Dans une tribune publiée dans Le Monde, le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr Al-Boussaïdi, qualifie de « catastrophe » la guerre impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël [1]. Pour le chef de la diplomatie omanaise, ce conflit a non seulement échoué à atteindre ses objectifs : il a surtout révélé les failles d’un ordre sécuritaire fondé, depuis près d’un demi-siècle, sur l’isolement de l’Iran, l’accumulation des armements et la dépendance à l’égard des puissances extérieures. Mascate appelle désormais à une architecture régionale inclusive, associant l’ensemble des États du Golfe.
Le jugement est sans détour. Pour Badr Al-Boussaïdi, ce conflit sans mandat des Nations unies n’a atteint aucun des objectifs invoqués pour la justifier et les populations du Golfe subissent désormais ses conséquences. Le ministre ne se contente pas de condamner le conflit, mais invite les États de la région à tirer une conclusion plus profonde : le système de sécurité construit dans le Golfe depuis la révolution iranienne de 1979 a échoué.
Depuis près d’un demi-siècle, l’Iran est présenté comme une menace existentielle pour les monarchies arabes et pour les intérêts occidentaux. Cette lecture a justifié des dépenses militaires colossales, la multiplication des bases américaines et l’installation d’un dispositif de protection largement dépendant de puissances extérieures. Or, malgré les milliards consacrés aux armements, aux systèmes de défense et aux alliances militaires, la guerre a eu lieu. Ce constat démontre que la politique d’endiguement, qui reposait en grande partie sur un mythe, a coûté extrêmement cher, sans empêcher un conflit ni garantir la sécurité des populations.
Badr Al-Boussaïdi va plus loin encore. Selon lui, les menaces les plus graves pesant sur la sécurité du Golfe ne proviennent pas nécessairement de l’intérieur de la région mais résultent surtout de décisions prises à l’extérieur, et « avant tout à Tel-Aviv ». La charge est lourde. Elle remet directement en cause le récit selon lequel l’Iran constituerait la principale source d’instabilité régionale. Elle met également en cause l’idée qu’un système de sécurité durable pourrait être construit en excluant l’un des principaux pays de la région.
Oman propose donc de changer complètement de logique. Au lieu de poursuivre une politique fondée sur la confrontation, l’isolement et la formation de blocs rivaux, Mascate appelle à associer les huit États bordant le Golfe : l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, l’Irak, l’Iran, le Koweït, Oman et le Qatar. Tous devraient participer à sa conception, à son application et au partage des responsabilités qu’il implique sans qu’aucun ne soit tenu à l’écart.
Une telle proposition ne ferait évidemment pas disparaître les divergences. Les pays concernés ont des intérêts, des alliances et des perceptions stratégiques parfois profondément opposés. Mais, pour Badr Al-Boussaïdi, leur exclusion mutuelle ne peut produire qu’un nouvel engrenage de tensions et de conflits. Cette refondation ne signifierait pas qu’Oman souhaite remettre en cause les alliances historiques avec les États-Unis ou les autres puissances occidentales. Le ministre reconnaît leur importance et les perspectives de coopération qu’elles continuent d’offrir. Il estime toutefois que ces relations doivent être rééquilibrées. Les États du Golfe ne peuvent plus laisser leur sécurité dépendre exclusivement de décisions prises à Washington, à Tel-Aviv ou dans d’autres capitales étrangères. Ils doivent retrouver une plus grande maîtrise de leur propre environnement et se doter de mécanismes régionaux de prévention et de règlement des crises.
Cette autonomie stratégique commence, selon lui, par la sécurisation du détroit d’Ormuz. Les attaques contre des navires et la reprise des affrontements entre l’Iran et les États-Unis ont une nouvelle fois démontré la fragilité de ce passage essentiel au commerce mondial. Comme Oman partage avec l’Iran cette voie maritime, il estime avoir un rôle particulier à jouer pour garantir la liberté de navigation, en concertation avec Téhéran et l’ensemble de la communauté internationale, dans le respect du droit international.
Mais Ormuz n’est qu’une partie du problème. Le ministre omanais insiste sur l’interdépendance des grandes routes maritimes reliant le Golfe, le Nord-Ouest de l’océan Indien, Bab el-Mandeb et la mer Rouge. Une crise dans l’un de ces espaces se répercute immédiatement sur les autres, perturbant le commerce, les approvisionnements énergétiques et les chaînes logistiques mondiales.
Cette lecture concerne directement Djibouti. Situé à l’entrée méridionale de la mer Rouge, au débouché de Bab el-Mandeb, le pays est exposé à ces fragilités. Toute tension autour d’Ormuz, du Yémen ou de la mer Rouge peut faire augmenter le coût du transport, perturber les importations et fragiliser une économie largement dépendante des échanges maritimes.
Le raisonnement développé par Badr Al-Boussaïdi dépasse donc le seul cadre du Golfe. Il dessine un espace stratégique allant de l’Iran jusqu’à la Corne de l’Afrique, dans lequel la sécurité des détroits, des ports et des routes commerciales ne peut plus être pensée séparément. Le ministre omanais appelle toutefois à ne pas s’attarder indéfiniment sur les fautes ayant conduit à la guerre. Même si les combats n’étaient pas totalement terminés et qu’une partie décidait de les relancer, il faudrait déjà commencer à tirer les leçons de cette catastrophe.
La première attente est la fin réelle du conflit et non une simple suspension des hostilités susceptible d’être rompue quelques jours ou quelques semaines plus tard. Mais la paix ne peut se limiter au silence des armes. Elle exige une remise en cause des doctrines qui ont conduit au conflit : l’endiguement, la militarisation permanente, l’exclusion de l’Iran et la délégation de la sécurité régionale à des puissances extérieures.
Pour Oman, le conflit actuel pourrait constituer un tournant en révélant l’épuisement de l’ancien ordre. Reste à savoir si les États du Golfe et leurs alliés accepteront de reconnaître cet échec et s’ils seront capables de construire, ensemble, un système dans lequel aucun pays ne pourra prétendre assurer sa propre sécurité au détriment de celle de ses voisins.
Mahdi A.
[1] Badr Al-Boussaïdi, ministre des affaires étrangères d’Oman, « La guerre contre l’Iran a révélé à quel point la politique d’endiguement était un mythe », Le Monde, 13 juillet 2026.