Confrontée en quelques jours à l’arrivée de plusieurs milliers de personnes fuyant l’extension des combats au Yémen, la République de Djibouti s’apprête à lancer, mercredi 16 septembre, un appel international destiné à mobiliser des moyens supplémentaires. Le pays, qui a ouvert ses côtes aux réfugiés yéménites, alerte désormais ses partenaires : l’ampleur et la rapidité des arrivées dépassent les capacités nationales.
La reprise des hostilités au Yémen a provoqué des déplacements massifs des habitants. Le 15 septembre, les Nations unies estimaient à plus de 100 000 le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays depuis la nouvelle escalade. Sur l’autre rive, Djibouti se retrouve en première ligne de cette crise humanitaire. Selon les autorités, plus de 3 400 réfugiés yéménites ont rejoint Djibouti en seulement quarante-huit heures, principalement par voie maritime, à destination d’Obock et du Nord du pays. Femmes, enfants et familles entières traversent Bab el-Mandeb à bord d’embarcations de toutes tailles pour échapper aux nouveaux combats qui embrasent la côte occidentale du Yémen [1]. Ces arrivées se sont accélérées ces derniers jours. Le ministre de l’Économie, Ilyas Moussa Dawaleh, avait signalé environ 500 arrivées le 11 septembre, puis 1 400 le lendemain, avant que le nombre ne dépasse 2 000 dans la soirée [2].
Face à cette situation, le gouvernement djiboutien a décidé de donner une dimension internationale à la mobilisation. Dans une note adressée le 15 septembre 2026 à l’ensemble des missions diplomatiques accréditées à Djibouti, le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale annonce officiellement le lancement d’un « Appel International » destiné à faire face à la situation humanitaire provoquée par « l’afflux massif des réfugiés yéménites à Djibouti ». L’initiative sera lancée mercredi 16 septembre à 12 heures, au ministère des Affaires étrangères. Elle associera le gouvernement djiboutien au bureau du Coordonnateur résident du système des Nations unies, au Programme alimentaire mondial (PAM), au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Le corps diplomatique accrédité à Djibouti a été convié à la cérémonie. Cet appel constitue désormais le point central de la réponse djiboutienne : Djibouti accueille, mais demande à la communauté internationale de partager la charge de cet accueil.
Car l’effort est considérable pour un État de moins de 1,2 million d’habitants aux ressources limitées. Les autorités se préparent déjà à recevoir jusqu’à 10 000 personnes si le rythme actuel des traversées se poursuit. Le message adressé aux partenaires internationaux est d’autant plus pressant que les agences humanitaires présentes sur le terrain travaillent elles-mêmes dans un contexte de fortes restrictions budgétaires. Le 12 septembre, Ilyas Moussa Dawaleh indiquait que le HCR et les autres agences des Nations unies semblaient manquer de ressources pour accueillir et protéger dignement ces populations vulnérables, appelant la communauté internationale à « se tenir à nos côtés de toute urgence ».
Contacté par la rédaction de Human Village, Ilyas Moussa Dawaleh, a insisté sur les limites auxquelles Djibouti est désormais confronté face à l’ampleur de l’afflux :
« Depuis son indépendance, Djibouti a toujours été une terre d’accueil pour les victimes des conflits qui frappent régulièrement la région. Mais l’ampleur de la crise actuelle dépasse aujourd’hui nos capacités. La communauté internationale doit se mobiliser pour venir en aide à ces milliers de personnes innocentes, en grande majorité des femmes et des enfants, qui ont elles aussi droit à la protection et à la dignité. »
Son propos résume l’enjeu de l’appel international lancé par les autorités : maintenir l’engagement humanitaire de Djibouti tout en obtenant de ses partenaires les moyens nécessaires pour que cet accueil puisse se poursuivre dans des conditions dignes.
Comme en 2015, Obock est devenue la principale porte d’entrée de l’exode yéménite. La garde-côtes, la marine, l’armée et les services de santé djiboutiens ont été mobilisés pour secourir des embarcations en difficulté, accueillir les nouveaux arrivants et leur apporter nourriture, premiers soins et assistance. Khor Angar est également mobilisé dans le dispositif. Le Premier ministre Abdoulkader Kamil Mohamed s’est rendu à Obock dimanche pour suivre personnellement la situation et rencontrer notamment les représentants du HCR, du PAM et de l’OIM. Le camp de Markazi, aménagé lors du précédent afflux de réfugiés yéménites, est à nouveau utilisé. Mais une partie de l’effort repose également sur la population locale. Alexandre Coissac, responsable de l’OIM à Djibouti, souligne ainsi que certains nouveaux arrivants ont été directement accueillis par des habitants d’Obock, dont il salue « l’immense générosité ». Cette solidarité populaire ne peut cependant se substituer durablement à une réponse internationale organisée.
Djibouti connaît ce scénario. Lorsque la guerre du Yémen avait pris une nouvelle dimension en 2015, plus de 15 700 Yéménites avaient rejoint le territoire djiboutien. Depuis des décennies, Djibouti accueille des réfugiés venus de Somalie, d’Éthiopie, d’Érythrée et du Yémen. Le pays comptait déjà, avant cette nouvelle crise, plus de 36 000 réfugiés et demandeurs d’asile enregistrés, selon les données du HCR du mois de mars. Ces nouveaux venus arrivent dans un pays dont le dispositif d’accueil est déjà très sollicité.
La situation rappelle la singularité de la relation entre Djibouti et le Yémen. Les populations des deux rives de Bab el-Mandeb entretiennent depuis des siècles des liens familiaux, commerciaux et humains. De nombreuses familles yéménites sont implantées à Djibouti depuis plusieurs générations. Pour une partie des réfugiés qui débarquent aujourd’hui à Obock, Djibouti n’est pas totalement une terre étrangère.
La dimension humanitaire ne peut être dissociée de la situation stratégique de Bab el-Mandeb. Les récents combats au Yémen se sont rapprochés du détroit après l’avancée des forces houthies sur la côte occidentale. Djibouti avait déjà annoncé, le 11 septembre, suivre la situation à Bab el-Mandeb avec une « attention accrue », tout en réaffirmant son soutien aux efforts visant à réduire les tensions et parvenir à une solution politique au Yémen. La crise concerne donc simultanément la sécurité des populations, la stabilité du Yémen et celle de la mer Rouge, mais également la sécurité d’un axe maritime essentiel au commerce mondial.
Pour Djibouti, la priorité immédiate demeure toutefois beaucoup plus concrète : accueillir des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui arrivent parfois avec pour seuls biens ce qu’ils ont pu emporter à bord des embarcations ayant traversé le détroit. Le pays a jusqu’à présent maintenu ses portes ouvertes. Mais son appel du 16 septembre marque un tournant : il signifie que la solidarité djiboutienne, aussi forte soit-elle, ne peut supporter seule les conséquences humanitaires d’une guerre qui se déroule de l’autre côté de Bab el-Mandeb. La réponse est désormais entre les mains des partenaires internationaux.
Mahdi A.
[1] Faisal Ali, « Thousands flee to Djibouti amid renewed Yemen fighting », Al Jazeera, 15 septembre 2026.
[2] Voir le tweet Ilyas Moussa Dawaleh.