Invité par Emmanuel Macron au premier sommet international sur l’espace, organisé à Paris les 9 et 10 septembre 2026, Ismaïl Omar Guelleh effectue un déplacement dont les enjeux dépassent largement le secteur spatial. La visite intervient après le renouvellement pour vingt ans du traité de défense franco-djiboutien et alors que les crises successives en mer Rouge, à Bab el-Mandeb et dans le Golfe ont encore accru la valeur stratégique de Djibouti. Pour Paris, il s’agit de consolider un point d’appui devenu essentiel à sa capacité de projection entre Afrique, Proche-Orient et Indopacifique. Pour Djibouti, l’enjeu consiste désormais à transformer davantage sa rente géographique en infrastructures, investissements, formation et transferts technologiques.
Ismaïl Omar Guelleh y est notamment accompagné du ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale, Abdoulkader Houssein Omar, et du ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Nabil Mohamed Ahmed. Une rencontre annoncée entre Ismaïl Omar Guelleh et Emmanuel Macron donne à ce déplacement une dimension qui dépasse largement le programme officiel du sommet. Car derrière les satellites se trouve une relation franco-djiboutienne qui a profondément changé de nature.
De la défense au spatial : une relation franco-djiboutienne renégociée
Djibouti a lancé son premier satellite, DJIBOUTI-1A, en novembre 2023, puis DJIBOUTI-1B en décembre 2024. Le programme doit notamment permettre de recueillir des données météorologiques, climatiques et environnementales et de développer les compétences scientifiques nationales. L’ambition dépasse donc l’acquisition de données depuis l’espace. Pour Djibouti, il s’agit de former une nouvelle génération d’ingénieurs, d’accroître la maîtrise nationale de données stratégiques et de pénétrer des secteurs technologiques qui dépassent sa traditionnelle spécialisation portuaire et logistique. La France s’est progressivement positionnée sur ce nouveau terrain. Lors de la visite d’Emmanuel Macron à Djibouti en décembre 2024 [1], les deux pays avaient notamment avancé sur une coopération destinée à accompagner les ambitions spatiales djiboutiennes. Le symbole est important.
Pendant plusieurs années, l’essentiel du dialogue politique entre les deux capitales avait été absorbé par une question autrement plus ancienne et délicate : combien vaut la présence militaire française à Djibouti et à quelles conditions doit-elle se poursuivre ?
Lorsque Human Village s’intéressait, en décembre 2023, à la visite à Djibouti de Catherine Colonna et Sébastien Lecornu, les négociations sur le traité de coopération en matière de défense étaient encore laborieuses. Les autorités djiboutiennes demandaient notamment une forte revalorisation de la contribution française et une révision des emprises foncières accordées aux Forces françaises stationnées à Djibouti, particulièrement sur la presqu’île du Héron [2]. Ismaïl Omar Guelleh avait exposé sans détour sa position : Djibouti ne souhaitait pas remettre en cause sa relation avec la France mais entendait obtenir ce qu’il considérait comme son « juste dû », tant financièrement que sur le plan domanial. Le président soulignait aussi un déséquilibre persistant : alors que Paris attachait une grande importance stratégique à sa présence militaire, la coopération économique franco-djiboutienne demeurait, selon ses propres termes, « guère brillante » [3]. Sébastien Lecornu reconnaissait lui-même devant le Parlement français que certaines revendications djiboutiennes étaient « parfaitement légitimes », notamment concernant la revalorisation financière. Et le ministre précisait pourquoi.
La base de Djibouti possède une vocation opérationnelle permettant d’accueillir le groupe aéronaval, un sous-marin nucléaire d’attaque, de faire opérer des chasseurs ou encore de soutenir des opérations comme Sagittaire, menée au Soudan pour évacuer des ressortissants.
Un compromis a finalement été trouvé [4]. Le nouveau traité, signé à Paris le 24 juillet 2024 et entré en vigueur le 1er septembre 2025, engage les deux États pour vingt ans. La contribution financière annuelle française a été considérablement relevée, jusqu’à 85 millions d’euros. Mais sa principale singularité se trouve ailleurs. La France demeure juridiquement engagée à participer à la défense de l’intégrité territoriale de Djibouti.
La note « Djibouti, entre bastion africain et avant-poste indopacifique », publiée en juin 2026 par Sonia Le Gouriellec et Mélissa Levaillant, insiste fortement sur ce point : contrairement aux autres puissances militaires implantées dans le pays, la France ne protège pas seulement son installation. Elle fournit une garantie de sécurité au pays hôte. Autrement dit, la France est restée. Mais les termes de sa présence ont été profondément rééquilibrés.
Un rapport parlementaire français publié cette année permet de mieux mesurer ce que Paris a, de son côté, sécurisé pour vingt années supplémentaires. Dans leur rapport d’information n° 2910 consacré à « la mobilité stratégique en Europe et dans les territoires ultramarins », enregistré le 10 juin 2026 par la Commission de la défense nationale et des forces armées, les députés Julien Limongi et Sabine Thillaye relèvent que Djibouti et Abou Dhabi sont les seules bases navales françaises hors métropole capables d’accueillir à quai les plus grands bâtiments de la Marine nationale, notamment le porte-avions ou un porte-hélicoptères amphibie [5].
Ce n’est pas une possibilité théorique. Entre 2025 et 2026, le Charles de Gaulle a accosté trois fois à Djibouti. Du 29 mars au 2 avril 2025, le porte-avions et une partie de son escorte avaient effectué une relâche opérationnelle à l’issue de leur déploiement dans l’océan Indien lors de la mission Clemenceau 25. Le ministère des Armées précisait qu’il s’agissait alors de la dixième escale du porte-avions à Djibouti depuis sa mise en service en 2001, qualifiant le pays de « point d’appui fiable et réactif ».
La mission La Fayette 26 a encore renforcé cette utilisation. L’AFP indique que le groupe aéronaval a effectué deux nouvelles escales à Djibouti en 2026, permettant aux équipages de faire relâche mais également de « regarnir les soutes ». L’une d’elles est précisément documentée le 11 mai 2026 : le Charles de Gaulle a accosté pour quatre jours au port de Djibouti et des opérations de manutention ont permis de charger équipements, provisions et matériels nécessaires au groupe aéronaval. Trois escales en moins d’un an et demi : la fréquence dit peut-être davantage que tous les discours sur l’importance réelle de Djibouti dans le dispositif français.
Le “cordon ombilical” du groupe aéronaval
L’expérience de la mission La Fayette 26 fournit une démonstration encore plus parlante. Lorsque le groupe aéronaval s’est redéployé vers l’océan Indien et la mer d’Arabie dans le contexte de la crise autour d’Ormuz, l’approvisionnement est devenu une question opérationnelle majeure. Le contre-amiral Thibault de Possesse, commandant du groupe aéronaval, a expliqué à l’AFP que, dans la zone, Djibouti constituait l’unique point d’appui où le bâtiment ravitailleur de forces Jacques Chevallier pouvait effectuer ses rotations avec le groupe aéronaval. Or un seul bâtiment ravitailleur s’est rapidement révélé insuffisant pour entretenir ce que l’amiral appelle le « cordon ombilical » entre le groupe et son point d’appui. Il a fallu envoyer en renfort le Jacques Stosskopf, qui a dû contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance pour rejoindre le dispositif.
Derrière la puissance symbolique d’un porte-avions nucléaire réapparaissent ainsi des réalités beaucoup plus élémentaires : carburant aéronautique, vivres, pièces détachées, munitions, maintenance et endurance humaine des équipages. Un porte-avions n’est puissant que si quelqu’un peut continuer à le nourrir. Les parlementaires français soulignent précisément que la projection militaire dépend d’escales, de points d’appui et de facilités fournies par des États partenaires. L’autonomie stratégique d’une puissance militaire ne signifie donc pas qu’elle puisse durablement agir sans territoires d’accueil ni infrastructures de soutien. C’est précisément sur ce terrain que la valeur de Djibouti s’est renforcée.
L’expérience récente de l’US Navy offre un contrepoint spectaculaire. Le New York Times a documenté, le 14 août [6], les difficultés rencontrées par l’USS Abraham Lincoln après la destruction d’une grande partie de la base navale américaine de Bahreïn lors des premières frappes iraniennes.
Cette installation constituait depuis plusieurs décennies un hub logistique majeur de l’US Navy. Sa neutralisation a obligé les Américains à réorganiser leur chaîne de ravitaillement autour de Diego Garcia, située à environ 2 200 miles du golfe d’Oman. L’Abraham Lincoln, avec quelque 5 000 personnes à bord, avait alors passé près de neuf mois en mer sans véritable escale de détente.
Une seconde enquête du New York Times, publiée le 2 septembre [7], permet de mesurer encore plus précisément le défi. Faute de ports régionaux accessibles, les ravitailleurs américains devaient effectuer des rotations jusqu’à Diego Garcia, avec des opérations d’avitaillement en mer tous les cinq ou six jours. L’article souligne également qu’un porte-avions américain effectue normalement approximativement une escale par mois afin de permettre notamment au personnel de récupérer ; l’Abraham Lincoln a passé l’essentiel de ses neuf mois sans en bénéficier. L’épisode est une leçon assez brutale de géographie militaire. Perdre un port situé à proximité oblige une grande marine à déplacer son système logistique de plusieurs milliers de kilomètres. Vu de Paris, l’utilité de Djibouti n’en apparaît que plus clairement.
L’importance de Djibouti ne tient cependant pas uniquement au ravitaillement des marines de guerre. Elle réside aussi dans ce qui passe chaque jour devant ses côtes. En 2023, l’amiral Pierre Vandier, alors chef d’état-major de la Marine nationale, avait utilisé devant les députés une image particulièrement parlante pour illustrer la dépendance européenne aux flux maritimes. Il expliquait que quinze très grands porte-conteneurs chargés chacun d’environ 20 000 conteneurs franchissaient chaque jour le canal de Suez en direction de l’Europe. Soit environ 300 000 conteneurs. Une fois placés sur des camions, expliquait-il, ils formeraient une file ininterrompue de Brest à Berlin. Il ajoutait que le canal de Suez voyait passer quotidiennement l’équivalent d’« un Rungis annuel ». Le propos permet de ramener la géopolitique au quotidien. Nos équipements électroniques, nos vêtements, une partie de notre alimentation, les matières premières et l’énergie nécessaires à l’industrie européenne dépendent de ces routes.
L’amiral Vandier distinguait alors trois passages particulièrement sensibles : Ormuz, Bab el-Mandeb et Suez. Djibouti se trouve précisément face au deuxième. Il suffisait, prévenait-il déjà, d’une montée en tension pour que les flux soient menacés, avec des conséquences rapides sur l’économie, les approvisionnements et le niveau de vie des Européens. Trois ans plus tard, l’actuel chef d’état-major de la Marine, l’amiral Nicolas Vaujour, formule la même problématique sous un angle encore plus large.Lors d’une audition parlementaire d’avril 2026, il tire de l’évolution des crises contemporaines ce qu’il présente comme un premier retour d’expérience stratégique : « Tout conflit terrestre déborde inévitablement en mer » [8].
La guerre en Ukraine a immédiatement perturbé le commerce des céréales ; les conflits du Proche-Orient ont affecté Bab el-Mandeb et favorisé la mise en place de la mission européenne Aspides ; la crise iranienne a produit à son tour des conséquences directes sur le commerce du pétrole et du gaz. Cette formule résume assez bien la situation de Djibouti. Le pays peut paraître éloigné des fronts ukrainien, palestinien ou iranien. En réalité, une partie de leurs conséquences économiques et stratégiques finit par passer au large de ses côtes. La géographie transforme donc Djibouti en une sorte de sismographe maritime des crises terrestres.
Les perturbations en mer Rouge ont déjà produit des effets économiques mesurables. Le président de l’Autorité des ports et des zones franches de Djibouti, Aboubaker Omar Hadi, expliquait récemment sur les ondes de la RTD que le coût moyen du transport d’un conteneur dans la région était passé, selon les chiffres qu’il avançait, d’environ 3 000 dollars à près de 10 000 dollars. Djibouti insiste toutefois sur la résilience de ses propres infrastructures.
Avec six ports spécialisés et une ouverture directe vers l’océan Indien, le pays entend consolider sa fonction de plateforme logistique entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe. L’objectif n’est plus nécessairement de multiplier les ports mais de maximiser l’utilisation des infrastructures existantes. La crise crée ainsi une situation paradoxale. Elle renchérit les transports et fragilise les flux dont dépend l’économie djiboutienne, mais elle rappelle également aux grandes puissances et aux armateurs la valeur de la stabilité du territoire, de ses ports et de leur disponibilité.
Face à la Chine et à la multipolarité, la France doit changer de modèle
L’ouverture de la base militaire chinoise à Djibouti en 2017 a évidemment contribué à changer les termes de la négociation franco-djiboutienne. Mais la présence chinoise est beaucoup plus vaste que son implantation militaire. Ports, chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba, zone franche et infrastructures numériques : Pékin a associé finance, construction et stratégie dans une mesure avec laquelle Paris ne peut pas rivaliser euro pour euro. Cette différence est depuis longtemps identifiée par les autorités djiboutiennes.
En 2023, Mohamed Ali Hassan, alors secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, constatait que les alliés traditionnels de Djibouti n’avaient pas produit beaucoup de réalisations économiques malgré leur présence dans le pays [9]. Il insistait sur la nécessité d’investissements privés, mais aussi de politiques de coopération consacrées aux infrastructures essentielles au développement économique et social, tout en reconnaissant que la Chine avait beaucoup fait dans ce domaine.
La revendication djiboutienne peut donc se résumer simplement : la géographie ne doit plus seulement produire des loyers militaires ; elle doit produire du développement. C’est ce qui permet de comprendre la continuité entre le nouveau traité de défense, le projet d’aéroport, la formation universitaire et désormais le spatial.
Le texte publié dans nos colonnes sur la visite de la ministre française des Armées Catherine Vautrin à Djibouti [10] en mai dernier permet de replacer cette évolution dans un mouvement beaucoup plus large. La France elle-même affirme vouloir changer de modèle en Afrique.
En mai, Jean-Noël Barrot présentait la nouvelle relation avec les partenaires africains comme fondée sur une « approche respectueuse de nos intérêts mutuels et de la souveraineté de chacun ». Cette formulation répond aux conclusions du rapport d’information de l’Assemblée nationale L’influence de la France dans un monde postcolonial, porté par les députées Amélia Lakrafi et Sabrina Sebaihi [11]. Les travaux parlementaires invitent Paris à dépasser les logiques d’influence héritées pour privilégier des partenariats plus horizontaux, capables d’intégrer les États mais aussi les entreprises, les jeunesses, les diasporas et les sociétés civiles.
Le diagnostic est parfois sévère. Sabrina Sebaihi relève notamment que la présence militaire française, auparavant sollicitée par plusieurs États, a pu devenir progressivement une cible politique lorsqu’elle est apparue trop permanente ou insuffisamment adaptée à l’évolution des sociétés africaines. Elle insiste également sur des jeunesses plus politisées, attachées à leur souveraineté et beaucoup plus exigeantes sur la cohérence des partenariats proposés par les puissances étrangères. Djibouti constitue à cet égard un cas intéressant. Contrairement au Sahel [12], la relation militaire n’a pas débouché sur une rupture. Mais cela ne signifie pas qu’elle puisse simplement continuer comme auparavant.
C’est précisément le principal avertissement formulé par le rapport de recherche du ministère des Armées, rédigé par Sonia Le Gouriellec et Mélissa Levaillant, publié en juin 2026, Djibouti, entre bastion africain et avant-poste indopacifique. Ses autrices recommandent de ne pas considérer le nouveau traité de vingt ans comme un acquis qui dispenserait Paris de faire évoluer sa présence. Au contraire, elles préconisent de passer d’une logique de « garnison » à celle de partenaire de la souveraineté djiboutienne. Cela suppose notamment d’élargir les relations au-delà des seules forces armées : police, gendarmerie, garde-côtes et société civile doivent également entrer davantage dans le champ de la coopération. La formation militaire occupe une place centrale dans ces recommandations. Un officier djiboutien formé dans les institutions françaises, rappellent les autrices, peut rester pendant vingt ou trente ans un relais de coopération, bien au-delà des changements de gouvernements et des rotations diplomatiques.
Cette approche repose moins sur la recherche d’une influence spectaculaire que sur la création de liens institutionnels et humains durables. D’ailleurs la proposition la plus originale du rapport concerne peut-être la langue. Sonia Le Gouriellec et Mélissa Levaillant constatent que la bataille des perceptions ne se déroule plus principalement dans les communiqués officiels. À Djibouti, elle se joue largement sur Facebook et surtout sur TikTok, auprès d’une audience en grande partie somalophone. Elles présentent ainsi le somali comme un « icebreaker stratégique » : quelques phrases prononcées publiquement par un responsable français dans la langue locale peuvent produire un effet de proximité qu’aucun communiqué institutionnel ne reproduira. D’où leur recommandation : faire de l’apprentissage du somali un véritable axe de préparation des officiers français affectés à Djibouti. L’idée peut sembler modeste face aux milliards investis dans les ports, les avions ou les satellites. Elle révèle pourtant une évolution importante. Une relation bilatérale ne tient pas seulement à des Rafale, à des traités ou à des contributions financières. Elle repose aussi sur la manière dont les représentants d’un pays comprennent la société auprès de laquelle ils vivent et travaillent.
La note recommande également de mieux valoriser les secours apportés à la population, les actions du génie, la coopération médicale et les opérations civilo-militaires, plutôt que de laisser la présence française être définie uniquement par ses clôtures militaires. Sa conclusion est particulièrement claire : parler à tous les acteurs djiboutiens, moderniser les capacités dans l’horizon du traité de vingt ans et reconquérir le terrain informationnel par des actions concrètes, humaines et par l’apprentissage des langues locales.
Le repositionnement français possède également une dimension plus quotidienne, que les grandes discussions stratégiques ont tendance à négliger. Le rapport parlementaire sur l’influence française insiste fortement sur la question des visas et de la mobilité. Amélia Lakrafi rappelle que les refus de visas sont particulièrement mal vécus dans les anciennes colonies françaises et résume le problème par une formule assez redoutable : « le sentiment antifrançais commence au consulat ». Elle estime que la gestion des visas nourrit frustration et rancœur lorsque le discours politique sur le partenariat ne correspond pas à l’expérience concrète vécue par les étudiants, familles, entrepreneurs ou chercheurs [13]. Ce sujet peut sembler éloigné de la visite d’Ismail Omar Guelleh et du sommet spatial. Il ne l’est probablement pas tant que cela. Si Paris veut développer la coopération universitaire, scientifique et technologique avec Djibouti, la mobilité des étudiants, chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs devient une composante très concrète de la crédibilité du partenariat. On ne peut guère promouvoir une coopération spatiale tout en rendant excessivement difficile la circulation des personnes appelées à la faire vivre.
Après le prix de la géographie, Djibouti veut en négocier les dividendes
C’est probablement sur ce terrain que le déplacement actuel prend sa plus grande portée. Djibouti a déjà réussi à renégocier le cadre militaire. Il lui reste maintenant à obtenir davantage de retombées économiques et technologiques. Le spatial peut constituer un secteur emblématique : formation d’ingénieurs, observation de la Terre, traitement des données, surveillance environnementale, connectivité et, à terme, développement d’une véritable capacité nationale. Mais il n’est qu’une composante parmi d’autres.
La note de Sonia Le Gouriellec et Mélissa Levaillant rappelle également l’importance stratégique croissante des câbles sous-marins et des centres de données dans un pays situé au croisement de plusieurs grandes infrastructures numériques internationales. Pour Djibouti, les flux ne sont donc plus uniquement constitués de conteneurs et de pétrole : ils sont aussi numériques. Le passage d’une économie de transit à une économie capable de capter davantage de valeur ajoutée autour de ces flux constitue l’un des enjeux fondamentaux des prochaines années.
La visite parisienne intervient par ailleurs quelques jours après la publication, le 3 septembre, par Le Monde, d’un article faisant état du dépôt d’une plainte avec constitution de partie civile par l’association Sherpa contre Ismaïl Omar Guelleh et plusieurs membres de son entourage dans le dossier dit des « biens mal acquis ». La plainte, déposée le 2 septembre au tribunal de Paris, vise une quinzaine de personnes et porte notamment sur des soupçons concernant l’acquisition de biens immobiliers en France [14]. Il convient de rappeler qu’il s’agit à ce stade d’accusations portées dans le cadre d’une procédure judiciaire et non de faits établis par une décision de justice
Fait notable, l’information ne semble pas avoir été reprise par l’AFP, ce qui en a mécaniquement limité la diffusion dans les médias francophones et internationaux. On peut faire l’hypothèse que cette relative discrétion médiatique a également évité de parasiter une séquence diplomatique importante entre Paris et Djibouti, voire qu’elle répondait à une forme de prudence éditoriale face à un dossier susceptible de compliquer inutilement une relation bilatérale particulièrement stratégique à quelques jours de la rencontre entre les deux chefs d’État. La procédure judiciaire est donc demeurée, jusqu’ici, en arrière-plan de la séquence diplomatique.
Il y a quelques années encore, une grande partie de la négociation franco-djiboutienne pouvait se résumer à trois sujets : le montant du loyer, le nombre de militaires et la superficie des terrains occupés. Aujourd’hui, la question s’est déplacée. Djibouti ne cherche plus seulement à déterminer combien la France doit payer pour rester. Il demande de plus en plus ce que cette présence peut produire pour le développement national : infrastructures, formation, emplois, investissements, capacités militaires, enseignement supérieur, recherche, numérique et technologie.
Paris, de son côté, mesure probablement beaucoup mieux qu’auparavant la valeur de ce qu’il conserverait difficilement ailleurs. Les difficultés rencontrées par l’USS Abraham Lincoln [15], montrent ce qui arrive à une marine privée d’un hub logistique proche. Les trois escales du Charles de Gaulle à Djibouti entre 2025 et 2026 montrent que la question concerne directement la France. Le « cordon ombilical » décrit par le contre-amiral de Possesse rappelle qu’un groupe aéronaval reste dépendant de la géographie. Les 300 000 conteneurs quotidiens évoqués par l’amiral Vandier montrent que cette géographie concerne également l’économie européenne [16]. Et la formule de l’amiral Vaujour – tout conflit terrestre déborde en mer – explique pourquoi les crises ukrainienne, proche-orientale ou iranienne finissent toutes, d’une manière ou d’une autre, par renforcer la centralité de Bab el-Mandeb [17].
C’est sans doute ici que réside l’un des principaux succès de la stratégie djiboutienne. Sur un territoire réduit cohabitent des installations françaises, américaines, chinoises, japonaises et italiennes, auxquelles s’ajoutent des relations de plus en plus étroites avec les pays du Golfe, la Turquie, l’Inde ou encore l’Égypte. La note Seldon décrit à juste titre Djibouti comme un « laboratoire de la multipolarité ». L’objectif djiboutien n’est pas nécessairement de remplacer un partenaire par un autre. Il consiste plutôt à éviter que l’un d’entre eux ne puisse considérer sa présence comme définitivement acquise. La concurrence entre puissances donne ainsi à Djibouti une capacité de négociation qu’il ne posséderait pas dans le cadre d’une relation exclusive.
La France apporte une garantie de sécurité que la Chine n’offre pas. Pékin dispose, de son côté, d’une capacité d’investissement infrastructurel que Paris ne peut mobiliser à la même échelle. Les États-Unis apportent des moyens militaires considérables. Le Japon occupe un créneau sécuritaire et maritime spécifique. Djibouti tente de tirer parti de chacun de ces partenariats sans se rendre entièrement dépendant d’un seul. La rencontre parisienne doit également être lue sous cet angle.
Cette logique de diversification pourrait encore s’approfondir. La note de Sonia Le Gouriellec et Mélissa Levaillant relève que l’Arabie saoudite ambitionne à son tour d’établir une présence militaire à Djibouti, notamment afin de répondre à la menace houthie et de protéger ses intérêts commerciaux et stratégiques en mer Rouge. Il convient de parler à ce stade d’un projet d’ancrage ou de présence militaire, et non d’une base saoudienne déjà installée. Cette éventualité n’aurait d’ailleurs pas nécessairement pour seule conséquence d’introduire un concurrent supplémentaire pour la France. Paris et Riyad ont parallèlement considérablement renforcé leur propre relation stratégique. Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane ont encore réaffirmé, en août 2026, leur volonté de donner davantage de substance au « partenariat stratégique » franco-saoudien.
Dans le même temps, l’Arabie saoudite a proposé, fin juillet, la création d’une coalition multinationale de défense maritime destinée à protéger la liberté de navigation et les routes commerciales et énergétiques de la mer Rouge, de Bab el-Mandeb et du golfe d’Aden. Djibouti figure parmi les États ayant officiellement soutenu cette initiative. Si le projet d’ancrage militaire saoudien à Djibouti devait se concrétiser, Paris pourrait donc être confronté à une situation plus complexe qu’une simple concurrence entre bases étrangères. La présence saoudienne pourrait également ouvrir des possibilités de coordination dans la surveillance maritime, la lutte anti-drone, la protection de Bab el-Mandeb ou encore la sécurisation des flux commerciaux.
La multiplication des implantations étrangères ne diminue donc pas nécessairement la valeur de la présence française. Elle peut aussi transformer Djibouti en une plateforme où Paris coopère avec des partenaires qu’il retrouve dans d’autres architectures régionales de sécurité. Dans le cas saoudien, compétition et coopération pourraient parfaitement coexister.
La relation franco-djiboutienne repose ainsi aujourd’hui moins sur l’histoire que sur une interdépendance stratégique négociée. La France dispose de capacités militaires, diplomatiques, scientifiques et technologiques que Djibouti souhaite mobiliser.
Djibouti possède quelque chose qu’aucune technologie ne peut déplacer : sa géographie. Situé au débouché de Bab el-Mandeb, sur la route de Suez, face à la péninsule Arabique, le pays tire une grande partie de sa valeur stratégique de cette position. Mais cette géographie est aussi une vulnérabilité. Les attaques houthies en mer Rouge ont montré qu’un conflit régional pouvait perturber directement les routes commerciales passant devant Djibouti, tandis que les dégâts infligés à la base américaine de Bahreïn [18] rappellent qu’une implantation militaire majeure peut être brutalement neutralisée ou perdre une grande partie de sa valeur opérationnelle. Pour Djibouti, le risque est d’autant plus sérieux que bases étrangères, ports, câbles sous-marins et infrastructures essentielles sont concentrés sur un territoire réduit. La stratégie nationale ne peut donc plus seulement consister à monétiser cette géographie : elle doit aussi en maîtriser les risques. L’enjeu est de renforcer la résilience des infrastructures, préserver la liberté de décision du pays et éviter que la concurrence entre puissances ne transforme Djibouti en cible.
Mahdi A.
[1] Voir Mahdi A., « Emmanuel Macron à Djibouti pour donner de la cohérence et du sens à la relation », Human Village, n° 52, décembre 2024.
[2] Voir Mahdi A., « Tensions entre la France et Djibouti au sujet du Héron », Human Village, n° 45, mai 2022.
[3] Voir Mahdi A., « Renouvellement de l’accord militaire : bisbilles franco-djiboutiennes ? », Human Village, n° 51, mai 2024.
[4] Voir Mahdi A., « Nouvel accord de défense franco-djiboutien », Human Village, n° 53, avril 2025.
[5] « Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement, par la commission de la défense nationale et des forces armées, en conclusion des travaux d’une mission d’information sur le thème de « la mobilité stratégique en Europe et dans les territoires ultramarins » (M. Julien Limongi et Mme Sabine Thillaye), n° 2910 », Assemblée nationale, 10 juin 2026.
[6] John Ismay, « Navy Carrier’s Problems Are Tied to Attacks on U.S. Base Early in War », The New York Times, 14 août 2026.
[7] John Ismay et Simon Ducroquet, « Inside Supplying U.S. Warships During the Iran War », The New York Times, 2 septembre 2026.
[8] Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, « Audition de l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine, sur le projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 », 9 avril 2026
[9] Voir Mahdi A., « Djibouti dans le monde du XXIe siècle », Human Village, n° 34, octobre 2018.
[10] Mahdi A., « Catherine Vautrin à Djibouti, poignée de l’éventail stratégique français », Human Village, n° 57, mai 2026.
[11] « Conclusion des travaux d’une mission d’information sur l’influence de la France dans un monde postcolonial », Assemblée nationale, 15 avril 2026
[12] Voir Mahdi A., « Les forces françaises au Niger redéployées à Djibouti ? », Human Village, n° 49, septembre 2023.
[13] Mahdi A., « La délivrance des visas Schengen à Djibouti... instrument de la diplomatie française ? », Human Village, n° 30, juin 2017.
[14] Pierre Lepidi, « Biens mal acquis : une plainte cible le président de Djibouti et allié militaire de la France, Ismaïl Omar Guelleh, et son entourage », Le Monde, 3 septembre 2026.
[15] John Ismay, « Navy Carrier’s Problems… » art. cit. ; John Ismay et Simon Ducroquet, « Inside Supplying U.S. Warships… » art. cit.
[16] Mahdi A., « Catherine Colonna et Sébastien Lecornu à Djibouti, quels enjeux ?, Human Village, n° 49, décembre 2023.
[17] « Audition de l’amiral Nicolas Vaujour… », art. cit.
[18] Ahmet Salih Alacaci, Acting US Navy chief acknowledges Iranian attacks ‘blew the hell out of’ Bahrain base : Report, aa, 10 septembre 2026.