Human Village - information autrement
 
« Les raisins de la colère » des Debenek-Weima !
par Mahdi A., novembre 2016 (Human Village 28).
 

De quoi s’agit-il ? Depuis vendredi dernier (4 novembre 2016), la colère monte à Tadjourah. La ville est entrée dans un mouvement de protestation qui s’est poursuivi samedi et dimanche et qui ira crescendo dans les prochains jours. L’ensemble de la population manifeste, allant jusqu’à fermer les écoles afin d’entraîner dans leur sillage les milliers d’élèves scolarisés. Les marches sont pacifiques, elles se déroulent dans le calme, la joie, et les chants entonnés notamment par les jeunes, qui semblent d’ailleurs plutôt heureux de la tournure que prend cette école buissonnière. C’est ainsi qu’ils gambadent, entourés des adultes, dans les rues de la belle ville aux sept mosquées, en tenant dans leur petites mains un petit imprimé blanc où figure le slogan de la campagne – dérivé de celui célèbre de l’association française SOS Racisme : « Touche pas à mon lac Assal ! ».
Les médias publics n’ont pas couvert les manifestations, illégales car elles se sont déroulées sans le consentement des autorités locales qui n’ont pas été averties préalablement. Mais c’était sans compter les réseaux sociaux et leurs importantes capacités de diffusion de l’information. C’est ainsi qu’ils ont conféré une audience nationale à ces manifestations. L’objectif était d’attirer l’attention des pouvoirs publics : de nombreuses vidéos, photos, ont été diffusées afin de relayer la contestation et plus spécifiquement les revendications territoriales.

Pourquoi manifestent-ils ?
Ils veulent donner de la voix, de l’écho, montrer que la population de la région est à 100% derrière les négociateurs « envoyés » à la capitale auprès du gouvernement afin d’exposer le plus clairement possible les causes des « raisins de la colère ». Qui sont les négociateurs ? La délégation est composée de neuf membres, dont le sultan de Tadjourah, Aboulaker Moumat Houmed, le chef de l’assemblée des notables, Hamoud Barkat Siradj, ainsi que les sept chefs des communautés qui composent les Debenek-Weima. Le gouvernement était également représenté en force à ces échanges qui ont duré à peu près une heure, et qui se sont déroulés à la primature. Etaient présents côté gouvernement, le Premier ministre, Abdoulkader Kamil Mohamed, le ministre chargé des investissements, Ali Guelleh Aboubaker, ceux des affaires étrangères et de la coopération internationale, Mahamoud Ali Youssouf, et de l’intérieur, Hassan Omar Mohamed, et enfin de celui chargé de la décentralisation, Hamadou Mohamed Aramis. Ont également pris part aux échanges Naguib Abdellah Kamil, secrétaire général de la primature, et Hassan Mohamed Kamil, conseiller du Premier ministre.

Quelles sont les revendications, pourquoi maintenant ?
Pour dénouer les fils de la pelote et y voir plus clair, nous avons rencontré la deuxième personnalité coutumière de la région, porte-parole du sultan et qui préside aussi l’assemblée des notables, Houmed Barkat Siradj (Ablek-Haïssamale). Il nous exprime sa consternation devant la situation actuelle et se dit perplexe : « Nous sommes venus à Djibouti afin d’exprimer nos inquiétudes aux autorités politiques sur une situation que nous considérons comme sidérante. Nous ne pouvons accepter que notre patrimoine culturel, notamment le site de Gaalale-Kooma où se déroulent en ce moment des forages géothermiques, ainsi que celui du futur port minéralier du Goubet, en cours de finition, soient considérés comme relevant de la circonscription administrative d’Arta ». On lui demande d’être un peu plus clair sur les raisons de cette contestation : « Si l’on se fonde sur les textes juridiques actuels, effectivement, ces sites relèvent de la juridiction de la région d’Arta. Nous opposons à cette légalité une toute autre vérité, celle des peuplements historiquement établis sur ces territoires du lac Assal. Cette terre est celle de nos ancêtres, c’est un fait que nul ne peut contester. Il faut bien prendre note que la distance qui sépare le site de Gaalale-Kooma du territoire de Tadjourah est d’à peine 50 mètres. C’est la raison pour laquelle, nous avons demandé au gouvernement samedi dernier, au cours de notre entretien, de rendre justice aux droits des communautés établies sur ce périmètre ancestral en modifiant les limites de la région de Tadjourah [1]. Après un long échange argumenté, les ministres présents ont considéré que nous étions dans notre droit et qu’ils avaient bon espoir de convaincre le chef de l’État de la pertinence de nos arguments. Nous sommes très satisfaits de l’entretien et confiant des engagements pris. Ces ministres se sont montrés sensibles à nos inquiétudes, et à notre volonté de rétablir nos droits sur ce territoire ».
Questionné sur les manifestations à Tadjourah, le porte-parole du sultan nous indique qu’il les condamne de façon forte et ferme. « Lorsque, nous avons rencontré le gouvernement, il nous a été reproché d’avoir orchestré, voire encouragé, la tenue de manifestations illégales à Tadjourah. Ils nous ont expliqué leur incompréhension alors que pourtant une réunion était programmée pour discuter des problèmes existants. Nous comprenons d’autant leur incompréhension que nous partageons leur stupeur, nous même avons été surpris, complètement désemparé par la situation ainsi que de la tournure des évènements. Nous estimons qu’il n’est pas normal que la population de Tadjourah manifeste ; que des voyoux ferment les écoles et fassent sortir les élèves de classe, c’est inacceptable ! » Nous avons voulu savoir pourquoi les jeunes manifestent, Houmed Barkat Siradj nous explique : « Nous nous posons la même question, nous ne comprenons pas pourquoi ils n’attendent pas l’issue du dialogue amorcé. Tout ces agissements sont condamnables. Personnellement je suis un ancien gendarme, je ne peux en aucune manière cautionner des manifestations qui se tiendraient illégalement. Pourquoi avant de manifester leur colère n’attendent–ils pas la réponse du gouvernement à nos revendications légitimes ? C’est vraiment déroutant tout cela ».

Lorsque l’on a quelques notions des coutumes, mais également de la structure très conservatrice et hiérarchisée des communautés des Debenek-Weima, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le degré de spontanéité de ces mouvements de foules plusieurs jours successifs… On notera que ces manifestations ont eu lieu concomitamment à la tenue de la réunion du samedi 5 novembre 2016. Ces éléments constatés, mis bout à bout, permettent de penser qu’elles ont pu être encouragées, sans forcément avoir été préparées ou organisées, de concert par les différents responsables coutumiers, et en premier chef le sultan, Aboulaker Moumat Houmed. Comment ces personnalités respectées auraient-elles pu être tenues dans l’ignorance des préparatifs ? Le contraire serait plus dangereux, cela voudrait dire que « la chienlit » s’installe et que plus largement les valeurs traditionnelles très fortes dans le Nord du pays se seraient effondrées. C’est impensable ! Les réseaux sociaux, d’ailleurs, ont relayé en continu, ce qu’ils nomment l’appel du sultan à la « kukta », au rassemblement de toutes les « figma » des communautés des Debenek-Weima (rassemblement des communautés).

Pourquoi cette manœuvre grossière ?
A l’ère des médias satellitaires et des réseaux sociaux, les Debenek-Weima voient tout l’intérêt d’organiser la lutte à différents niveaux pour faire pression sur le gouvernement mais également sur le chef de l’État. Lorsqu’une revendication est appuyée par un peuple solidaire, prêt à descendre dans la rue pour signifier son mécontentement et sa colère contre ce qu’il considère comme quelque chose d’« inacceptable », à n’en point douter, il trouvera forcément auprès des autorités une oreille attentive à ses difficultés, ses inquiétudes… C’est, encore et toujours, une partie de poker menteur finalement !

En adoptant les mêmes formes de contestations et de revendications que celles pratiquées en Éthiopie, les habitants de la ville blanche indiquent qu’ils ne s’estiment pas mieux lotis, que leurs cousins éthiopiens. Ils sont convaincus d’être dans leur bon droit et signifient aux autorités qu’ils sont prêts à aller encore plus loin si nécessaire pour obtenir justice et récupérer leurs « droits légitimes ». Pour l’heure, ce ne sont que de fines braises, mais le feu pourrait devenir incandescent…
Les leaders coutumiers paraissent avoir été touchés par le combat et le discours vindicatif d’Hanfaré Ali Mirah [2], dénonçant l’oppression et la spoliation par le régime éthiopien, de milliers d’hectares de terre appartenant à sa communauté, pour être vendus à des investisseurs sans le consentement ou la moindre indemnisation des occupants des terres. Considérant qu’il ne suffit plus de réclamer mais qu’il est urgent de se défendre contre l’oppression, il a appelé le peuple de la deuxième région d’Éthiopie à se soulever contre le régime autoritaire du pays, et donc de rejoindre le vent de la contestation des Oromos et Amharas. Cependant, faire une sorte de parallèle entre les deux situations des deux côtés de la frontière serait aller un peu vite en besogne. À travers les revendications territoriales des Debenek-Weima, on peut imaginer devant la complexité de la requête et l’impossibilité matérielle de la satisfaire, que la situation n’aurait pas été moins aisée si cela avait été l’Allemagne qui avait réclamé la rétrocession de l’Alsace et la Lorraine à la France ?

Pourtant, cela n’a pas empêché les braises de la colère de traverser la frontière et de se répandre. Où vont-elles s’arrêter ? Alors que la crise foncière avec les Oromos, semble avoir servi de modèle, on peut s’interroger sur un possible risque de contagion au reste du pays, pour des récriminations toutes autres ?
De tout cela, dépendra pour beaucoup de la manière dans le gouvernement appréhendera le solutionnement des nouveaux défis qui lui sont posés. Le gouvernement devra se montrer inventif et prudent. D’ailleurs, on ne saurait trop recommander d’éviter les promesses intenables ! Qui peut croire que le chef de l’État pourrait amender l’arrêté de 2003 sur les délimitations des régions pour rétablir « des droits perdus » par les communautés concernées ? Il faut se rendre à l’évidence, au bon sens : il lui sera difficile de justifier de déshabiller Pierre pour habiller Paul !

Houmed Barkat Siradj ajoute : « Nous nous sommes rendus à la primature munis de documents et de cartes détaillées de la région, tirés de l’ouvrage sur les frontières de l’historien Simon Imbert-Vier [3]. Cet ouvrage nous a permis de démontrer que les limites territoriales de la région de Tadjourah avaient été posées de manière totalement arbitraire par les colonisateurs français. Puis, à l’indépendance, le gouvernement de l’époque a conservé les délimitations laissées par les Français et qui remontait à des cartes produites en 1946. Aujourd’hui, on réclame que nos territoires, nous soient rendus ».


Quelles solutions pour un développement harmonieux ?
La question de la modification des délimitations administratives a peu de chance de se poser, alors que reste-t-il à négocier aux Debenek-Weima ? Tout ! Laissons libre cours à notre imagination…
Dans ce contexte, un durcissement du bras de fer est-il réaliste ? Comment permettre que les ressources naturelles présentes puissent bénéficier plus harmonieusement aux peuples des deux régions ?
On constate que cette crise survient à un moment où les investissements étrangers massifs surviennent, que les plans ambitieux pour le développement du Lac Assal prennent forme et commencent à se matérialiser concrètement. Forcément cela suscite des convoitises, des revendications, avec comme postulat que le gouvernement ne tient pas suffisamment compte des droits des populations qui y vivent, ne prend pas la peine de les consulter régulièrement, et encore moins d’obtenir leur consentement avant de s’engager formellement avec un investisseur… Ce n’est pas entièrement faux, mais l’enjeu crucial et immédiat est tout autre : il faut mettre un terme aux agissements incendiaires de ceux qui veulent raviver des conflits identitaires afin de peser dans la négociation et donc le partage des richesses. Il y a évidemment d’autres voies et moyens pour se faire entendre. Le chemin emprunté conduit à une impasse : celle de la haine et de la destruction de la cohésion nationale. Il n’y a pas de raccourci pour parvenir au développement ; les peuples dont les moyens d’existence dépendent depuis longtemps de cette terre doivent pouvoir aussi profiter des retombées attendues. Il appartient au gouvernement de savoir rassurer les inquiétudes de toutes les parties, en apportant notamment des garanties suffisantes pour apaiser les blessures de l’histoire qui ont du mal à cicatriser.
La sagesse des pères fondateurs de l’Union africaine avait posé un principe fondateur en considérant « les frontières héritées de la colonisation comme intangibles » [4]. Ne devrait-on pas aujourd’hui, où nous en avons le plus besoin, nous en inspirer ? Nul n’ignore le cortège d’évènements douloureux que ce genre de revendications a entraîné, ici ou ailleurs !

Mahdi A.

Voir en ligne une analyse de Simon Imbert-Vier.

[1Les limites des circonscriptions administratives sont actuellement fixées par un arrêté du 9 avril 2003, n°2003-0278/PR/MID. Les régions actuelles sont définies par la loi du 7 juillet 2002, n°174/AN/02/4ème L, portant décentralisation et statut des régions. Voir le site du Journal officiel.

[2Voir un article du Monde sur les positions d’Hanfare Ali Mirah.

[3Simon Imbert-Vier, Tracer des frontières à Djibouti. Des territoires et des hommes aux XIXe et XXe siècles, Paris, Karthala, 2011.

[4La résolution n° 16 de la conférence du Caire du 31 juillet 1964 constate « que les frontières des États africains, au jour de leur indépendance, constituent une réalité tangible ».

 
Commentaires
« Les raisins de la colère » des Debenek-Weima !
Le 9 novembre 2016, par Kenedid Ibrahim Houssein .

Très bon article d’analyse Mahdi, malheureusement les médias publics ont passé sous silence cet événement.
Cela renforce la crédibilité de votre organe qui traite l’info de manière professionnelle et objective.


« Les raisins de la colère » des Debenek-Weima !
Le 13 novembre 2016, par Hama Tadj-boy.

Très bon article fréro !!!
Et un truc de plus, y’a une question qui se pose .
Déjà, le défunt Ahmed dini ( paix et bénédiction ) avait bien anticipé sur ce sujet , qu’il ne fallait pas d’Arta une région, le voici maintenant c’est le tour de LAC ASSAL après avoir donner Douda.
Y’a des duo inséparables , Pas de portable dans réseaux, pas d’incendie sans feu , pas un pays sans drapeau et PAS UN TADJOURAH SANS LAC ASSAL


Les frontières héritées par la colonisation comme intangible
Le 14 novembre 2016, par Bachir Maki.

Pourtant c’est le cas puisque le tracé de 1946 entre le cercle de Dikhil et celui de tadjourah se retrouve bizarrement modifié par l’arrêté de 2003 en question. Preuve de cette "petite" retouche uniquement territoriale, les habitants du Lac Assal font toujours partie de la circonscription electorale de Tadjourah avec ses deux bureaux de vote ! Oui vous avez raison, il s’agit bien de "Déshabiller Pierre pour habiller Paul" mais vous avez inverser les personnages. Reparation legitime donc en rendant à Pierre ce qui lui appartient : c’est cela la seule et unique solution intangible.


« Les raisins de la colère » des Debenek-Weima !
Le 3 janvier 2017, par adawa.

La revolte générale spontanée de Tadjoura derrière leur sultan est legitime.Nous attendons toujours les promesses du president sur la limitation du sultanat dans ses frontières multimillenaires immuables depuis plus d’un mois maintenant !

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
L’UE et la décentralisation à Djibouti
 
« Au nom de tous les miens »
 
Grand Oral du Premier ministre, saison 2
 
En aparté avec… Ilyas Moussa Dawaleh
 
Mohamed Ahmed Awaleh, un pragmatisme inventif
 
Les meilleurs plats... se font dans les vieilles marmites
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |