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Du Ghoubbet au lac ’Assal, histoire d’une limite
par Simon Imbert-Vier, novembre 2016 (Human Village 28).
 

Dans un entretien accordé récemment à Human Village, Houmed Barkat Siradj, présenté comme la « deuxième personnalité coutumière de la région, porte-parole du sultan et qui préside aussi l’assemblée des notables », déclare utiliser « de[s] documents et de[s] cartes détaillées de la région, tirés de l’ouvrage sur les frontières de l’historien Simon Imbert-Vier » [1]. Ces éléments montreraient « que les limites territoriales de la région de Tadjourah avaient été posées de manière totalement arbitraire par les colonisateurs français ».
Cette mobilisation de mes travaux m’a conduit à un retour sur ce que j’avais écrit concernant la partie de la limite des cercles de Tadjourah et Dikhil comprise entre le Ghoubbet et le lac ’Assal. Dans mon ouvrage cité, je l’évoque assez sommairement deux fois : à propos de son invention en 1928 (p. 138-139), puis de sa modification en 1946 (p. 262-270). J’ai aussi évoqué ce sujet dans un article de l’ouvrage dirigé par Amina Saïd Chiré, Djibouti contemporain [2] (p. 56-58).
Cette interpellation par l’actualité m’a amené à étudier plus en détail comment cette limite avait été inventée puis avait évolué, afin en particulier d’essayer de comprendre les enjeux qu’elle pouvait porter et de mesurer la part de l’arbitraire dans les processus de son évolution.

L’invention des cercles
A partir de 1927, la direction de la colonie entreprend l’occupation du territoire djiboutien, qui n’est pas délimité [3] et qu’elle connaît fort mal, et éprouve en conséquence la nécessité de définir une organisation administrative, en particulier pour les régions occidentales. Plusieurs entités politiques étaient identifiées dans cette zone, dont deux nous intéressent ici, appelées « sultanat de Tadjoura » et « sultanat de Goba’ad ou Debné » dans la terminologie coloniale.

Extrait de la carte Meunier (1908).
Noter l’indication des itinéraires.

Cette organisation est nécessairement territorialisée dans la pratique européenne. Désireuse de s’appuyer sur le soutien des élites locales, qu’elle rémunère et associe à son action, l’administration leur attribue donc des territoires en s’appuyant sur des réalités locales telles qu’elle les comprend en 1928, lors de la première délimitation. Des récits des voyageurs [4], il ressort que la limite des influences se situerait vers le sud-ouest de la ligne des lacs qui, partant du Ghoubbet, passe au lac ’Assal puis dans la dépression des Alols. Le gouverneur utilise la carte la plus récente en sa possession, celle de Meunier publiée en 1908 par le Service géographique des colonies et rééditée en 1922, et définit la limite comme la « ligne droite allant de Debachen [dans la baie du lac Salé] au lieu dit Goungounta », deux points mentionnés sur cette carte. Debachen disparaît des cartes postérieures, mais Goungounta s’y trouve toujours à un emplacement assez proche de celui indiqué en 1908. Le principal enjeu porté par ce tracé est de laisser sous l’autorité de Tadjourah « la piste caravanière de Goungounta au lac Hally » qui, venant de Tadjourah, passe au sud du lac ’Assal puis longe les lacs en direction des plateaux abyssins par « Goungounta et Carcara » [5]. Cette route est alors utilisée tant par les caravanes au départ ou à l’arrivée de Tadjourah, que par les convois transportant le sel récolté au lac ’Assal [6]. Si le tracé imaginé sur une représentation peu fiable d’un territoire inconnu ne remplit en fait pas ce rôle, tel est bien l’objectif assumé de cette décision.

Extrait de la carte SGA (1939)
Noter l’indication des pistes.

La modification des tracés
En 1946, l’organisation territoriale de la colonie est modifiée, les limites des cercles sont redéfinies. L’administration dispose d’une nouvelle carte, publiée en 1939 par le Service géographique de l’armée (SGA) sur la base de missions cartographiques de terrain. Un nouvel arrêté [7] fixe la limite entre les cercles de « Tadjoura » et « Dikkil » le long d’une ligne joignant le « fond de l’anse Gabrielle (2 km nord-ouest du Gueni Koma, dans le Ghubet-Kharab) » aux « puits de Guiba Boule ». L’anse Gabrielle n’est pas indiquée sur la carte de 1939, mais la précision permet de la localiser. Quand aux puits, ils sont bien indiqués sur la carte mais sans localisation précise. Les territoires étant mieux appréhendés et la carte mieux documentée, la limite est aussi modifiée au nord pour inclure nettement l’ensemble de la piste – qui part du lac ’Assal puis longe les lacs vers les plateaux abyssins – dans le cercle de Tadjourah qui est agrandi pour ce faire. Si le tracé reste sans doute aléatoire dans son détail, son projet reste identique à celui de 1928.

Extrait de la carte IGN (1992)

Je n’ai pas trouvé de texte postérieur qui modifie cette limite dans le Journal officiel de la Côte française des Somalis, du Territoire français des Afars et des Issas [8], ni de la République de Djibouti [9] avant 2003. Cependant, en 1992, l’Institut géographique national (IGN) publie une carte du territoire djiboutien qui indique une limite légèrement différente, de la rive sud de l’« anse Gabrielle » à l’extrémité méridionale du lac ’Assal. Les conditions d’élaboration de cette carte, qui n’est pas un document officiel, me sont pour l’instant inconnues. Quoi qu’il en soit, à la suite de la loi du 7 juillet 2002 créant la nouvelle région d’Arta, un arrêté de 2003 [10] défini sa limite avec la région de Tadjourah comme allant de « Guini Koma jusqu’à la pointe Sud d’Assal à Kalafa » (lieu déjà indiqué à proximité sur la carte IGN de 1947 avec la graphie « Kal’Af »). Ces deux points étant identifiés sur la carte de 1992, on peut raisonnablement penser que c’est elle qui a servi de référence pour cette limite située légèrement au sud de celle qui y est tracée.

L’imprécision des textes définissant les variations de cette limite, que nous avons essayé de représenter sur la carte ci-dessus, montre que son projet n’était pas de définir et attribuer précisément des territoires considérés comme inhospitaliers, désertiques et sans ressource. Son principal objet était de maintenir l’ensemble des pistes qui reliaient le port de Tadjourah à l’intérieur de la Corne sous une autorité administrative unique.
Cela devait permettre de contrôler des pratiques, en particulier des circulations, qui étaient une des principales ressources des habitants. En ce sens, les délimitations de la période coloniale ne sont pas arbitraires dans leur principe. C’est plutôt la délimitation « post-coloniale » réalisée en 1992 par la carte de l’IGN, dans des conditions pour l’instant inconnues, et reprise à peu près en 2003 par les autorités djiboutiennes, qui paraît la moins explicitée.

Le flou et l’imprécision des cartes interdisent d’établir des positions précises aux limites inventées durant la période coloniale. Ces représentations ne permettront pas de proposer une solution « historique », et anachronique, au conflit en cours qui porte sur des enjeux contemporains forts différents. La sortie de crise ne peut relever que du politique, par les modalités de la construction des territoires djiboutiens avec leurs habitants pour fabriquer leur avenir commun.

Simon Imbert-Vier, Institut des mondes africains


[1Simon Imbert-Vier, Tracer des frontières à Djibouti. Des territoires et des hommes aux XIXe et XXe siècles, Paris, Karthala, 2011

[2Simon Imbert-Vier, « L’invention de territoires djiboutiens », in Amina Saïd Chiré (dir.), Djibouti contemporain, Paris, Karthala, 2013, p. 41-64.

[3Les frontières djiboutiennes sont fixées dans les années 1950.

[4Imbert-Vier [2011], p. 55-60.

[5Arrêté local du 6 novembre 1928, en ligne sur djibouti.frontafrique.org.

[6Colette Dubois, L’or blanc de Djibouti. Salines et sauniers (XIXe-XXe siècles), Paris, Karthala, 2003, 267 p.

[7Arrêté n° 1060 du 31 août 1946, en ligne sur djibouti.frontafrique.org.

[8Consultables aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), à Aix-en-Provence.

[9Consultable en ligne sur le site de la Présidence de Djibouti.

[10Arrêté n° 2003-0278/PR/MID du 9 avril 2003, en ligne sur djibouti.frontafrique.org.

 
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