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Grand Oral du Premier ministre, saison 2
par Mahdi A., mars 2017 (Human Village 29).
 

Le Premier ministre a fait plusieurs annonces lors de son discours, mais le principal message était politique.

Mercredi 1er mars, le Premier ministre a prononcé au Parlement le discours de politique générale du gouvernement. Il intervient à un moment particulier et ce pour trois raisons. Avant tout, il est concomitant à la visite officielle d’État de trois jours du président de la République en France. Secundo, il est d’autant plus empreint de satisfaction qu’il se déroule au lendemain des dernières élections locales largement remportées par les listes présentées sous la bannière de l’UMP : elles ont réalisé « le grand chelem » ! Tertio, cette déclaration de politique a lieu quelques mois avant la célébration du 40e anniversaire de l’indépendance du pays.
Le ton de ce discours se voulait volontaire, optimiste, confiant dans l’avenir, même si le Premier ministre n’a pas annoncé de nouvelles réformes, se contentant de rappeler essentiellement les différents points évoqués lors de son dernier discours de politique générale il y a cinq mois, les proférations contre la fin de la françafrique en moins. Cependant, on peut y lire en filigrane quelques messages très politiques.

Une ode à l’artisan de la forte croissance économique
Le Premier ministre n’y est pas allé avec le dos de la cuillère en tressant une couronne de lauriers au chef de l’État. Il a salué la justesse de sa vision « à long terme du pays », sa ténacité devant l’épreuve, ainsi que sa force de caractère. Ismaïl Omar Guelleh est célébré tel un grand timonier dans ce discours très emphatique… Abdoulkader Kamil Mohamed a tenu à rappeler le manque de considération et d’intérêt extérieurs pour les différents projets de développement d’infrastructures malgré les besoins. Bien que visant à combler l’énorme déficit d’investissements hérités des années de crise, ces projets restaient en panne de financement, car jugés trop risqués. Il a insisté sur le fait que cela n’a pas découragé le chef de l’État de poursuivre son choix stratégique, « celui de faire de Djibouti une grande zone économique et financière pour toute la région. Celui de faire de Djibouti un lieu, où tous les investisseurs de tous les pays, sans aucune restriction partisane, pourraient y venir, et où les opérateurs nationaux et étrangers créeraient des emplois pour tous les djiboutiens et djiboutiennes. C’est comme cela que notre pays a été transformé ». On peut pronostiquer sans trop se tromper que le président a certainement tenu une plaidoirie pas éloignée de celle-là à son homologue français, pour justifier que Djibouti se soit tourné vers l’Est pour son développement.
« Au début de la présentation de son projet d’avenir pour Djibouti, nombreux étaient les incrédules. Djibouti, pour eux, resterait un petit port dans la région, dépendant de l’aide économique extérieure. Mais par la volonté, par sa conviction et par la confiance, qu’il inspirait dans sa façon de diriger le pays, en y associant tous les acteurs économiques et tous les Djiboutiens qui voulaient le développer, tout le monde a pu finalement voir son projet commencer à se réaliser ». Et le Premier ministre enfonce le clou pour ceux qui n’auraient pas compris que la route tracée doit nous extirper de la pauvreté et du sous développement : « au vu de ce qui a été fait, il est facile d’imaginer maintenant ce que sera l’évolution de Djibouti. Un pays qui ne sera plus en voie de développement mais qui entrera dans la catégorie des pays émergents. C’était le rêve caché des Djiboutiens. Cela va devenir leur réalité ».
Ce triomphalisme fait aussi écho au succès de la rencontre de rattrapage du président Guelleh à l’Elysée avec le locataire des lieux pour encore dix semaines. À y réfléchir, il aurait pu s’y soustraire et décliner l’invitation tardive, et sagement attendre le prochain président. Aussi bien politiquement qu’économiquement les gains de cette visite apparaissent mineurs pour le pays. Pour la France, par contre, cette rencontre de chef d’État à chef d’État, revêt d’une importance stratégique. Il est essentiel pour elle de sécuriser ses positions et ses intérêts sur nos côtes, coûte que coûte, après le déferlement des bottes des Américains, Japonais, Allemands, Espagnols, Italiens, Saoudiens… et maintenant des Chinois. Le président Hollande ne manquera pas de rappeler les liens plus que centenaires qui unissent les deux peuples, et que cette année est celle du quarantième anniversaire de l’indépendance de Djibouti. Le président Guelleh aura probablement eu la satisfaction de constater que le message adressé très clairement le 1er octobre 2016 a été reçu à Paris. On sort de la relation paternaliste et des leçons de morale… Il aura fallu atteindre la quarantaine pour cela, et le parapluie diplomatique, militaire, financier de la Chine populaire ! Cerise sur le gâteau, cette lune de miel avec ce pays millénaire s’explique aussi par le fait que ses investissements ne sont assortis d’aucune conditionnalité politique ! « Les bonnes relations que nous entretenons avec tous les pays seront consolidées, indépendamment de toute considération géopolitique. Notre principe est de respecter les peuples et les choix politiques qu’ils font. Le gouvernement veut soutenir la paix et la coopération, dans tous les domaines, avec tous les États qui le souhaitent », a martelé Abdoulkader Kamil Mohamed. Il faudra s’y faire, Djibouti entend mener une politique décomplexée, guidée uniquement par ses propres intérêts, avec pour boussole la quête d’une vie meilleure pour ses habitants.

Sur le plan économique, cette troisième visite du chef de l’État au MEDEF, ne devrait pas faire bouger considérablement les lignes. A l’exception du groupe Bolloré qui a des ambitions dans la logistique et ne verrait pas d’un mauvais œil - après s’être fait damner le pion à Berbera - de tirer son épingle du jeu avec la concession des infrastructures du PAID à la suite du transfert de ses activités à Doraleh. Contrairement au Liban ou au Sénégal, les investisseurs français ne peuvent compter sur un maillage important d’entreprises françaises installées sur place pour servir de relais. Au delà, il leur sera très difficile de faire le poids face au rouleau compresseur chinois dans ce qui est devenu, de fait, leur comptoir commercial pour l’Afrique de l’Est…
« La politique du président de la République pouvait se résumer ainsi : d’une part mettre en œuvre sa vision à long terme qui transformera le pays, et répondre, à très court terme et de façon pratique, aux problèmes, aux inquiétudes et aux attentes que chaque Djiboutienne et chaque Djiboutien peut rencontrer dans sa vie quotidienne ».

Laisser deviner une recomposition politique prochaine
Le Premier ministre semble pré-acter une future recomposition de la majorité, avec probablement un nouvel accord de coalition en vue des législatives de février 2018. L’UDJ de feu Ismaïl Guedid Hared, mais aussi le Parti djiboutien pour le développement (PDD) de Mohamed Daoud Chehem, pourraient rejoindre l’Union pour la majorité présidentielle (UMP). La dernière présidentielle ayant scindé l’opposition en plusieurs blocs, la fragmentation est telle qu’on ne voit pas comment ses dirigeants vont parvenir à transcender les ambitions individuelles et parvenir à désigner un leader pour fédérer les attentes et les espoirs de leurs militants. Dans ce contexte, on peut supposer qu’il ne serait pas très surprenant que l’UDJ et le PDD parviennent à trouver un terrain d’entente avec la majorité sur un nombre de sièges d’élus aux prochaines législatives. A fortiori lorsque l’on sait qu’à Djibouti la vie dans l’opposition n’est absolument pas une sinécure… « Renforçons notre solidarité, mais bien sûr acceptons tous ceux qui veulent rejoindre le soutien au président de la République », avait plaidé le Premier ministre, comme un appel à l’union. Jusqu’à présent cet accord politique, pas impensable, n’avait jamais été évoqué publiquement.
Pour autant, on peut se demander quel gain politique la majorité tirerait à intégrer en son sein ces deux partis, alors qu’ils incarnent formidablement la « vitrine » de ce que l’on attend d’une « opposition constructive » ? A y penser, ne seraient-ils pas beaucoup plus utiles à l’extérieur de la majorité, à grappiller des sièges à une opposition « moins coopérative » aux législatives de février 2018, qu’au dedans ?
Il adresse plusieurs autres messages politiques à son propre camp, notamment en l’informant de la ferme volonté du gouvernement de procéder à un profond renouvellement de la classe politique lors des prochaines législatives, à l’image des dernières élections locales. « Cette élection a encore confirmé la maturité politique de la population. On a vu aussi, comme dans les vieux pays démocratiques, des hommes et des femmes politiques quitter leur parti pour s’engager dans la vie politique d’une autre manière, qu’ils estimaient plus constructive. (…) Enfin, l’année prochaine, les électeurs seront à nouveau appelés à déposer leurs bulletins de vote pour renouveler cette noble assemblée ». Voilà les parlementaires prévenus, ils ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été informés suffisamment tôt.
Pour autant, le Premier ministre ne manque pas de leur signifier qu’il attend - quand même - d’eux leur soutien, « les objectifs en seront atteints plus rapidement ». « Votre rôle d’information, d’écoute et d’explication auprès de la population, que vous avez su démontrer au cours de la campagne présidentielle, doit être permanent et non pas ponctuel, lors des campagnes électorales. Le peuple a besoin de communiquer et de sentir qu’il est entendu tous les jours. C’est notre devoir d’y répondre. Allons y tout de suite. Je sais que nous allons gagner ce grand combat pour protéger de façon durable la nation. Vous en êtes capables ».
De manière vraiment inattendue et ferme, il adresse également un rappel à l’ordre à ceux qui jouent à visage découvert et s’imaginent déjà devenir calife à la place du calife en 2021. On peut faire l’hypothèse que le chef de l’État n’est pas sans ignorer cette missive, cette remise au pas. Ce remontage de bretelles a d’autant plus de sens que celui qui est également le président du RPP n’a pas fait savoir qu’il ne se présenterait pas aux prochaines présidentielles… Décodé, pour les malentendants du microcosme politique, un cinquième mandat n’est pas inenvisageable, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est fermement demandé aux prétendants à l’investiture de la majorité de calmer leurs ardeurs, de travailler de concert et de « cesser » de savonner la planche… et donc de nuire à la bonne conduite de la politique gouvernementale. Il ne fait pas de doute que les contrevenants courent le risque d’être immédiatement déchargés des responsabilités politiques qu’ils exercent !
On peut penser que si le différend a été rendu public par le Premier ministre, les tête-à-tête avec les ambitieux n’ont pas été suffisants… « Il est nécessaire pour y parvenir que l’Union pour la majorité présidentielle témoigne d’une volonté de rassemblement et d’une unité encore plus forte. Les ambitions personnelles, quoique légitimes, doivent s’effacer devant les enjeux définis par le président de la République. Consolidez et soutenez la réussite de son programme. Continuez à travailler pour le peuple », a-t-il déclaré.
Daher Ahmed Farah, président du Mouvement pour le renouveau démocratique (MRD), n’a pas été oublié puisque indirectement c’est lui qui est visé par le Premier ministre. Il indique en effet que les autorités judiciaires n’écartent pas l’éventualité d’ouvrir une instruction à Djibouti à la suite des évènements de novembre 2016 à Bruxelles, lorsqu’une rixe politique entre Djiboutiens a causé l’énucléation des yeux d’un participant [1]. « Ces poursuites pénales seront comparables à celles, par exemple, engagées en Belgique contre des Djiboutiens qui s’entretuent, pour obtenir la suprématie à l’intérieur d’un mouvement d’opposition. Le gouvernement suivra cette affaire de près pour pouvoir y apporter les réponses adéquates » le cas échéant avec de possibles suites au niveau national, laisse comprendre Abdoukader Kamil Mohamed. Enfin, à l’adresse des autres membres de l’opposition, le Premier ministre continue de les incriminer dans les tristes événements de décembre 2015. Il leur rappelle qu’ils ne seraient qu’en sursis, que l’affaire n’est nullement classée, et que « les actions en cours seront poursuivies de façon conforme à la loi » afin de réparer le préjudice subi par les « nombreux Djiboutiens (qui) ont souffert dans leur chair de ces actions criminelles ». Bref, il semblerait indiquer qu’une sorte d’épée de Damoclès reste suspendue sur leur sort, et il les appelle donc à la prudence dans leurs agissements !

Concernant la solidarité, le Premier ministre a égrené une série d’objectifs et de promesses qui vise à concrétiser les annonces faites par le président au cours de la campagne présidentielle de l’an passé. Pour illustrer cet engagement du gouvernement aux côtés des plus démunis, des plus vulnérables, il cite notamment un programme original qui comprend des transferts monétaires ciblés aux ménages pauvres, et dont la première concrétisation a eu lieu le 21 février auprès des communautés de Yoboki et d’Allaili Dadah. « Tout ce qui est donné à ces personnes vulnérables, quelle qu’en soit la valeur, est immense pour chacune de ces petites familles sans ressources. De ce fait, elles se sentent aussi intégrées à l’évolution du pays. Cette aide financière sert aussi à renforcer la cohésion de la nation djiboutienne », a t-il fait valoir. La communication de La Nation, en date du mardi 28 févier 2017, sur cette initiative de solidarité familiale (PNSF) nous apprend que « concrètement plusieurs milliers de familles djiboutiennes nécessiteuses se verront offrir chaque trimestre une assistance financière de 30 000 FD durant l’année. (…) Il s’agit pour les pouvoirs publics de briser par ce biais le cycle de transmission intergénérationnel de la pauvreté » [2]. Sur le fond, on ne peut qu’être d’accord avec la mise en place de cette nouvelle stratégie pour « toucher » directement les poches les plus démunies de nos communautés, à la condition que cette mesure ne soit pas uniquement électoraliste et, qu’au bout de l’année échue, elle soit renouvelée !

La crise politique en Somalie… l’Erythrée serait derrière !
« Notre armée, qui est présente en Somalie pour participer au rétablissement de la paix, contribue activement à combattre les terroristes qui continuent à s’infiltrer à partir de l’Érythrée. Mais je pense que, comme cela se fait dans de nombreux endroits en Afrique ou au Moyen-Orient, il faut éradiquer les terroristes dans les pays où ils s’organisent », a préconisé le Premier ministre.
L’option envisagée par Abdoulkader Kamil Mohamed est pour le moins radicale. En s’indignant des pratiques supposées du régime d’Isaias Afwerki, il propose tout simplement d’envisager une intervention militaire de la communauté internationale pour renverser le gouvernement érythréen en place, à l’instar de ce qui a été fait en Libye ou bien encore en Irak. Subrepticement, il dit sa lassitude du jeu trouble de ce pays voisin qui serait, selon le Premier ministre, à la manœuvre pour déstabiliser toute la Corne. Pour lui, il est urgent de traiter le problème à la racine.
Cependant, cette dénonciation ne s’accompagne d’aucun rapport documenté récemment publié par les Nations-unies sur la question. D’ailleurs, on notera que par le passé, ayant été accusée d’être derrière les actes de flibusteries aux larges des côtes somaliennes, l’Érythrée s’en était défendue avec véhémence à de nombreuses reprises. Dans un entretien dans nos colonnes, l’ambassadeur français en poste à l’époque, Dominique Decherf, avait clairement dédouané Isaias Afwerki sur cette question de la piraterie. Pour ce faire, il s’appuyait sur les résultats de recherches/investigations menées par les services spéciaux français.
Au delà, on ne saurait trop recommander au Premier ministre de ne pas s’aventurer à promouvoir une intervention de la communauté internationale, en Érythrée pour renverser le régime en place. Cette folle entreprise ne ferait qu’aggraver l’instabilité et les souffrances de la Corne : région déjà suffisamment tourmentée et profondément meurtrie dans sa chair.

Mahdi A., photos Hani Khiyari


 
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