De l’Université de Djibouti au barreau, du pro bono [1] aux grands projets d’infrastructures, de La Haye à Shanghai en passant par les réseaux juridiques de la Corne de l’Afrique, Mohamed Abayazid Houmed revient sur quinze années d’exercice. Associé fondateur avec Ahmed Abdourahman de CAA Law Firm – Abayazid and Abdourahman, il raconte les circonstances qui ont façonné sa carrière, les difficultés des débuts, son engagement auprès des justiciables les plus vulnérables, l’ouverture régionale du cabinet, son rôle de conseil auprès de grands investisseurs et une conviction ancienne : Djibouti dispose des atouts nécessaires pour devenir une véritable place de médiation et d’arbitrage.
Ancien enseignant-chercheur à l’Université de Djibouti, titulaire d’un master 2 en droit des affaires, Mohamed Abayazid intervient notamment en droit des affaires, infrastructures, énergie, droit maritime, investissements et règlement alternatif des différends. En 2024, il a reçu à New Delhi le LexFalcon Global Award, dans la catégorie Best Independent Lawyer of the Year – Corporate/Commercial, Infrastructure/Litigation. En 2026, il a rejoint le panel d’arbitres de la Shanghai International Economic and Commercial Arbitration Commission (SHIAC), pour un mandat allant jusqu’au 30 avril 2031.
Human Village : Votre parcours semble avoir été construit par une succession de circonstances décisives : une entrée presque accidentelle dans le droit, une formation internationale à La Haye, l’université, puis le barreau. Comment reliez-vous aujourd’hui toutes ces étapes ?
Mohamed Abayazid : Au départ, devenir avocat n’était absolument pas un projet établi. Après le baccalauréat, j’étais plutôt attiré par la comptabilité et la gestion. Mes parents m’ont envoyé en France avec l’idée que j’intègre une école de commerce à Poitiers. Je suis arrivé très tôt à Paris, j’ai pris le train pour Poitiers et je suis arrivé avec quelques minutes de retard au concours. On ne m’a pas laissé entrer. Je ne voulais pas perdre une année, je me suis donc inscrit à la Faculté de droit. C’est presque le hasard qui m’a conduit au droit.
J’étais de plus extrêmement timide. J’avais une véritable difficulté à parler en public. Quand on regarde aujourd’hui mon parcours d’enseignant, d’avocat et d’arbitre, rien de tout cela n’était évident au départ. L’un des tournants majeurs intervient en 2008, pendant mes études à Poitiers. J’ai été sélectionné pour une formation et des stages aux Pays-Bas, notamment à La Haye, dans l’environnement de l’arbitrage international. C’était une opportunité exceptionnelle. Le coût global tournait autour de 24 000 euros. Il me manquait 18 000 euros et je n’avais qu’une trentaine de jours pour trouver cette somme. Je n’étais pas boursier et mes parents n’avaient pas la possibilité de financer un tel montant.
J’ai donc écrit directement, depuis la France, au président djiboutien. Je lui ai expliqué mon parcours, l’opportunité qui m’était offerte et le financement qui me manquait. Je ne savais pas si cette lettre aurait une suite. Quelques jours plus tard, les services de la Présidence ont contacté mon père à Djibouti pour lui demander mes références bancaires afin de procéder au versement de l’aide destinée à financer mes études et cette formation. C’est comme cela que nous avons compris que ma demande avait reçu une réponse favorable. Les 18 000 euros ont été pris en charge et j’ai pu saisir cette opportunité. Sans cette aide, mon parcours aurait certainement été différent.
Certaines opportunités déterminent toute une carrière. La Haye m’a permis de découvrir l’arbitrage international autrement que dans les livres : les institutions, les praticiens, les réseaux, la manière dont se traitent des différends internationaux. C’est là qu’une ambition a véritablement commencé à se former. À mon retour à Djibouti, je suis devenu enseignant en droit privé à l’Université de Djibouti. J’aimais beaucoup la recherche et la transmission. Mais progressivement, j’ai ressenti le besoin de passer de la théorie à la pratique : les dossiers, les audiences, les contrats, les entreprises. Je voulais devenir avocat. Et là s’est posée une vraie difficulté.
À l’époque, le statut des enseignants-chercheurs n’était pas encore clairement fixé. Nous n’étions pas soumis exactement aux mêmes règles que les agents classiques de la fonction publique et la possibilité de cumuler enseignement universitaire et profession d’avocat n’était ni clairement organisée ni expressément tranchée. Ma candidature a d’ailleurs « fait beaucoup de bruit », parce que, pour certains, être à la fois enseignant à l’université et avocat paraissait impossible. J’ai donc adressé une demande spéciale au président de la République. Je lui expliquais que je voulais embrasser la profession d’avocat, mais également assurer temporairement la continuité de mes enseignements, notamment dans les matières techniques du droit privé jusqu’à ce que l’Université puisse me trouver un remplaçant. Dans cette lettre, je lui ai rappelé l’épisode de 2008 : il avait été celui qui m’avait permis d’accéder à une première formation internationale en arbitrage. Je lui expliquais que je voulais désormais aller plus loin, rapprocher la théorie de la pratique et poursuivre cette trajectoire professionnelle.
C’est dans ce contexte qu’a été retenue l’interprétation selon laquelle l’incompatibilité ne devait pas s’appliquer à ma situation particulière d’enseignant souhaitant accéder à la profession d’avocat. Le 6 septembre 2011, j’ai appris que mon agrément avait été accordé. Dès que j’ai obtenu l’agrément, j’ai démissionné de l’Université. Mais je ne pouvais pas abandonner mes étudiants au milieu du cycle. J’ai donc continué pendant environ trois mois à enseigner gratuitement, sans contrepartie, afin de terminer les enseignements que j’avais commencés.
Quand je regarde aujourd’hui ce parcours, je vois finalement une ligne assez claire : Poitiers, La Haye, l’Université de Djibouti, le Barreau et, quinze ans plus tard, Shanghai.
La création du cabinet tient elle aussi à une rencontre presque fortuite avec Ahmed Abdourahman et à la transmission du cabinet de votre oncle. Mais les débuts vont être beaucoup plus difficiles que prévu.
Oui. J’ai rencontré Ahmed Abdourahman Cheik dans un couloir de l’Assemblée nationale, où il travaillait comme juriste. Nous ne nous connaissions absolument pas. Nous avons parlé pendant quelques minutes et découvert que nous avions exactement la même ambition : devenir avocats. En trois minutes, l’idée de travailler ensemble était déjà là. Le lendemain, je suis allé voir mon oncle, Abdoulkader Dileita Mohamed.
Il avait développé un cabinet depuis plus de cinq ans. Il avait également exercé comme conseiller juridique auprès du Premier ministre avant de poursuivre une carrière internationale, qui l’a conduit dans l’environnement de la Banque africaine de développement, de la Tunisie à Abidjan puis, aujourd’hui, en Algérie. Il m’a dit en substance : « je te laisse le cabinet, mais prends soin des salariés ». Je lui ai immédiatement répondu que je ne voulais pas travailler seul, « j’ai rencontré hier quelqu’un avec qui je veux construire cette profession. Si je reprends le cabinet, je veux le reprendre avec lui ». Cet associé était Ahmed Abdourahman Cheik. Ahmed a obtenu son agrément quelques semaines plus tard et, à partir de décembre 2011, nous avons réellement commencé à fonctionner ensemble.
Notre principe était déjà la complémentarité : nous ne voulions pas être deux avocats faisant exactement la même chose. Il fallait que nos compétences, nos personnalités et nos réseaux se complètent. Mais nous avons rapidement compris qu’hériter d’un cabinet ne signifiait pas hériter durablement de sa clientèle. À l’époque, le marché juridique fonctionnait beaucoup par réseaux, affinités et relations personnelles. Les clients de mon oncle étaient, pour une grande partie, attachés à lui personnellement. Quand il est parti et que deux jeunes avocats ont repris la structure, beaucoup de clients sont partis vers d’autres réseaux. Nous avons perdu près de 60 % de la clientèle.
Les salariés étaient pourtant toujours là. Les charges fixes étaient toujours là. Il fallait maintenir le cabinet. À certains moments, Ahmed et moi financions nous-mêmes la structure avec nos propres revenus. Cette situation nous a obligés à nous demander comment construire notre propre réputation. Nous avons choisi le pro bono. Nous avons commencé à défendre des personnes qui n’avaient pas les moyens de payer un avocat, y compris dans des affaires extrêmement difficiles. Parfois, ces personnes avaient déjà été condamnées dans la rue ou sur les réseaux sociaux avant même d’être jugées. Il y avait des accusations graves. Mais le rôle d’un avocat n’est pas de choisir seulement les dossiers populaires ou faciles. Son rôle consiste à garantir les droits de la défense. Nous avions cette idée : la force du droit. Entre les dossiers totalement gratuits et ceux qui ont ensuite été intégrés à l’aide juridictionnelle, nous sommes arrivés, entre 2011 et 2017, à environ 13 000 dossiers. Ce travail nous a pris énormément de temps, mais il a également construit notre réputation et notre identité professionnelle.
Parmi les affaires qui m’ont le plus marqué, il y a celle de quatre propriétaires de taxi : Ahmed Mouhoumed Rayaleh, Mansour Mohamed Awad, Bouni Mohamed Abdillahi et Hassan Barkad Waberi.
Le 29 mai 2014, dans le contexte qui a suivi l’attentat de La Chaumière, leurs taxis se trouvaient stationnés sur un terrain vague à proximité du parking du lycée Joseph-Kessel. Des militaires des Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) ont déplacé leurs véhicules à l’aide d’un engin de chantier, sans les prévenir au préalable. Les taxis ont subi d’importantes dégradations.
Il faut comprendre ce que cela représentait pour ces hommes : leurs taxis constituaient leur outil de travailleur et leur principale, voire leur seule, source de revenus pour faire vivre leur famille. Nous avons engagé une procédure afin qu’ils puissent obtenir réparation. La partie française a notamment opposé l’immunité attachée aux accords de défense. Notre position était différente : nous considérions que les dommages causés à des véhicules appartenant à des civils ne pouvaient pas être automatiquement assimilés à un acte militaire couvert par une immunité empêchant toute action devant les juridictions djiboutiennes.
Le combat judiciaire a duré plusieurs années. Le dossier a notamment donné lieu à deux arrêts. [2]. C’est un point qu’il faut bien comprendre : nous ne sommes plus aujourd’hui dans l’attente qu’un tribunal décide si ces chauffeurs ont ou non des droits. Ils ont obtenu gain de cause. La décision relative au paiement de leur préjudice est devenue définitive et exécutoire. Et pourtant, elle n’a toujours pas été exécutée.
Après les décisions judiciaires, des commandements de payer ont été signifiés à l’État français par voie d’huissier, ainsi qu’au service du Commissariat des Armées françaises à Djibouti. Les actes ont bien été réceptionnés. Mais le paiement n’a pas suivi. Les chauffeurs ont ensuite multiplié les démarches. Ils ont saisi le procureur général, puis les autorités djiboutiennes. Ils ont notamment adressé un courrier au ministre des Affaires étrangères le 7 juillet 2023, puis un nouveau recours au ministre de la Justice le 13 janvier 2024, en demandant l’intervention de l’État djiboutien pour faire respecter les décisions rendues par ses propres juridictions. Dans leurs courriers, ils expliquaient également que leurs économies et même des prêts avaient été absorbés par cette longue procédure, alors que leurs taxis constituaient leur gagne-pain.
C’est donc cela qui rend cette affaire particulièrement difficile : après des années de procédure, après un arrêt de la Cour d’appel, après un arrêt de la Cour suprême, après la délivrance de commandements de payer et après plusieurs démarches institutionnelles, les bénéficiaires de ces décisions attendent toujours leur réparation.
Autrement dit, le problème n’est plus aujourd’hui celui de la reconnaissance du droit. Le problème est celui de son exécution. Et le temps donne désormais à ce dossier une dimension humaine beaucoup plus grave. Sur les quatre individus concernés, deux sont décédés sans avoir vu la décision de justice exécutée : l’un en 2024 et le second en 2026.
Les deux autres plaignants sont toujours en vie, tandis que, pour les deux chauffeurs décédés, ce sont désormais leurs ayants droit qui demeurent concernés par l’exécution de ces décisions. C’est une situation qui m’interpelle profondément comme avocat. Que vaut une décision de justice devenue définitive et exécutoire si celui qui l’a obtenue peut mourir avant de la voir effectivement appliquée ?
C’est aussi pour cela que je ne souhaite pas que cette affaire reste enfermée indéfiniment dans une confrontation procédurale. Je reste entièrement disponible pour rechercher une solution avec les FFDJ et les représentants de l’État français. Le confrère qui représentait les intérêts français dans cette affaire, Maître Jean Montagné, est malheureusement lui-même décédé. Je tiens à saluer sa mémoire et le respect professionnel dans lequel nous avons conduit ce contentieux malgré nos positions juridiquement opposées. Aujourd’hui, compte tenu du temps écoulé, je pense qu’une médiation peut constituer une voie raisonnable.
Il ne s’agirait pas de recommencer le procès ou de rediscuter indéfiniment ce qui a déjà été jugé. Il s’agirait de rechercher les modalités permettant enfin de donner une traduction concrète aux décisions rendues et de parvenir à une solution respectueuse des deux victimes encore en vie et des ayants droit des deux victimes décédées. Pour moi, cette affaire résume une question essentielle de l’état de droit : la justice ne s’achève pas lorsque le juge prononce sa décision. Elle s’achève lorsque le droit reconnu par cette décision devient effectif.
Vous êtes resté profondément universitaire dans votre manière d’exercer. Les colloques, les recherches comparatives et les rencontres avec de grands juristes semblent même avoir préparé l’internationalisation du cabinet.
Oui, complètement. Je n’ai jamais considéré mon passage à l’Université comme une parenthèse. La recherche universitaire m’a appris à interroger un texte, à rechercher son origine, à comprendre sa logique, mais aussi à ne pas reproduire automatiquement une analyse simplement parce qu’elle est communément admise.
Très tôt, je me suis intéressé à la spécificité du système juridique et judiciaire djiboutien. Pendant longtemps, on a eu tendance à présenter notre droit comme une simple reproduction du droit français, comme si Djibouti avait seulement hérité d’un système juridique colonial et l’avait conservé presque à l’identique. Mes recherches m’ont conduit à une autre conclusion.
Notre système possède évidemment des racines françaises importantes, mais son organisation institutionnelle a évolué différemment. Il a développé sa propre architecture. L’un des points sur lesquels j’ai beaucoup travaillé concernait précisément l’organisation judiciaire djiboutienne. J’essayais de montrer que nous n’étions pas dans le même schéma qu’en France. En France, l’organisation juridictionnelle est traditionnellement construite autour de deux ordres, avec d’un côté la juridiction judiciaire, au sommet de laquelle se trouve la Cour de cassation, et de l’autre la juridiction administrative, avec le Conseil d’État.
À Djibouti, nous avons développé une architecture beaucoup plus pyramidale et monocéphale, organisée autour de la Cour suprême, qui se trouve au sommet du système et exerce des fonctions qui, dans le modèle français, sont réparties entre plusieurs juridictions. C’est cette particularité que je voulais mettre en évidence : notre système n’est pas simplement la copie du système français. Et lorsque vous êtes un jeune universitaire, il ne suffit évidemment pas de dire : « j’ai découvert que notre système est différent ». Il fallait confronter cette analyse à ceux qui avaient eux-mêmes étudié, accompagné ou participé à la construction de ce système.
C’est ce qui nous a conduits à organiser, en 2011, un colloque consacré au droit judiciaire djiboutien. Nous avons voulu faire intervenir des juristes qui avaient non seulement une autorité universitaire, mais également une connaissance historique et pratique des institutions. Parmi eux figurait le doyen Jean Pradel. Son intervention avait une importance particulière parce qu’il avait lui-même travaillé sur les questions pénales, procédurales et judiciaires, et avait étudié l’organisation du système djiboutien.
Lors du colloque, il a apporté une contribution écrite dans laquelle il revenait précisément sur cette architecture institutionnelle et confirmait que le système djiboutien ne pouvait pas être simplement assimilé au modèle français. Pour moi, cette confirmation était essentielle. Je pouvais avoir une hypothèse de chercheur. Mais lorsque quelqu’un comme Pradel, qui avait lui-même étudié le système et travaillé sur ces questions, arrive à une conclusion comparable, l’analyse acquiert évidemment une autre légitimité.
Il faut aussi citer Ali Mohamed Hafkada, l’un des grands juristes djiboutiens. Il avait lui-même exercé des fonctions importantes dans notre système judiciaire et au ministère de la Justice : procureur de la République, procureur général, secrétaire général du ministère, entre autres responsabilités. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que Ali Mohamed Hafgada et Jean Pradel avaient déjà travaillé ensemble en 1993, alors que le premier était procureur. Il existait donc entre eux une connaissance beaucoup plus ancienne du fonctionnement concret de nos institutions.
En 2011, Ali Mohamed Hafkada a lui aussi contribué au colloque et a corroboré cette analyse de la spécificité du système judiciaire djiboutien. Ces contributions ont permis de faire quelque chose qui me paraît important : mettre par écrit et rendre accessible une partie de l’histoire de notre droit judiciaire, alors que beaucoup de juristes eux-mêmes connaissaient mal l’origine et la logique du système qu’ils appliquaient quotidiennement.Le colloque ne consistait donc pas simplement à réunir des universitaires.
Il s’agissait de produire de la connaissance juridique sur Djibouti, de confronter la théorie à la mémoire institutionnelle des praticiens et de permettre aux étudiants, aux magistrats, aux avocats et aux juristes de mieux comprendre leur propre système. C’est aussi à cette époque que j’ai approfondi mes recherches comparatives. Je me suis notamment beaucoup intéressé aux travaux de René David, qui représente pour moi une référence majeure du droit comparé. Son importance dépasse largement la France. Il avait participé aux grands travaux de codification en Éthiopie, notamment autour du droit civil, et cette expérience m’intéressait énormément parce qu’elle montrait comment une tradition juridique pouvait être transposée, adaptée puis transformée dans un environnement africain différent. Cela a été une découverte importante pour nous. Parce que lorsque nous avons ensuite commencé à étudier plus systématiquement le droit éthiopien, notamment civil, commercial et économique, nous avons constaté que des juristes djiboutiens formés dans la tradition francophone disposaient parfois de clés de lecture extrêmement utiles pour comprendre des textes appliqués en Éthiopie.
Nous avions donc devant nous quelque chose de beaucoup plus important qu’un simple sujet universitaire. Nous commencions à comprendre que l’histoire juridique pouvait devenir un outil professionnel. Un avocat qui connaît seulement son propre droit national reste limité. Un avocat qui comprend pourquoi le droit voisin a été construit d’une certaine manière, quelles traditions juridiques l’ont influencé et comment ses textes doivent être interprétés possède une capacité supplémentaire pour accompagner les investisseurs et travailler avec les confrères de ce pays. C’est exactement ce qui s’est produit.
À l’Université, à travers le centre de recherche, nous avions organisé des colloques, fait venir des juristes et produit des travaux sur le droit djiboutien. Puis cette réflexion nous a progressivement conduits vers l’Éthiopie, la Somalie et le Soudan, et plus tard vers le Kenya. Nous nous sommes posé des questions très simples mais fondamentales : Djibouti appartient-il exclusivement à une tradition de droit continental ? Avons-nous, au contraire, un système mixte ? Comment les systèmes des pays voisins se sont-ils construits ? Quelles sont leurs influences respectives ?
À l’époque, tout cela pouvait sembler très académique. Nous faisions des recherches, nous accumulions des documents, nous constituions des archives. Puis, en 2016, avec Me Ahmed nous avons rouvert ces archives. Et nous avons compris que nous avions entre les mains une véritable richesse. Ce qui avait été produit pour la recherche pouvait servir directement à nos clients. Lorsqu’un investisseur venait nous voir pour l’Éthiopie, le Somaliland ou un autre pays de la région, nous pouvions non seulement lui parler de Djibouti, mais aussi lui expliquer l’environnement juridique régional, lui indiquer les particularités du système dans lequel il allait investir et l’orienter vers des confrères avec lesquels nous avions construit une relation de confiance. C’est à ce moment que notre passé universitaire est devenu l’un des fondements de notre expertise régionale. Et c’est précisément cette réflexion qui conduira ensuite au projet African Business Legal Expertise.
Nous avions compris que, séparément, chacun possédait une partie de l’information : les Djiboutiens connaissaient leur droit, les Éthiopiens le leur, les Somaliens leur environnement, les Soudanais le leur. Notre idée était de réunir ces compétences et de créer à Djibouti une plateforme où les avocats de la région pourraient confronter leurs pratiques, échanger leurs informations juridiques et travailler ensemble.
Autrement dit, il existe un véritable fil conducteur entre les recherches universitaires, le colloque de 2011, les travaux de Pradel et Ali Mohamed Hafkada, l’étude des codifications auxquelles René David avait contribué, les recherches comparatives sur la Corne de l’Afrique et, quelques années plus tard, l’internationalisation du cabinet.
Ce que nous avions commencé comme universitaires est devenu progressivement un outil de pratique du droit des affaires et de coopération régionale. C’est dans cette logique que nous avons organisé, en 2016 au Kempinski, le forum African Business Legal Expertise. Le cabinet a financé cette initiative. Nous avons réuni des professionnels soudanais, somaliens, éthiopiens et d’autres praticiens de la région. Nous voulions créer une véritable plateforme de cabinets, permettant de partager les bonnes pratiques, les informations juridiques et les connaissances sur les différents systèmes. Si notre client allait en Éthiopie, nous devions pouvoir le diriger vers un confrère de confiance. Si un cabinet soudanais ou éthiopien avait un client venant à Djibouti, il devait pouvoir nous le recommander. C’est ainsi que l’on transforme une conférence en réseau professionnel. Et cette plateforme a progressivement changé la perception de notre cabinet. Des investisseurs chinois, français ou américains ont commencé à nous consulter directement sur Djibouti mais également sur leur orientation vers les pays voisins.
Cette ouverture régionale vous a aussi rapproché de spécialistes africains et internationaux de l’arbitrage. Qu’ont apporté ces rencontres au projet que vous défendez aujourd’hui pour Djibouti ?
Elles ont été déterminantes. À partir de 2014, nous avons commencé à nous impliquer beaucoup plus fortement dans les réseaux d’arbitrage est-africains. Nous avons été retenus pour présenter Djibouti lors d’une rencontre internationale en Europe. Je ne suis pas anglophone de formation, mais j’ai dû préparer une présentation en anglais. Le premier travail portait sur cette question : « Quel est l’avenir de la pratique de l’arbitrage à Djibouti et en Afrique ? » Puis nous avons travaillé sur « L’état de la théorie et de la pratique de l’arbitrage international à Djibouti ».
C’est à partir de là que nous nous sommes davantage intégrés aux réseaux d’arbitrage d’Afrique de l’Est. Nous avons également rejoint une association de promotion de l’arbitrage international en Afrique basée à Douala, au Cameroun. Cela a beaucoup compté dans notre parcours. À mes débuts, j’ai également été accompagné par un confrère djiboutien plus expérimenté, Me Aref Mohamed Aref, qui m’a ouvert les portes de ces réseaux. Il m’avait dit, en substance : « Tu as les outils ; il faut maintenant que tu prennes ta place dans ce réseau international. »
Ce type de transmission compte énormément. Parmi les rencontres importantes, je pense particulièrement au professeur et arbitre égyptien Mohamed Nasser. C’est un épisode que je considère essentiel. Après l’une de nos présentations, il nous a dit qu’il souhaitait travailler avec nous et que Djibouti avait, selon lui, un potentiel considérable. Il estimait même que, sur le plan théorique, le cadre djiboutien constituait un exemple particulièrement intéressant. Mais surtout, Mohamed Nasser nous a amenés à dépasser une vision uniquement juridique. Il nous disait : « il y a l’arbitrage international en théorie, mais il y a aussi l’économie de l’arbitrage international ». Cette expression m’a beaucoup marqué.
Un centre d’arbitrage, ce n’est pas uniquement un règlement et une liste d’arbitres. Il faut un secrétariat permanent. Il faut des salles. Des experts. Des interprètes. Des hôtels. Des transports. De la restauration. De la connectivité. Dans certains arbitrages, les équipes travaillent tard, les secrétaires doivent se relayer, les conseils et les experts restent plusieurs jours dans la ville. C’est donc toute une économie qui se développe autour du règlement des différends. C’est à partir de cette réflexion que nous avons regardé beaucoup plus attentivement l’expérience du centre d’arbitrage de Kigali. Nous avons parlé avec eux. Nous avons essayé de comprendre comment le Rwanda avait construit sa plateforme. Au départ, cela n’avait pas été facile. Il avait fallu que les praticiens, les commerçants et les institutions économiques s’impliquent. Nous avons même fait venir à Djibouti un expert lié au centre de Kigali. Cet expert a discuté longuement avec le responsable de l’institution que nous cherchions à sensibiliser au projet. L’accueil avait été très favorable. Une note devait ensuite être remise. Les circonstances ont retardé sa mise en œuvre, mais cette note est toujours prête.
Nous avions aussi imaginé que le futur centre ne soit pas nécessairement limité à un seul bâtiment. Pourquoi ne pas travailler avec l’Autorité des ports, qui dispose d’infrastructures importantes ? Pourquoi ne pas établir des partenariats avec des banques comme Salam Bank, ou avec des hôtels disposant de salles et de services permettant d’accueillir des équipes internationales ? Nous avons toujours essayé d’avoir une approche très pratique. Ce projet n’est donc pas une idée née hier. Nous avons travaillé dessus. Nous avons présenté Djibouti à l’extérieur. Nous avons fait venir des experts. Nous avons rencontré des institutions. Nous avons préparé des propositions. Il faut maintenant aller plus loin.
Pendant ce temps, votre cabinet est devenu conseil de grands investisseurs, notamment chinois, dans les infrastructures portuaires et ferroviaires. Quel rôle jouez-vous réellement auprès de ces groupes et quel regard portez-vous sur leur présence à Djibouti et en Afrique ?
C’est une étape essentielle de notre évolution. À un moment, avec Me Ahmed Abdourahman Cheik, nous avons compris que le cabinet ne pouvait pas assurer sa pérennité uniquement avec du contentieux interne et du pro bono. Nous avons donc développé le droit des affaires, la négociation contractuelle, le conseil stratégique et ce que j’appelle parfois l’intelligence économique juridique. Cela signifie comprendre l’environnement d’un investissement : le droit, les institutions, les intérêts en présence, les risques, les rapports de force.
Nous avons progressivement été choisis par de grands investisseurs chinois intervenant notamment dans les infrastructures portuaires et ferroviaires. Parmi eux, il y a notamment China Merchants. Quand nous sommes présents à une table de négociation, nous ne sommes pas des figurants. Nous intervenons comme conseils sur des contrats importants. Mais être l’avocat d’un investisseur ne signifie pas lui dire systématiquement qu’il a raison. Notre crédibilité tient précisément au fait que nous lui disons la vérité. Si une clause est excessivement déséquilibrée, nous devons le dire.
Si notre client négocie avec l’État djiboutien, il a ses intérêts. Mais Djibouti a également les siens. Je dis donc parfois que, lorsque nous parlons à nos clients, nous parlons comme avocats mais aussi comme Djiboutiens. Vous pouvez obtenir aujourd’hui un contrat totalement favorable à votre entreprise. Mais si, dans dix ans, le déséquilibre est devenu politiquement, économiquement ou juridiquement insupportable pour l’autre partie, vous avez déjà créé le contentieux de demain. Le bon contrat est celui qui peut durer.
Les investisseurs chinois avec lesquels nous avons travaillé étaient des partenaires honnêtes. Mais je ne répète pas naïvement le slogan du « gagnant-gagnant ». Le gagnant-gagnant doit être construit. Un investisseur puissant cherchera naturellement à protéger ses intérêts. Le rôle des conseils consiste justement à trouver l’équilibre permettant à la relation de rester acceptable pour les deux parties. Pourquoi les Chinois construisent-ils des ports ? Pourquoi investissent-ils dans le ferroviaire ? Parce que Djibouti est pour eux une plateforme stratégique dans une organisation beaucoup plus large des échanges et de la Route de la soie. C’est normal. Tout investisseur agit parce qu’il a un intérêt. La question pour nous n’est pas de leur reprocher d’avoir une stratégie. La question est : comment Djibouti utilise-t-il cette stratégie pour défendre et développer ses propres intérêts ? Si quelqu’un veut utiliser votre position géographique, vos ports, vos corridors, il faut que vous deveniez son partenaire et non son spectateur. C’est pour cela que je ne partage pas toutes les lectures systématiquement négatives des investissements chinois en Afrique. Je préfère regarder les projets, les contrats, ce qui a été construit et les équilibres obtenus.
Vous avez en revanche des mots beaucoup plus sévères sur DP World et sur certains des contentieux internationaux liés à Doraleh. Comment analysez-vous ces procédures ?
Je suis effectivement beaucoup plus sévère : DP World mène une guerre contre l’Afrique. C’est mon analyse. Je ne regarde pas uniquement le contrat de Doraleh pris isolément. Je regarde une stratégie portuaire régionale. À mes yeux, certaines positions prises par DP World peuvent être interprétées comme une volonté de préserver la centralité de Dubaï face au développement de nouvelles plateformes portuaires en Afrique de l’Est. Je considère qu’il faut regarder les prises de participation, le contrôle des infrastructures, les flux commerciaux et la concurrence entre les ports. C’est sous cet angle que j’analyse ce dossier. Je considère également que certains rapports contractuels avaient créé des déséquilibres très importants. Et à un moment, lorsque le déséquilibre devient insoutenable, la question de la souveraineté se pose. Mais la souveraineté ne doit pas rester un slogan. Elle doit être juridiquement défendue. Je dis souvent que le droit est aussi une arme juridique de souveraineté. Lorsque vous allez devant un arbitre ou devant un juge étranger, dire que vous êtes souverain ne suffit pas. Il faut avoir choisi les bons arguments, la bonne juridiction, la bonne procédure et les bons conseils.
C’est précisément là que j’ai été critique sur certaines procédures menées à Londres. J’ai dit qu’à mon avis il y avait eu des erreurs tactiques et procédurales, et même parfois des problèmes d’ego. Je le maintiens. Vous pouvez avoir une position défendable sur le fond et perdre une bataille juridique parce que vous avez mal conduit la procédure. L’arbitrage international est extrêmement technique. Une erreur procédurale peut vous suivre pendant des années. Avec le risque qu’un contentieux de cette nature peut se déplacer d’une juridiction à une autre. Un dossier commence dans un contrat conclu à Djibouti, passe par l’arbitrage, puis peut se retrouver devant des juridictions à Londres, aux États-Unis, à Hong Kong ou ailleurs. Pour l’avocat, cela veut dire qu’il faut penser le contrat et la stratégie contentieuse dès l’origine dans un environnement véritablement international.
Le volet Hong Kong est particulièrement important pour nous parce que nous sommes intervenus comme conseil dans l’environnement contentieux de China Merchants. Nous avons apporté notre connaissance du droit djiboutien, des contrats, des institutions et de l’historique du dossier, en coordination avec un cabinet international implanté à Hong Kong. Notre contribution a notamment porté sur les arguments relatifs à la compétence.
C’est exactement le type de dossier qui montre pourquoi les cabinets africains doivent être présents dans les grands contentieux qui concernent leur propre continent. Nous ne devons pas simplement être l’objet du dossier. Nous devons être capables de contribuer à sa stratégie juridique. Et je ne dis pas pour autant que China Merchants serait, par nature, meilleure que DP World : l’avenir le dira. Un investisseur doit être jugé sur la durée, sur ses contrats, sur son comportement et sur sa capacité à respecter les intérêts du pays dans lequel il intervient.
Comment passe-t-on alors de ces dossiers d’infrastructures et de ces grands contentieux internationaux à votre nomination comme arbitre à Shanghai ? Et surtout, comment cette expérience peut-elle servir Djibouti ?
Il existe une continuité. Nous avons travaillé avec des investisseurs chinois. Nous avons conseillé des projets d’infrastructures. Nous avons travaillé avec des réseaux d’avocats en Éthiopie, au Soudan, en Égypte et ailleurs. Nous avons vu comment naissaient les différends. Nous avons travaillé sur des questions de compétence, de procédure et de contrats internationaux. Et parallèlement, les institutions chinoises d’arbitrage ont commencé à s’internationaliser davantage. Au départ, elles étaient surtout composées d’arbitres et de médiateurs chinois. Puis elles ont compris que, si les investissements chinois étaient mondiaux, les institutions chargées de traiter leurs différends devaient elles aussi intégrer des praticiens venant des régions concernées.
L’Afrique en fait partie. C’est dans cette évolution que j’ai été sélectionné pour intégrer le panel de la Shanghai International Economic and Commercial Arbitration Commission. Le processus a notamment porté sur la réputation, la moralité, l’indépendance et le parcours professionnel. Mon mandat va jusqu’au 30 avril 2031. Mais je veux être très clair : être arbitre ne signifie pas défendre une position africaine contre une position chinoise. L’arbitre doit être indépendant. Si une partie a tort, il faut pouvoir le dire. C’est précisément cette indépendance qui fait la valeur d’un arbitre.
Ma nomination à Shanghai n’a donc de sens pour moi que si elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’africanisation de l’arbitrage international. Pendant très longtemps, de grands différends portant sur l’Afrique étaient traités presque uniquement par des juristes venant d’ailleurs. Or nous avons aujourd’hui en Afrique des avocats, des magistrats, des professeurs et des arbitres de très haut niveau. Il ne s’agit pas de choisir quelqu’un parce qu’il est africain. Il s’agit de reconnaître qu’il existe désormais une compétence africaine capable de participer pleinement au règlement des différends internationaux.
C’est également pour cela que nos réseaux africains, les rencontres avec Mohamed Nasser, les échanges avec Kigali, Douala et les praticiens d’Afrique de l’Est comptent autant. Mais avant de vouloir attirer de grands arbitrages internationaux, nous devons commencer par faire fonctionner l’arbitrage et la médiation à Djibouti même. C’est la condition de crédibilité. On ne peut pas dire à un investisseur étranger : « venez arbitrer ici », si deux commerçants djiboutiens ne disposent pas eux-mêmes d’un mécanisme fiable pour régler rapidement un différend. La Chambre de commerce peut jouer un rôle. Mais le président ou le secrétaire général de la Chambre ne doivent pas devenir eux-mêmes les arbitres. L’institution doit fournir le secrétariat, les salles, organiser la procédure, maintenir une liste de professionnels.L’arbitre ou le médiateur, lui, doit rester indépendant.
Il y a également les zones franches. Je cite souvent l’article 43 du cadre juridique applicable aux zones franches parce qu’il prévoit déjà un mécanisme de règlement des différends. Mais la plateforme opérationnelle permettant de le faire vivre n’existe pas réellement aujourd’hui. Or regardez les activités concernées : ports, transit, assurance, transport, logistique, marchandises, conteneurs, environnement.
Tous ces litiges n’ont pas besoin de rester plusieurs années devant un tribunal. Un expert maritime peut comprendre immédiatement une question maritime. Un logisticien peut comprendre une difficulté de transport. Un spécialiste de l’assurance peut faciliter un accord. Et surtout, tous les différends ne nécessitent pas un arbitrage. La médiation peut être beaucoup moins coûteuse et beaucoup plus rapide. Nous avons déjà l’expérience d’une société où la médiation fait partie des pratiques. Il faut la professionnaliser.
L’État doit donner le cadre. Il doit faciliter. Il doit réglementer. Il doit garantir que les décisions puissent être exécutées. Mais il ne doit pas intervenir dans le fond des arbitrages. L’arbitrage repose sur l’indépendance. L’Autorité des ports peut mettre à disposition une salle, un secrétariat et des infrastructures. Une banque peut soutenir une plateforme. Les hôtels peuvent accueillir les audiences. Les professionnels peuvent apporter leurs compétences. Le secteur privé doit maintenant faire vivre les instruments existants.
Djibouti dispose d’un avantage exceptionnel : nous connaissons la logistique. Nous avons les ports. Nous avons les zones franches. Nous avons le chemin de fer. Nous avons la connectivité. Nous avons les hôtels. Nous sommes à la jonction de corridors internationaux. Il faut désormais ajouter à ces infrastructures physiques une infrastructure juridique crédible de règlement des différends.
Après quinze années, que voulez-vous finalement transmettre à la profession et aux jeunes juristes ?
D’abord, que l’on ne finit jamais d’apprendre. Je suis resté profondément attaché à l’enseignement. Beaucoup de jeunes que j’ai connus comme étudiants ou stagiaires sont aujourd’hui avocats, magistrats ou juristes. Avec Me Ahmed Abdourahman Cheik, nous avons toujours voulu ouvrir notre cabinet aux jeunes. Une profession qui ne transmet pas finit par s’appauvrir.
Mon parcours reste également marqué par certains juristes et enseignants qui ont profondément influencé ma manière de penser le droit. Je pense notamment à Jean Carbonnier. Ce que je retiens particulièrement de lui, c’est cette idée qu’il existe toujours une dimension humaine derrière un dossier. Un contentieux n’est jamais seulement une accumulation de textes, de procédures et de qualifications juridiques. Derrière une affaire, il y a une personne, une famille, une entreprise, un environnement économique ou une réalité sociale. C’est une conception que j’ai essayé de conserver dans ma pratique, y compris lorsque je travaille sur de grands dossiers d’affaires. Le droit ne doit jamais nous faire oublier l’humain.
À Poitiers, Éric Savaux, qui a été mon professeur de droit civil, notamment en droit des contrats spéciaux, m’a également beaucoup marqué. Ce que j’ai particulièrement apprécié chez lui, c’est sa capacité à développer chez l’étudiant une véritable pensée critique. Un professeur de droit ne doit pas seulement apprendre à ses étudiants ce qu’ils doivent connaître. Il doit leur apprendre à interroger une solution, à remettre en question un raisonnement, à construire leur propre argumentation et à exercer leur jugement. C’est cette conception de l’enseignement que j’ai ensuite essayé de transmettre à mes propres étudiants.
Et c’est aussi ce que je voudrais transmettre aujourd’hui aux jeunes juristes : ne jamais se contenter de connaître le droit ; apprendre à le comprendre, à le questionner et à l’inscrire dans la réalité humaine à laquelle il s’applique. Cette expérience de l’enseignement m’a aussi permis de côtoyer et parfois de former des magistrats. Et je veux dire quelque chose sur la magistrature djiboutienne, parce que l’on parle souvent de ses difficultés, mais beaucoup moins de la qualité et de la conscience professionnelle de nombreux magistrats. Djibouti est un petit pays. Tout le monde se connaît. Les familles se connaissent, les avocats connaissent les magistrats et les magistrats peuvent eux-mêmes connaître directement ou indirectement les justiciables. Cette proximité rend l’exercice de l’indépendance particulièrement difficile. Et pourtant, dans ma pratique, j’ai rencontré beaucoup de magistrats qui jugent en âme et conscience.
Je parle ici d’une indépendance qui n’est pas seulement théorique. Je parle d’une indépendance pratique, palpable. J’ai vu des magistrats se récuser simplement parce qu’ils connaissaient personnellement une partie et estimaient que cette proximité pouvait créer un doute sur leur impartialité. Parfois, ils vont même au-delà de ce que leur impose strictement la règle. Et cela, on n’en parle pas suffisamment. Il y a des magistrats que je connais personnellement, avec lesquels je peux échanger ou plaisanter en dehors du tribunal. Mais lorsqu’ils entrent dans la salle d’audience, ils sont magistrats et je suis avocat. Cette relation personnelle s’arrête là. Ils ne me privilégient pas. Ils écoutent les parties et jugent en fonction du droit et de leur conscience. Et lorsqu’ils estiment que leur décision pourrait être affectée par une proximité personnelle, ils se retirent. C’est pour cela que je tiens aussi à reconnaître cette qualité de la magistrature djiboutienne. On peut critiquer le fonctionnement d’une institution tout en saluant l’intégrité des magistrats qui, dans la pratique quotidienne, préservent leur indépendance. Parmi les magistrats qui ont particulièrement compté dans ma conception de la justice, je veux citer Djama Souleiman Ali. Je l’ai connu lorsqu’il exerçait notamment les fonctions de procureur général. Il avait une conception de la justice à laquelle je suis resté très attaché : pour lui, le magistrat, l’avocat et le greffier appartiennent à une même famille judiciaire. Cela m’a beaucoup marqué.
Nous avons des fonctions différentes et nous pouvons être en désaccord. L’avocat défend, le parquet poursuit, le juge tranche. Mais tous participent au fonctionnement de la même institution judiciaire et doivent pouvoir travailler dans le respect de leurs rôles respectifs. Djama Souleiman m’a appris cette conception dans la pratique. Il a également cru très tôt dans certaines de nos initiatives. Lorsque nous avons organisé à Djibouti notre plateforme African Business Legal Expertise, nous avons associé les institutions judiciaires : la présidence de la Cour d’appel, les juristes djiboutiens et le parquet général. Djama Souleiman, qui était alors procureur général, nous a beaucoup aidés et a cru dans notre potentiel. Je tiens à le remercier pour cela. Aujourd’hui, il exerce à la tête de la Cour suprême.
Le pro bono reste également une partie importante de ma conception de la profession. En 2026, j’ai été admis au panel d’assistance juridique de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, afin de pouvoir être désigné dans des dossiers nécessitant une assistance juridique. Je trouve qu’il existe une continuité très forte. Nous avons commencé en défendant gratuitement des personnes sans ressources à Djibouti. Quinze ans plus tard, cette conception de la défense peut également s’inscrire dans une institution africaine.
J’ai aussi longtemps voulu participer davantage à la gouvernance du Barreau. J’ai été candidat plusieurs fois. J’avais des idées sur le siège du Barreau, la formation, la représentation internationale et la structuration de la profession. Ces ambitions ont parfois été perçues comme des ambitions personnelles. Depuis plusieurs années, j’ai donc décidé de ne plus rechercher une fonction de gouvernance. Cela ne signifie pas que je me désintéresse du Barreau. C’est ma famille professionnelle. Mais on peut servir la profession autrement.
Le métier lui-même est également en train de changer. Nous entrons dans une époque dominée par le numérique et désormais par l’intelligence artificielle. Il ne faut pas avoir peur de ces outils. Il faut les comprendre et les utiliser. Ils peuvent améliorer la recherche juridique, l’organisation d’un cabinet et certaines analyses. Mais l’intelligence artificielle ne remplace pas la pensée critique. Elle ne remplace pas le jugement. Elle ne remplace pas la créativité. Elle ne remplace surtout pas l’éthique. C’est probablement la valeur à laquelle je tiens le plus. On peut être extrêmement intelligent, techniquement brillant et connaître parfaitement le droit. Mais un avocat brillant qui n’a pas d’éthique ne gagnera jamais le véritable respect. La connaissance ne suffit pas. Il faut savoir concilier la compétence avec l’intégrité, l’ambition avec l’humilité, l’innovation avec le respect de l’esprit du droit. Et il faut savoir dire à son propre client : « juridiquement, vous avez peut-être la possibilité de faire quelque chose, mais cela ne signifie pas nécessairement que vous devez le faire ». C’est cela, pour moi, la maturité professionnelle.
Après quinze ans, je ne regarde donc pas seulement les dossiers que nous avons gagnés ou les distinctions reçues. Je regarde surtout ce que nous pouvons encore construire. Nous avons connu le pro bono. Nous avons organisé des colloques. Nous avons travaillé avec des juristes djiboutiens, français, égyptiens et de nombreux praticiens africains. Nous avons créé des réseaux régionaux. Nous avons travaillé avec des investisseurs internationaux. Nous avons accompagné de grands projets d’infrastructures. Nous avons connu les contentieux de Londres, Hong Kong et des États-Unis. Nous sommes aujourd’hui présents jusqu’à Shanghai. Nous avons étudié Kigali. Nous avons fait venir des experts. Nous avons préparé des propositions. La prochaine étape consiste à transformer tout cela en institutions durables. Construire des plateformes indépendantes. Faire de Djibouti non seulement une plateforme portuaire et logistique, mais également une plateforme juridique régionale. Le droit ne doit pas rester dans les textes. Il faut maintenant le faire vivre.
Propos recueillis par Mahdi A.
[1] « Le pro bono est une ancienne locution latine, provenant de “pro bono publico” signifiant “pour le bien public”, qui désigne le travail réalisé à titre gracieux par un professionnel à destination d’une population défavorisée », Wikipédia.
[2] Arrêt n° 55/19 du 26 mars 2019 de la Cour d’appel, puis arrêt n° 50/P/CS/21 du 27 septembre 2021 de la Cour suprême de Djibouti.