plus pénible et plus longue. Elle sera endormie au départ du trajet et éventuellement à l’arrivée pour le dernier tronçon en voiture en fonction de son comportement au moment du réveil. Si elle ne supporte pas d’être enfermée, je serai obligé de lui administrer des calmants. Je ferai évidemment la totalité du voyage avec la lionne, probablement accompagné d’une consoeur. Vous ne pouvez pas faire transiter un tel animal sans qu’il soit accompagné d’un spécialiste. Si l’option du train s’avère impossible, nous emprunterons la route par Ali-Sabieh puis Dire Dawa, le tout sous escorte américaine grâce à l’implication des ambassades des Etats-Unis à Djibouti et Addis Abeba. La gendarmerie djiboutienne a également accepté de nous escorter jusqu’à la frontière.

Il n’y a vraiment aucun risque avec les guépards pour les visiteurs ?
Je peux passer la nuit au milieu de ces animaux sans éprouver la moindre peur. Ils sont affectueux et bienveillants. On me rétorque souvent que c’est parce qu’ils me connaissent et que je les nourris. C’est une affirmation fausse car je n’ai plus aucun contact avec les animaux ou très peu : ce sont les bénévoles qui font l’essentiel du travail. Voyez, les bénévoles passent du temps directement au contact de l’animal, sans jamais éprouver la moindre sensation de danger. J’ai uniquement donné deux ou trois recommandations avant de manipuler les trappes, la principale étant de ne pas exciter l’animal. Il va vouloir jouer, cela arrive fréquemment, et il y a une façon de le repousser, toujours en douceur. Il faut savoir que cet animal n’a pas de griffes comparables à ceux du chat, et qu’elles s’apparentent davantage à celles du chien. C’est le seul félin au monde à ne pas avoir de griffes coupantes. Cela en fait un animal quasi innofensif pour l’homme ! En outre il a une tête toute petite : deux fois celle d’un chat environ. Donc il est très facile de le repousser avec juste un bras. Au cas où il sauterait sur vous pour jouer, il ne pèse pas lourd, entre 30 et 40 kilos, la moitié du poids d’un être humain. L’autre particularité de cet animal est qu’il est craintif. Dans la nature, à la vue de l’homme, il fuit. Il fait bien d’ailleurs, il sait que c’est son pire ennemi. Un lion c’est une autre paire de manches. S’il a faim, il peut s’attaquer à un être humain. Pour une panthère, c’est pareil. Alors qu’avec un guépard, cela ne peut pas arriver, il n’a tout simplement pas assez de force pour s’opposer à un humain.

Pourquoi avoir créé Décan ?
Cela remonte à loin ! Avec une ou deux personnes nous avions commencé à nous intéresser à la faune pour stopper le trafic animalier qui était évident en ville. Pourtant, cela ne choquait personne à cette époque. Dans les années 1990, on pensait que la faune était inépuisable, qu’il y avait un réservoir de faune extraordinaire et que l’on pouvait s’en saisir, les vendre, bref, en faire ce que l’on voulait, les tuer, vendre les bébés, prendre les peaux, etc. Voilà l’état d’esprit qui prévalait alors. Moi je suis arrivé dans ce contexte, à Djibouti, et je me suis aperçu que ce discours ne correspondait pas à la réalité. Certains animaux étaient en train de disparaître. Un animal sauvage n’a pas sa place en ville, sa place est dans la brousse, dans la nature. Il fallait commencer par stopper ce phénomène de mode. On trouvait partout, dans la capitale, des animaux sauvages considérés comme des animaux domestiques, dans les maisons. Il fallait juste que quelqu’un ait un peu d’argent pour en acquérir, le plus fréquemment, un guépard car ce n’est pas un animal dangereux et l’on peut en avoir chez soi sans crainte. Il n’y a qu’à voir dans les Émirats, la population se balade en leur compagnie, à bord de grosses décapotables. Il est de notoriété publique que ce n’est pas un animal dangereux, que l’on ne peut pas domestiquer mais facilement familiariser et tenir en laisse comme n’importe quel autre animal de compagnie. Cela lui a valu de devenir une espèce en voie de disparition car il est très recherché par les pays du golfe Persique comme animal domestique de prestige. On en trouve dans le commerce pour quinze mille dollars [3]. Vous imaginez bien que le nomade en brousse qui l’a attrapé tout bébé, ne percevra que quelques billets… Les intermédiaires eux par contre, font une belle culbute financière, la marge est énorme et c’est la raison pour laquelle il est difficile de lutter contre ce crime. Il y a beaucoup d’argent à gagner sur la faune et ce n’est pas pour rien que c’est en volume financier, le troisième trafic illicite, après les armes et la drogue. Les animaux viennent juste après. Les animaux sauvages n’appartenant à personne, il est aisé de s’en emparer pour les vendre. Il n’y a rien qui permette le traçage d’un animal sauvage. C’est tout le drame de la faune et de sa disparition.

D’où viennent les quatre guépards de Décan ?
Ils ont été saisis sur l’axe Loyada – Djibouti. Dès qu’il y a une saisie de police d’animaux sauvages, je suis contacté par les forces de l’ordre. La police est très bien formée sur le sujet ; les agents connaissent les textes régissant ces activités criminelles touchant le commerce des espèces menacées. Ce n’était pas forcément le cas lorsque je suis arrivé à Djibouti. Des efforts louables ont été fournis par le gouvernement djiboutien sur ce point pour sensibiliser la population. Les mentalités ont changé, c’est une grande avancée, Je considère qu’en quinze ans il y a eu de grands changements très positifs, même s’il reste encore beaucoup à faire !

Se reproduisent-ils en captivité ?
Personnellement, j’ai réussi il y a une dizaine d’années, mais c’est très compliqué, principalement parce que les bébés survivent mal notamment si c’est la première fois que la femelle a des bébés. Elle est maladroite. L’autre problème dépend du niveau de la température : si le bébé arrive à la saison chaude, c’est plus délicat. Je suis persuadé que si l’accouchement avait lieu en période fraîche, nous aurions plus de chance d’augmenter les effectifs de guépards à Décan. Mais ce n’est pas vraiment l’objectif, l’idéal c’est d’avoir des guépards en liberté. Certaines personnes s’opposent à la reproduction car ils considèrent que reproduire un guépard en captivité n’a pas de sens : il perd de sa valeur, on ne parle pas de valeur financière mais de valeur intrinsèque à l’animal qui vient de son état sauvage. Dès qu’il est enfermé il perd cette valeur. Donc, c’est discutable ! En ce qui me concerne, la reproduction en captivité m’intéresse car demain des espaces protégés suffisamment grands pourraient voir éventuellement le jour sur le territoire national, cela nous offrirait l’occasion de relâcher un, deux, voire trois guépards en liberté. Enfin il faut savoir aussi que lorsque l’on ne fait que récupérer des animaux sauvages et qu’ils ne reproduisent pas, il faut s’attendre à les voir vieillir et mourir. C’est le cycle de la vie ! Avoir des naissances au refuge, cela nous donne des impulsions, de l’énergie, du bonheur aussi, et montrerait que la vie continue, qu’elle est suffisamment forte pour survivre même en captivité. Toute nouvelle naissance permet également à d’autres espèces de s’épanouir dans des espaces protégés, restaurés et enrichis par une biodiversité unique à Djibouti.

Comment nourrissez-vous les guépards ?
Ils ont une nourriture adaptée. Contrairement aux lions, on ne peut pas leur donner des fœtus de bovins ou de dromadaires (non consommés dans les pays musulmans). C’est un aliment trop riche en protéines. Le guépard est un animal sportif, c’est un coureur, il lui faut de la viande maigre. C’est la raison pour laquelle on lui donne exclusivement du poulet. Cela nous revient cher à la longue : on donne environ un poulet et demi par jour/par guépard. Les poulets sont donnés crus décongelés, après les avoir mélangés à des vitamines et du calcium, entre autres. Les lions étaient nourris uniquement des foetus récupérés à l’abattoir de Boulaos.

Comment est financé le refuge Décan ?
Le gros du financement provient de mon cabinet de vétérinaire. Tout mon argent passe là dedans pratiquement. Sinon maintenant que le gouvernement avec Décan a créé des aires protégées, comme à Assamo et Djalelo, nous avons mis en place deux campements touristiques dans ces localités, ils permettent à Décan d’élargir ses sources de financements. Depuis la fermeture du refuge, heureusement cela fait vase communicant, et a permis au refuge de sortir la tête de l’eau.
A la différence des autres campements écotouristiques, nous ne proposons aucune restauration. L’originalité c’est que la personne qui veut s’y rendre, trouvera sur place tout ce qu’elle a l’habitude de trouver chez elle. A savoir, les couverts, les ustensiles de cuisine, l’eau, le charbon de bois, les douches, le papier toilette, etc. Le principe c’est qu’elle devra nous rendre le campement dans le même état que celui dans lequel elle l’a trouvé. En contrepartie elle ne devra s’acquitter que de 5 000 FDJ. Il y a des gardiens pour aider, comme allumer le feu par exemple. Disons que c’est un concept qui fonctionne bien, et je conseille souvent aux Djiboutiens qui veulent investir dans le tourisme que c’est un concept reproductible n’importe où, dès lors que l’endroit dispose d’une très belle vue, dans un environnement sain, sans déchets plastiques on s’entend. Les campements touristiques avec de la restauration c’est plus compliqué, c’est un métier.

Djalelo est vraiment immergé dans une aire protégée de près de 4000 hectares. Pour y avoir accès, on doit rentrer dans une vallée bien circonscrite. On ne peut pas y pénétrer sans disposer d’un badge. L’espace est pratiquement fermé. Si vous avez un badge cela veut dire que vous vous êtes acquitté de votre droit d’entrée et alors seulement vous pouvez accéder au campement. Assamo, c’est le même principe sauf que le campement est adossé à l’aire protégée. Quelqu’un qui n’a pas de badge peut quand même avoir accès à la zone protégée, se promener à proximité du campement, ce n’est pas un espace fermé comme Djalelo, qui se trouve pas loin du petit Bara. Il faut savoir qu’en plus, là bas vous disposez d’une forêt unique d’acacias Etbaica, que l’on appelle soc soc en somali. C’est le seul endroit dans cette région où il y a une forêt de ce type là. C’est vraiment un lieu étonnant, avec une vue à couper le souffle. Il avait été question d’y construire une ville touristique il y a deux ans et je dois dire que c’est une chance que le projet ait été abandonné car on aurait complètement détruit un écosystème unique, précieux. L’autre avantage c’est sa proximité, moins d’une heure de la capitale, et comme l’endroît plaît, les clients reviennent plusieurs week-end l’année durant, contrairement à des sites plus éloignés, comme Dittilou ou Bankoualé, où les visiteurs iront une fois, peut être deux, mais plus rarement une troisième fois. Ici il m’arrive d’accueillir les mêmes visiteurs cinq ou six fois dans l’année.

Et pour l’eau comment vous gérez cela ?
A Djalelo il n’y a pas d’eau, donc on doit l’acheminer par camion citerne, et je dois dire que là, on est bien aidé par la Préfecture qui nous envoie un camion pour un moindre coût. Il faut reconnaître que le préfet d’Arta nous aide beaucoup. Avec la gendarmerie, il nous a aussi aidé à stopper tous les camions qui avaient envahi la plaine pour prélever du sable et détruit en partie l’oued principal. Il a même mis sur pieds une brigade civile de surveillance. A Assamo c’est plus simple, l’eau se trouve à peine à cinq ou six mètres de profondeur. On a construit un puits et cela change tout. La présence de l’eau explique aussi la présence de tous les jardins environnants. Mais il faut se méfier car ils représentent aussi une menace : ils sont de plus en plus nombreux, ils sont de mieux en mieux équipés, et il y a des périodes où il n’y a plus d’eau du tout à Assamo, où les nappes phréatiques restent désespérément improductives. Il faudrait réfléchir à tout cela, car on peut arriver à un moment donné, du fait de la compétition entre les différents exploitants, à un manque d’eau qui peut dégénérer en conflits entre jardiniers. L’économie de cette localité repose sur les jardins, cela veut dire qu’il faudrait réfléchir à une gestion intelligente de cette ressource vitale. On devrait s’en inquiéter dès maintenant car la nouvelle route bitumée reliant la localité à Ali Sabieh, poussera à augmenter la production. Les premiers signaux d’alerte sont palpables. Pour le moment ça puise abondamment, mais les nappes, elles, baissent n’ayant pas suffisamment de temps pour se recharger. Je trouve d’ailleurs que les travaux de retenues qui sont en cours de réalisation sont d’excellentes initiatives.

A t-il été question de déplacer le refuge de son emplacement actuel ?
Cela serait terrible de déplacer le refuge. Nous avons la responsabilité du refuge, mais également de 600 hectares autour. On en a déjà perdu la moitié, bêtement je dirais, car des personnes se sont installées de manière illégale sur cette Réserve Naturelle. Mais je ne veux plus perdre mon énergie à essayer de les faire partir : je n’ai pas réussi à mobiliser les autorités pour faire respecter la loi ce qui a entraîné la perte de quelques uns de mes soutiens financiers inquiets d’une situation non maîtrisée. Je constate que certains ont respecté la règle et nous ont consulté, d’autres se sont installés sauvagement. La loi était pourtant claire, toute la zone autour du refuge était sous la gestion du refuge Décan, ainsi que l’espace maritime qui y fait face. L’association dispose, en principe, d’un droit de regard sur les activités qui sont engagées sur cette zone protégée, notamment sur le type de développement que l’on peut ou ne peut pas envisager.
Nous avions prévu d’y faire une aire ornithologique exemplaire pour les oiseaux. On a répertorié à cet endroit là, précisément, plus des deux tiers de toutes les espèces d’oiseaux de Djibouti. C’est énorme ! L’idée était de faire une magnifique aire ornithologique en complément des mangroves qui s’y trouvent, en réservant des endroits de bord de mer aux loisirs des Djiboutiens, mais de façon réfléchie, intégrée, contrôlée et réglementée. Malheureusement c’est l’inverse qui s’est passé. Tous les travaux engagés pour les oiseaux et la filtration naturelle des eaux usées de la station d’épuration ont été réduits à néant par des installations illicites.
Les plages ont été prises d’assaut. Décan n’a pratiquement plus d’accès à la mer. C’est terminé. Cela a été fait par des personnes qui ne connaissent pas l’environnement. Un potentiel écologique énorme vient d’être perdu. Tout été fait dans le mauvais sens mais ce qui est fait, est fait ! On ne va pas mettre tout le monde dehors. Il faut savoir que l’on a perdu quatre kilomètres de plage que l’on aurait pu aménager de manière intelligente, pour les Djiboutiens et la faune, en respectant la nature. Il fallait d’abord protéger et restaurer, et seulement ensuite, placer intelligemment certaines activités humaines respectueuses de la nature avant tout. Maintenant, il ne nous reste plus que la mangrove, située à proximité du refuge. Elle est absolument extraordinaire, peu connue, évidemment pas comparable à celle de Godoria, mais lorsque l’on est au milieu on pourrait se croire à Godoria !
Malheureusement une épée de Damocles pèse au dessus de sa tête, avec le futur port de Damerjog en cours de construction. Heureusement, les responsables du projet semblent bienveillants pour l’heure avec nous. Ils ne souhaitent pas toucher à la mangrove. Ils peuvent même devenir des alliés très importants dans le cadre de sa préservation. J’ai encore l’espoir que l’on conserve cette mangrove et que l’on puisse l’embellir et la developper pour les Djiboutiens et les générations futures. Elle a un potentiel énorme. C’est une jeune mangrove, pas abîmée, peu polluée. On peut encore faire des miracles de cet espace. Il y a là bas bien plus qu’un refuge, je dirais même que si le point de départ des actions de Décan a été les animaux, cela s’est déplacé aux écosystèmes. C’est ce que j’expliquais au Sous-préfet de la localité qui me disait que le centre était mal placé et que nous allions devoir déménager. J’ai répondu que ce ne sont pas les animaux qui posent problèmes, on peut toujours déplacer les animaux, mais que le patrimoine à préserver maintenant, ce sont les arbres, ceux que nous avons protégés durant toutes ces années. Il y a des arbres par milliers à l’intérieur de Décan dont certains sont pluricentenaires (600 ans pour les plus âgés). Il y a une banque de graines, des milliers d’acacias qui ont été sauvés grâce à notre clôture. C’est ça qu’il faut préserver. Il est regrettable que beaucoup de personnes ne saisissent pas ce qui a été sauvé et la valeur, la richesse inestimable de ce patrimoine naturel. Cela donne presque envie d’en pleurer : il faut avoir les yeux pour voir, pour pouvoir comprendre, et surtout trouver puis diffuser l’information. A votre échelle, votre journal le fait et c’est formidable d’être ainsi relayé. Je voudrais partager toutes les connaissances qui m’ont convaincu de l’importance de ces écosystèmes passionnants. Maintenant, lorsque vous allez à Décan, la plus grande richesse, ce sont certes les arbres, mais également toute la biodiversité installée autour du refuge. Il y a des hyènes, des chacals, des renards, des caracals, des antilopes dik dik… Ils s’introduisent tous dans le refuge à la nuit tombée, alors que l’on est à peine à dix kilomètres de la ville. On a ici les deux types de hyènes : tachetée et rayée. Ils vivent tous en liberté et viennent ici, car nous avons un écosystème, comment dire, valable. Ils viennent la nuit pour chasser en essayant de nous manger une gazelle, et puis ils repartent. Bon, ne voit pas d’un bon œil que nos gazelles se fassent dévorer la nuit tombée, mais c’est la loi de la nature. C’est un vrai refuge dans tous les sens du terme.

Les chacals, on essaye de les nourrir à l’extérieur du refuge car on récupère tellement de choses de l’abattoir que l’on veut les habituer à rester à l’extérieur du refuge. Cela à l’air de fonctionner, car lorsqu’ils nous voient arriver en voiture, ils sortent du bois pour récupérer leur pitance. J’exagère mais c’est tout juste s’ils ne sautent pas sur le véhicule. La méthode fonctionne, c’est un succès car ils savent où ils peuvent manger et donc on préserve ainsi les animaux captifs du refuge. La hyène tachetée est par contre dangereuse. Moi je n’en avais pas vu depuis une vingtaine d’années, et là bizarrement j’en vois de plus en plus, du PK 50 jusqu’à Djibouti-ville. Au refuge la nuit, j’ai pu en photographier qui circulaient à l’intérieur du camp. C’est un animal qui pèse jusqu’à 90 kg. On a même une photo où elle est à côté du lion, les deux côte à côte, séparés uniquement par le grillage. On voit bien qu’elle est presque aussi imposante que le lion. D’ailleurs c’est connu, la hyène tachetée va se mesurer au lion car elle est capable de lui tenir tête. Nous en avons donc une qui se balade dans le camp toutes les nuits, on va essayer de l’attraper pour la délocaliser car c’est un animal quand même dangereux. Même moi, je n’ose plus trop me balader la nuit dans le camp. J’ai beau savoir que les attaques sur un humain debout sont peu probables, je ne suis guère rassuré car les mâchoires de l’animal sont plus puissantes que celles du lion. La nuit j’arpente donc les allées du refuge avec de la musique et une bonne lampe torche !!... Mais c’est aussi une bonne nouvelle pour la nature car la présence de ces prédateurs est le signe que la nature se porte bien, mais pour combien de temps encore ? Lorsque ces animaux disparaissent de l’environnement, eux qui sont au sommet de la pyramide alimentaire, c’est que vous avez déjà enlevé un étage de l’écosystème. D’en avoir encore en liberté à l’état sauvage, est finalement rassurant.


Comment sensibiliser la population djiboutienne et les autorités compétentes sur l’importance de préserver Décan et son écosystème environnant ?
C’est simple, si l’on regarde une carte il n’y a plus d’espace vert à Djibouti ville ! Dans cet espace vert, qui est censé marquer le début de la Grande muraille verte allant de Djibouti au Sénégal, on pourrait très bien imaginer comment le préserver et le valoriser, avec des parties réservées aux humains qui pourraient s’y promener, s’y détendre en famille, mais également une partie réservée aux animaux. Demain les Djiboutiens vont sentir l’oppression de la voiture et être à la recherche d’endroits près de la nature, au calme, pour fuir le vacarme citadin. C’est déjà perceptible. Cela va devenir un luxe d’avoir l’isolement et le calme à la fois. Il faut voir le bruit que l’on entend dès 6h du matin, entre les travaux immobiliers, les camions poubelles, les corbeaux, les embouteillages, les klaxons… Cela devient difficile la ville ! Il n’y a qu’à voir la plage de la Siesta, où il y a quinze ans, il n’y avait pas un pèlerin pour s’y baigner, alors qu’aujourd’hui le vendredi, c’est devenu une plage prise d’assaut, presque l’un des derniers îlots de liberté et de nature. Les habitudes changent. Il ne faudra pas s’étonner de voir les Djiboutiens dans un avenir proche sortir plus souvent en brousse pour fuir la capitale le week end, comme c’est le cas, en France par exemple. Un besoin de s’oxygéner, d’aller respirer l’air pur, fuir le stress de la ville, se fera jour. La sensation de bien être, comme le fait de voir un oiseau se poser délicatement sur une fleur, sont des plaisirs invraisemblables qui font un bien fou et qui améliorent la santé. Il est important de retourner à ces valeurs.
Le danger est que la période de transition prenne du temps, qu’il soit trop tard et qu’il n’y ait plus rien à sauver. Il faut garder à l’esprit que Djibouti est un petit pays où la destruction de la nature peut aller très vite, contrairement à de grands pays comme la Somalie ou l’Éthiopie. C’est la raison pour laquelle il faut être extrêmement vigilant et évaluer ce que l’on pourrait perdre si l’on ne faisait rien dans l’immédiat pour préserver la nature et sa beauté. C’est lorsque l’on a perdu les choses et qu’elles sont irrécupérables que l’on se rend vraiment compte de ce que l’on a réellement perdu. Lorsque vous faites disparaître une forêt, on peut s’interroger : qui va s’amuser à reconstruire une forêt au même emplacement voire ailleurs. Pas grand monde selon moi : il faut vingt ans pour voir les premiers résultats d’une telle entreprise. On vit tous dans des sociétés de l’immédiateté, de la génération zapping, où l’on veut les résultats de nos efforts tout de suite, a contrario la nature aime à prendre son temps. Il faut des dizaines et des dizaines d’années pour en récolter les fruits. Reconstruire ce qui a été détruit, sont des projets qu’il sera toujours difficile à mettre en œuvre lorsque l’on a tout perdu. Alors, qu’il reste encore des choses à valoriser, à embellir, à préserver, à restaurer, c’est pour cela que je pense que si l’on veut agir, il faut se mobiliser maintenant et rapidement pour sauver ce qui nous reste. Mais il faut le savoir : il reste de moins en moins de choses.

En un mot – si c’est possible - que pourraient faire les lecteurs de Human Village pour soutenir les actions de Décan ?
Aimer les plantes et les animaux pour mieux les protéger. C’est déjà beaucoup. Prendre conscience de la souffrance animale infligée par l’homme. Je me souviendrai toute ma vie du jour où, en déplacement du côté des Sept frères, je suis tombé par hasard sur un filet tendu dans une anse bordée par une belle plage de sable blanc. En nageant j’ai aperçu au loin dans l’eau, des masses importantes qui s’agitaient en tous sens. Il s’agissait pêle-mêle de poissons, de tortues et de raies. C’est un spectacle insoutenable pour qui n’a pas l’habitude de le contempler. La première tortue que j’ai pu libérer (je rappelle que sa pêche est interdite) a bouleversé ma vie. Je n’avais pas pied et je peinais à l’extirper des mailles du filet serrées autour de ses nageoires. Alors je l’ai soutenue en surface pour qu’elle puisse respirer le temps d’en finir avec ce piège mortel. Là, à cet instant précis elle a pris une grande inspiration et mon regard a plongé dans le sien. J’y ai vu une telle détresse et en même temps un tel soulagement ! J’étais moi-même cet animal et j’ai pleinement réalisé que l’on était fait pareil et que l’on se devait de vivre ensemble harmonieusement. Alors je n’ai plus hésité une seconde : j’ai libéré toutes les raies dont certaines avaient la bouche déchirée par les mailles à force de tenter de dégager leur tête de ce filet.
Mais mon partenaire privilégié reste le ministère de l’Environnement, et comme partout ailleurs dans le monde, il y a des personnes dévouées à leur tâche, qui veulent changer les choses et se rendre utile, et d’autres dont on ne sait pas vraiment ce qu’ils font là, si ce n’est qu’ils ont un salaire et la sécurité de l’emploi. Le tout, c’est d’y trouver les individus clés qui vont permettre d’avancer dans ces sujets là. Ils existent Dieu merci ! J’en ai rencontré plus d’un, fort heureusement ! Sinon je ne serai pas là aujourd’hui à vous parler ainsi. Il y a eu des avancées notables. Mais je pense que l’on peut et que l’on doit aller plus vite et plus loin. Cela dépend toujours de la personne qui est aux commandes. Il y a des ministres avec lesquels il y a eu d’importants progrès pour l’environnement, avec d’autres cela a stagné voire reculé. À chaque fois c’est un coup de poker. Je crois que l’environnement est autant affaire de politique que de conviction. Avec le temps j’ai appris à sonder le coeur de l’homme en faisant fi de l’uniforme qui le recouvre. Le comble, c’est que cela devient pourtant une préoccupation mondiale prioritaire. Cela serait bien qu’ici aussi, cela devienne une priorité. Mais en France d’où je viens, la situation n’est pas forcément meilleure. Elle est telle que des ONG [4], ainsi qu’un élu local [5], ont même d’ailleurs porté plainte contre le gouvernement car ils estiment qu’il ne respecte pas les engagements pris dans le cadre de l’accord de Paris et ne va pas assez vite en matière de protection du climat. C’est de toutes façons un sujet sensible et délicat où il est très compliqué de mettre tout le monde d’accord.

Il est temps qu’il y ait un réveil citoyen, pour qu’en matière de politique environnementale on accélère les réformes pour réaliser des choses le plus rapidement possible. Mais cela sera de toute façon difficile pour arriver sur des sujets clés, de convaincre tout le monde, pour changer les habitudes et à revoir les échelles de valeur, en particulier par rapport à la société de consommation. Enclencher un changement des mœurs n’est jamais aisé, on a tous envie de consommer moins cher, d’accéder au confort matériel, à la voiture, à la télé, à la maison, mais tout cela a un coût environnemental… Que faire contre ça ?
Moi, plus je vieillis, plus mon objectif est de vivre simplement, avec le moins de choses possible, et terminer ma vie dans une cabane en pleine montagne à Djibouti pour finir ma vie dans le dénuement et sans gêner personne. C’est aussi parce que je sais qu’il faut que l’on arrête de consommer comme on le fait. Il faudrait que ces idées là se répandent si l’on veut ne pas mettre fin à la vie dans notre planète. On essaye à Décan de diffuser ces valeurs. Depuis l’ouverture du centre, nous avons reçu plusieurs milliers d’écoliers au refuge. Je suis toujours surpris. Les jeunes à qui on explique toutes ces choses, on a l’impression qu’ils découvrent la vie : mais oui ! Il y a autre chose que l’homme sur Terre. On n’est pas tout seul sur la planète, et trop souvent on l’oublie pour des tas de raisons ; parce que l’on est déconnecté de la réalité de la vie et de la nature, parce que l’on vit en ville, on ne s’aperçoit pas que l’air et l’eau, ça vient des montagnes, des nuages, d’écosystèmes… On ne fabrique ni l’eau ni l’air !

Un des meilleurs exemples c’est le requin baleine. Il y a vingt ou trente ans, c’était, du bouche à oreille. Les gens n’en parlaient quasiment pas, alors qu’aujourd’hui dans n’importe quel hôtel, agence de voyage, c’est un produit d’appel. Les gens en parlent en disant : «  J’ai fait les requins baleines » Cette expression est odieuse. Comme si, il s’agissait du lac Assal ou du lac Abbé ; On dit d’ailleurs "j’ai fait le Lac Assal, j’ai fait le Lac Abbé" comme tout autre produit de consommation. Sauf que là, on a affaire à des êtres vivants sensibles qui ont besoin d’être respectés.
Le résultat de ces campagnes promotionnelles est visible : ils sont en train de disparaître. On s’en rend compte bien tardivement. Les effectifs sont en chute drastique depuis plusieurs années. Si vous m’ouvrez à nouveau les colonnes d’Human Village, j’aimerais y revenir dans d’autres articles de synthèse. C’est une évidence qu’on leur manque de respect et que ce tourisme en mer n’est pas mené de manière assez disciplinée, respectueuse de la réglementation. C’est vrai, c’est difficile. Malgré les efforts louables des institutions (Tourisme, gardes côtes, environnement etc..), le constat est sans appel ! Pas un week end où l’on me décrit des scènes inadmissibles de touristes arrivant sur l’animal, lui sautant dessus dans une frénésie incontrôlable. On a vu des parents carrément jeter leurs enfants sur le requin baleine. On ne compte plus les requins baleines blessés grièvement par les hélices des bateaux qui viennent trop vite : au moins 2 requins sur 3 lacérés ou amputés. Bizarrement si les mêmes comportements se produisaient en brousse, sur des antilopes par exemple, cela choquerait tout le monde. Mais cela se passe en mer et l’on ne voit pas trop les dégâts sous l’eau, alors que l’animal a été atteint dans sa chair. J’ai en ma possession des photos abominables de ces mutilations, c’est vraiment inouï. C’est une boucherie touristique ! Il faut arrêter ce massacre le plus rapidement possible. Tout le monde est d’accord pour faire cela, j’assiste tous les ans à des réunions sur le sujet mais sans véritable résultat palpable il faut le reconnaître. Mais le tableau n’est pas trop noir : les intentions sont là en tous cas, il manque le moteur pour passer à l’action et sauver le requin baleine à Djibouti.
Sans doute n’y a t-il pas assez de mesures sévères prises à l’encontre de ceux qui enfreignent la réglementation ou se comportent mal à l’encontre de ce poisson. Il n’y a pas de respect de l’animal, il est vu comme un produit touristique et non un animal sauvage. On inverse encore le problème, on fait d’abord quelque chose qui fait plaisir aux humains et puis après, on se soucie de savoir comment faire pour garder en vie l’animal le plus longtemps possible. Mais pour quelle raison ? Pour qu’il puisse rapporter le plus d’argent possible ?… Ce n’est pas comme ça qu’il faut tourner le problème. Il faut chercher d’abord à préserver l’animal, ensuite voir si l’on peut faire entrer des humains dans son environnement immédiat, des touristes bien sûr mais surtout dans quelles conditions et sans perturber la tranquillité du requin. C’est ainsi qu’il faut raisonner. Il faut préserver l’animal parce qu’il a des droits trop souvent ignorés. J’estime que l’on n’a pas le droit de considérer l’animal comme un produit comme on le fait maintenant. Je dis non ! On est en train de massacrer cet animal dans l’ignorance la plus totale. On ne se rend pas compte du mal que l’on fait parce les gens y vont un week-end et repartent sans évaluer les souffrances et les douleurs qu’ils ont pu causer. Cet animal a eu le malheur d’être né "poisson" c’est à dire plutôt inexpressif, au contraire d’un mammifère qui émet des sons et manifeste la douleur. La saison dernière a été marquée par deux requins baleines retrouvés morts, le premier le long des côtes de Tadjourah, le second échoué à proximité de la plage d’Arta… Ces décès sont la conséquence de comportements de vandales sans scrupules. On n’avait jamais vu cela auparavant. C’est révélateur d’une situation gravissime ! D’ailleurs, il y a à peine une quinzaine d’années, on pouvait voir les requins baleines par dizaines. Aujourd’hui, c’est à peine s’y on peut en croiser trois ou quatre à la fois. La chute d’effectifs est considérable, elle devrait alerter, pourtant ce n’est toujours pas le cas. C’est triste, très triste, et d’autant plus que l’on ne connaît même pas encore très bien l’espèce et son mode de reproduction. On va perdre cette espèce avant même d’en avoir appris davantage sur elle. C’est ce qui est en train de se passer, tous les ans, nous sommes confrontés aux mêmes catastrophes dans la plus grande impunité des responsables de ces abus. C’est un scandale. Le requin baleine est un phénomène saisonnier, je constate plein de bonne résolutions avant et pendant la saison ; parfois hélas aussi, on met de côté les principes moraux, pour faire de l’argent vite fait. Quand la saison se termine en février, ces pauvres poissons retombent dans l’oubli jusqu’à la saison suivante où l’on reparlera des mesures de préservation… mais en attendant on continue notre petite vie.... jusqu’au retour des requins baleines. Et c’est ainsi chaque année !

L’autre danger, pour les requins baleines, sont les attaques sur son habitat. Là aussi la crainte est importante. Il serait question du dynamitage de la passe du Goubet. Je ne sais pas si c’est une rumeur infondée, mais ce n’est pas improbable. Pour l’heure le projet aurait été mis en pause, mais il pourrait revenir sur la table rapidement, car il s’agit de faciliter le passage de plus gros bateaux minéraliers. Cela serait évidemment une catastrophe écologique majeure si cela se faisait. Il faut savoir que c’est une passe très étroite, et qu’elle nécessite déjà un pilote adroit avec un bateau type plaisancier ou de pêcheur. Imaginez la difficulté de la chose avec un gabarit de gros navire. Dynamiter la passe simplifie le problème, mais alors on aura là aussi une boucherie, un cataclysme écologique. Cela se soldera encore par des morts sur la faune marine exceptionnelle du lieu. Encore une fois j’insiste sur ce point : ce n’est pas une information certaine. Je croise les doigts pour me tromper. Je sais que le ministère de l’Environnement prépare des textes pour élargir les zones protégées d’Arta jusqu’à Tadjourah, et le Goubet. Heureusement. Mais il faut sortir les textes rapidement et passer à l’action. Cela permettrait de limiter des abus de ce type, et sans cette protection juridique, des associations comme les nôtres ne peuvent pas travailler, ne peuvent pas lutter efficacement. On n’est pas toujours protégé par la loi. On pourrait être attaqué devant un tribunal sans moyen légal pour nous défendre en cas d’obstruction. Il faut des textes de loi et qu’ils viennent des Djiboutiens eux mêmes. Il faut aller plus vite que le développement économique… car chaque année qui s’écoule ce sont des requins baleines en moins. Ces textes sur les aires marines protégées sont pratiquement prêts depuis plus de deux ans ; il ne faut plus attendre et les soumettre à l’avis des élus nationaux pour je l’espère, une adoption rapide. Je le dis souvent au personnel de la direction de l’environnement, « vous êtes dans une guerre totale ou les autres en face, ont des moyens énormes ».

Je sais bien qu’avec Décan, on peut se mettre à dos bien des ministères, et d’autres intérêts notamment privés… On nous dit souvent à moi comme aux cadres de la direction de l’environnement et du développement durable (DEDD) que nous sommes des « emmerdeurs » - pardonnez moi l’expression… mais si on n’était pas là, pour alerter, pour faire réagir, qui le ferait ? Oui, on est des emmerdeurs, on le revendique, on veut attirer l’attention sur la fragilité des écosystèmes, mais la question est : que veut-on comme monde pour demain ? Un monde de béton ou un monde où il y a encore de la vie, de la biodiversité ? Il y a là un choix de société très important... Le développement économique est pour moi un « veau d’or », on est en admiration devant cela, c’est bien, il le faut certainement, mais il faut replacer l’écologie dans le développement économique sinon on court à notre perte. Moi j’ai toujours eu dans l’idée que quelqu’un qui investi dans un projet devrait investir la même somme dans la protection de l’environnement. Cela ne serait que justice. Si n’est pas autant, au moins la moitié du montant du projet. Une composante écologique devrait être obligatoire pour compenser les dégâts nuisibles palpables sur l’environnement. C’est utopique mais quelque part je me dis que cela ne serait que justice par rapport à la nature qui nous héberge.

Propos recueillis par Mahdi A.


[1Bruno Meyerfeld, « La survie des guépards menacée par la mode des félins de compagnie », Le Monde, 19 janvier 2019.

[2Décan, association de protection de la faune et de la flore djiboutiennes, www.decandjibouti.org.

[3Bruno Meyerfeld, « La survie des guépards menacée par la mode des félins de compagnie », Le Monde, 19 janvier 2019.

 
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