Human Village - information autrement
 

Ilyas Moussa Dawaleh : « Les dix prochaines années seront celles de la transformation structurelle »

par Mahdi A., juillet 2026 (Human Village 57).
 

À la tête du ministère de l’Économie et des Finances chargé de l’Industrie depuis plus d’une décennie, Ilyas Moussa Dawaleh est l’un des principaux artisans de la politique économique conduite sous la présidence d’Ismaïl Omar Guelleh. Dans un pays qui revendique une croissance soutenue, une position géostratégique exceptionnelle et des infrastructures parmi les plus modernes de la région, les interrogations demeurent pourtant nombreuses : pourquoi les performances macroéconomiques peinent-elles encore à se traduire en emplois, en pouvoir d’achat et en amélioration visible des conditions de vie ? Comment maîtriser la dette, diversifier une économie toujours dépendante des ports et du commerce éthiopien, assainir la capitale et transformer les investissements étrangers en véritables opportunités pour les entreprises et la jeunesse djiboutiennes ?
Dans cet entretien accordé à Human Village, le ministre revient sans détour sur les réussites, mais aussi sur les lenteurs et les insuffisances de l’action publique. Il évoque la transformation industrielle, le coût de l’énergie, l’état des routes, la rentabilité du chemin de fer Djibouti–Éthiopie, les exonérations fiscales consenties aux bases militaires et les relations avec la Chine. Il livre également une analyse particulièrement sévère de la gestion internationale des flux migratoires, dénonçant l’hypocrisie de partenaires qui saluent la générosité de Djibouti tout en lui laissant supporter une pression humaine, sociale et sécuritaire sans commune mesure avec ses moyens.
Un échange dense sur les choix économiques d’hier, les urgences du présent et la trajectoire que Djibouti entend suivre au cours de la prochaine décennie.

Vos communications mettent en avant la transformation, l’industrialisation et la croissance inclusive. Quel changement économique majeur estimez-vous avoir réellement engagé à Djibouti ?
Le changement le plus important dont nous parlons aujourd’hui est un changement de modèle économique. Pendant plusieurs décennies, Djibouti a bâti sa prospérité sur sa position géographique exceptionnelle et sur les services portuaires et logistiques. Ce modèle nous a permis de construire des infrastructures modernes et de renforcer notre rôle de plateforme régionale. Mais nous savons désormais qu’il ne suffit plus.
Notre ambition est d’ouvrir un nouveau chapitre et de faire évoluer Djibouti d’une économie essentiellement portuaire vers une économie de production, de transformation et d’innovation. C’est tout le sens de la transformation structurelle que nous recherchons. La nouvelle stratégie consistera notamment à investir davantage dans l’énergie et le capital humain, à renforcer les compétences, à développer une base industrielle compétitive et à valoriser nos ressources naturelles. Nous accordons, à ce titre, une importance particulière au sel, qui constitue notre principale ressource naturelle, ainsi qu’à l’ensemble des chaînes de valeur susceptibles d’être développées autour de ce produit aux échelles nationale, régionale et internationale.
Il est évident que cette transformation ne se fera pas du jour au lendemain. Elle demandera de la constance, des réformes et des investissements importants. Mais je suis convaincu que les dix prochaines années seront celles de la transformation structurelle de l’économie djiboutienne, avec un objectif simple : que davantage de richesses soient créées à Djibouti, par les Djiboutiens et au bénéfice des Djiboutiens.

Après plus d’une décennie à la tête du ministère de l’Économie et des Finances, quels sont les principaux succès de votre action et les résultats qui restent en deçà de vos objectifs ?
Il serait prétentieux de personnaliser les résultats obtenus. Je ne suis qu’un élément d’une équipe gouvernementale qui a un capitaine et un leader, en l’occurrence le chef de l’État. Ensemble, nous avons réussi à moderniser les infrastructures stratégiques du pays, à renforcer la croissance et à accroître considérablement la visibilité économique de Djibouti. Je suis satisfait de ces réalisations. Il est notamment appréciable de constater que le produit intérieur brut de Djibouti a été multiplié par deux au cours des dix dernières années. Nous avons construit une base solide en matière d’infrastructures et de transformation.
Mais certains résultats restent en deçà de nos ambitions. Ma principale déception concerne l’emploi. Nous créons des emplois, mais nous n’en créons pas encore suffisamment au regard des besoins du marché, de la demande sociale et de notre croissance démographique. Le pouvoir d’achat est un autre sujet qui mérite une attention particulière. Je regrette également une certaine lenteur dans la mise en œuvre de plusieurs réformes importantes. Je pense notamment à la modernisation de l’administration publique et à la gouvernance des entreprises publiques. Je ne dirais pas que ces réformes ont échoué, mais elles restent inachevées et prennent plus de temps que nous ne l’aurions souhaité.
Il faut reconnaître la transformation accomplie, mais il faut également avoir l’honnêteté de reconnaître que nous ne sommes pas encore parvenus là où nous espérions être.

La croissance économique est estimée à 6,5 % en 2025, tandis que Djibouti accuse encore un taux de chômage des jeunes assez élevé. Comment expliquez-vous ce décalage entre les performances macroéconomiques, les financements annoncés et la situation quotidienne des ménages ?
Cette situation s’explique principalement par la nature de la croissance que nous avons connue. Elle a été très gourmande en capitaux, donc fortement capitalistique, et relativement peu généreuse en emplois. Elle est restée insuffisamment diffusée dans l’économie réelle.
La croissance n’a de sens que lorsqu’elle devient un revenu, un emploi ou une possibilité concrète pour les citoyens. Le doublement du PIB est une réalisation appréciable, mais il ne suffit pas si cette croissance ne se traduit pas suffisamment dans le quotidien de la population. Les investissements des dernières années ont permis de construire une base solide en matière d’infrastructures. Il faut maintenant bâtir sur cette base. Nous devons passer d’un modèle économique encore très dépendant d’un nombre limité de secteurs à un modèle diversifié, reposant sur plusieurs moteurs de croissance. Cette diversification doit permettre de créer davantage d’emplois, de revenus et d’activités économiques. Les moteurs existent. Notre responsabilité est de créer les conditions nécessaires pour qu’ils puissent se développer et produire des effets plus directs sur la vie des ménages.

Comment faire en sorte que les ports, la logistique, les zones franches, les bases militaires et les grands investissements étrangers ne fonctionnent pas comme des enclaves, mais deviennent de véritables moteurs d’emploi, de sous-traitance et de développement pour les entreprises djiboutiennes ?
Nous devons d’abord reconnaître une réalité : notre économie demeure marquée par une forte dualité. D’un côté, nous avons les entreprises installées dans les zones franches, qui évoluent dans un environnement dynamique, tourné vers l’extérieur et bénéficiant d’investissements importants. De l’autre, nous avons les entreprises djiboutiennes relevant du régime de droit commun, qui disposent souvent de moyens plus limités et restent insuffisamment intégrées aux grands circuits économiques.
Le principal défi consiste donc à décloisonner ces deux économies. Les ports, la logistique, les bases militaires et les grands investisseurs étrangers ne doivent pas fonctionner comme des entités isolées du tissu national. Ils doivent créer davantage de débouchés pour les entreprises locales, notamment à travers la sous-traitance, l’externalisation de services, les achats locaux et le transfert de compétences. Mais cette intégration ne peut pas reposer uniquement sur des obligations imposées aux grandes entreprises. Nous devons aussi préparer les PME djiboutiennes à répondre à leurs exigences en matière de qualité, de délais, de gestion et de normes techniques. Cela suppose de leur faciliter l’accès au financement, de renforcer leurs compétences techniques et managériales, de professionnaliser leur organisation et de mieux les accompagner dans leur développement.
Nous devons également développer des mécanismes permettant aux grandes entreprises de connaître les capacités disponibles localement et aux PME d’accéder plus facilement aux appels d’offres, aux contrats de fourniture et aux possibilités de sous-traitance. Une politique de contenu local plus structurée permettrait de fixer des objectifs mesurables en matière d’emploi djiboutien, de recours aux fournisseurs nationaux et de transfert de savoir-faire.
La diversification industrielle est également essentielle. Les investissements étrangers restent encore largement concentrés dans la logistique et le commerce, qui sont des secteurs importants, mais relativement peu créateurs d’emplois directs. Le développement de petites industries, d’activités de transformation et de services spécialisés permettrait de multiplier les chaînes de valeur autour des grandes infrastructures. Enfin, compte tenu de la taille limitée du marché national, les PME djiboutiennes doivent être accompagnées pour accéder aux marchés régionaux et internationaux, notamment grâce au commerce électronique et à une meilleure intégration au corridor économique régional.
Notre objectif doit être clair : faire en sorte que chaque investissement important réalisé à Djibouti produise des effets concrets sur l’emploi, les compétences, la sous-traitance et la croissance des entreprises nationales. C’est à cette condition que les grands projets cesseront d’être perçus comme des enclaves et deviendront de véritables moteurs de développement pour l’ensemble de l’économie djiboutienne.

Vous avez annoncé un objectif de 98 % d’accès à l’eau potable d’ici 2030. Quelles zones seront prioritaires et selon quel calendrier les populations concernées constateront-elles une amélioration effective ?
La priorité sera donnée aux zones dans lesquelles le déficit hydrique est le plus important, notamment les régions de l’intérieur. Mais elle concernera également les quartiers qui connaissent une croissance urbaine très rapide, particulièrement Balbala et Balbala Sud. Nous voulons disposer d’un calendrier mesurable et territorialisé. Les citoyens doivent pouvoir constater les améliorations. Nos compatriotes vivant dans les régions de l’intérieur devraient commencer à voir des résultats au cours des deux ou trois prochaines années. Nous préparons, avec le ministère chargé de l’Agriculture et de l’eau ainsi qu’avec le ministère de la Solidarité, un programme gouvernemental intitulé « Un foyer, un robinet ». Notre objectif est de rendre l’eau potable accessible au plus grand nombre sur l’ensemble du territoire. Nous estimons à environ 35 millions de dollars les investissements nécessaires au cours des cinq prochaines années.
Il faut cependant être conscient que l’augmentation des ressources en eau doit obligatoirement s’accompagner d’une amélioration de l’assainissement. Plus d’eau sans une gestion adaptée des eaux usées peut également créer de nouveaux problèmes. L’eau est une ressource vitale, mais son accès doit être pensé avec l’ensemble des infrastructures qui l’accompagnent.

La gouvernance urbaine est aujourd’hui dans une situation critique. Djibouti-ville reste confrontée à des problèmes visibles de déchets solides, d’assainissement, d’entretien des espaces publics et de dégradation du paysage urbain. Reconnaissez-vous l’échec des politiques menées jusqu’ici ? Sans un véritable « big bang » de la salubrité et de l’aménagement urbain, comment Djibouti peut-il prétendre attirer durablement les investisseurs et les touristes ?
Je trouve votre constat très sévère. Il faut tout de même replacer l’état de la capitale dans son contexte. Djibouti-ville a connu une urbanisation extrêmement rapide, portée par l’exode rural, les migrations régionales, l’augmentation du nombre de personnes sans abri, mais aussi par l’arrivée de populations déplacées par les conflits et les effets du changement climatique.
Cette évolution a été beaucoup plus rapide que notre capacité à anticiper, à planifier et à investir. Elle exerce aujourd’hui une pression considérable sur le logement, l’assainissement, la collecte des déchets, la voirie et, plus largement, sur l’ensemble des services publics.
Cela ne signifie pas que les pouvoirs publics seraient exonérés de leurs responsabilités. Absolument pas. Mais les besoins ont augmenté de manière exponentielle et la ville doit désormais répondre à une réalité démographique et sociale qui n’a plus rien à voir avec celle d’il y a vingt ou trente ans. Pour autant, il ne sert à rien de nier ce que tout le monde voit. Lorsque nous regardons Dar es-Salaam, Kigali, Mombasa ou d’autres villes africaines en pleine transformation, nous devons avoir l’honnêteté de dire que nous pouvons faire beaucoup mieux.
Nous avons besoin d’une véritable réforme structurelle de la gouvernance urbaine. Cela concerne l’urbanisme, la gestion des déchets solides et liquides, l’assainissement, la voirie, mais aussi la maintenance des équipements publics. Les responsabilités des collectivités et des élus locaux doivent être clarifiées et renforcées. Il y a aussi une dimension civique que nous ne pouvons pas ignorer. Dans de nombreux pays, vous ne verrez pas un citoyen venir déposer ses déchets au bord de la route juste après le passage du camion de collecte. Je ne dis pas, encore une fois, que la situation relève uniquement de nos concitoyens. Les pouvoirs publics ont leurs propres insuffisances et doivent les assumer. Mais nous avons aussi besoin d’une autre culture de l’espace public.
Nous devons également mieux traiter les eaux usées rejetées sur les routes, car elles contribuent directement à leur dégradation. Et il faut admettre que, pendant un certain temps, la maintenance préventive de la voirie n’a pas été suffisamment assurée.
Aujourd’hui, nous préparons un programme national de mobilité urbaine destiné à réhabiliter une partie importante des routes de Djibouti-ville et de Balbala. Nous prévoyons au moins 70 millions de dollars d’investissements sur une période de trois à cinq ans. Les premiers appels d’offres concernent une dizaine de kilomètres parmi les axes les plus dégradés, notamment dans le secteur de l’avenue 26 et de la rue Salah. Nous devons cependant composer avec une hausse importante des coûts, liée aux crises régionales et aux perturbations des marchés.
Malgré ces contraintes, notre détermination est entière. Nous devons transformer durablement le visage de Djibouti-ville. C’est une condition essentielle de notre stratégie de diversification économique, notamment dans le tourisme. Djibouti possède de nombreux atouts, mais notre capitale doit aussi devenir plus propre, plus agréable, plus attrayante et plus accueillante. Cette transformation est indispensable si nous voulons renforcer sur le long terme l’attractivité de Djibouti auprès des touristes et des investisseurs.

Quels secteurs industriels notre pays peut-il réellement développer compte tenu de la taille du marché intérieur, du coût de l’énergie et du manque de main-d’œuvre qualifiée ?
Le coût et la qualité de l’énergie constituent le principal obstacle à l’industrialisation. Nous en sommes parfaitement conscients. Sans une énergie disponible en abondance, fiable et compétitive, le reste ne pourra pas se réaliser. On peut nous répondre que cela fait trente ou quarante ans que Djibouti parle d’industrialisation et d’énergie. La différence, aujourd’hui, est que les technologies liées aux énergies renouvelables sont devenues beaucoup plus matures et plus accessibles.
Djibouti dispose d’un potentiel considérable dans le solaire et l’éolien. La géothermie demeure importante et essentielle, même si elle reste relativement coûteuse. Nous disposons aussi de perspectives dans les énergies marémotrices, le stockage d’énergie et l’hydrogène vert. Nous travaillons avec des investisseurs potentiels sur des montages dans lesquels des consortiums pourraient développer eux-mêmes une partie de l’énergie nécessaire aux futurs parcs industriels. Notre ambition est notamment de promouvoir une industrie verte. Nous discutons avec des groupes industriels chinois, mais d’autres projets sont également en préparation. Nous travaillons simultanément sur les investissements directs, sur les producteurs indépendants d’énergie et sur la possibilité, pour certaines industries, de développer une production autonome correspondant à leurs propres besoins.
Nous devons aussi valoriser les secteurs dans lesquels Djibouti dispose d’un avantage spécifique, notamment le sel et ses produits dérivés. Notre objectif n’est pas de reproduire le modèle industriel de pays disposant de marchés intérieurs immenses. Nous devons développer des industries spécialisées, adaptées à notre position géographique, à nos ressources et aux besoins du marché régional.

Au-delà de sa position géographique, quels avantages concrets Djibouti peut-il offrir aux investisseurs en matière de sécurité juridique, de fiscalité, d’accès au foncier, d’énergie et de compétences disponibles ?
Le dispositif juridique et l’environnement des affaires se consolident progressivement. La croissance continue observée au cours des dernières décennies montre que des avancées ont été réalisées. Mais nous avons encore deux problèmes essentiels à résoudre. Le premier est celui du foncier productif. L’État doit désormais être beaucoup plus proactif dans l’aménagement de terrains destinés à l’industrie, au commerce et aux investissements. Il ne suffit pas d’attendre qu’un investisseur se présente pour commencer à rechercher un terrain adapté. Le second chantier concerne la fiscalité. Une réforme importante des finances publiques doit permettre de préparer un environnement fiscal plus cohérent et plus favorable à la diversification économique.
Mais les investisseurs n’ont pas seulement besoin d’exonérations. Ils ont besoin d’un cadre global : des politiques publiques claires et transparentes, une justice efficace, moins de bureaucratie, une administration performante, une énergie compétitive et une main-d’œuvre disposant des compétences requises. Nous allons également rétablir et institutionnaliser le dialogue public-privé à travers le Haut Conseil du dialogue public-privé. L’administration doit communiquer avec les entreprises, comprendre leurs contraintes et se réformer pour devenir davantage favorable à l’environnement des affaires. Ces engagements sont intégrés à notre plan national de développement. Ils doivent devenir de véritables obligations de résultat pour les départements ministériels et les institutions publiques.

Certains entrepreneurs dénoncent une concentration des marchés et des opportunités économiques notamment par le recours abusif aux marchés de gré à gré. Quelles réformes comptez-vous engager pour renforcer la concurrence, la transparence et l’égalité d’accès aux affaires ?
Il faut reconnaître que d’importants efforts ont déjà été réalisés dans la publication et la transparence des marchés publics, ce qui n’empêche pas que des améliorations restent nécessaires. L’une des réformes majeures est la mise en place de la passation électronique des marchés publics, ce que nous appelons l’e-procurement. Cette plateforme doit diminuer la bureaucratie, rendre les procédures plus transparentes et favoriser une concurrence plus saine entre les entreprises. Je précise toutefois qu’il s’agit d’un dispositif en cours de construction. Ce n’est pas encore un résultat que nous pourrions présenter comme définitivement acquis.
Sur les questions précises relatives aux commandes publiques et au recours aux marchés de gré à gré, la compétence opérationnelle relève principalement du ministère du Budget et de la Commission nationale des marchés publics. Mais, sur le principe, la transparence doit être améliorée. La numérisation des procédures permettra de réduire les interventions personnelles, de mieux assurer la traçabilité et de donner aux entreprises un accès plus égal à l’information et aux possibilités économiques.

Quelle stratégie poursuivez-vous en matière de sécurité alimentaire et d’agrobusiness : développer la production nationale, sécuriser les importations ou soutenir des investissements agricoles à l’étranger ?
Pendant longtemps, nous avons été convaincus que Djibouti ne pouvait pratiquement rien produire pour son alimentation. Cette conviction n’était pas totalement infondée, compte tenu de notre climat, de notre territoire et de nos contraintes naturelles. Mais la technologie a aujourd’hui permis de dépasser une partie de ces limites. Nous ne prétendons pas atteindre l’autosuffisance complète, mais il n’est plus acceptable que les légumes les plus élémentaires soient presque totalement importés alors que des solutions techniques existent. Nous pouvons développer des serres ombragées, l’irrigation au goutte-à-goutte, l’énergie solaire et des méthodes modernes de production adaptées à notre environnement.
L’État doit soutenir cette agriculture intelligente en aménageant le foncier, en proposant des lignes de crédit adaptées, en améliorant les routes d’accès aux exploitations et en construisant des infrastructures de conservation. Il faut pouvoir collecter les produits cultivés dans les régions, les conserver et les transporter vers les marchés de Tadjourah, Dikhil, Ali-Sabieh et Djibouti-ville. Nous devons aussi créer des espaces dans lesquels les produits du terroir pourront être vendus et encourager nos compatriotes à consommer la production nationale. L’agriculture peut devenir un véritable bassin d’emplois pour les jeunes, qu’ils soient diplômés ou non. Elle peut aussi réduire l’inflation importée.
Les crises récentes ont montré que le coût du transport pouvait être multiplié par trois ou quatre. Lorsqu’une route d’approvisionnement est perturbée, les prix des fruits et légumes augmentent immédiatement. Développer une production locale maraîchère est donc une question économique, sociale et stratégique.

L’accord-cadre de 750 millions de dollars conclu avec la Société Internationale Islamique de Financement du Commerce (ITFC) doit soutenir plusieurs secteurs stratégiques. Quelles seront les premières opérations financées, selon quel calendrier et sous quelles conditions financières ?
Il faut d’abord corriger une confusion. Il ne s’agit pas d’un chèque de 750 millions de dollars qui serait remis au gouvernement et que nous pourrions dépenser librement dans différents secteurs. Il s’agit d’une ligne de crédit renouvelable destinée principalement au financement des transactions commerciales. Cette ligne existait déjà à hauteur de 500 millions de dollars. Elle a été portée à 750 millions parce que l’évolution de notre consommation, notamment celle des hydrocarbures, nécessitait un financement plus important. Cette facilité sera principalement utilisée par la Société internationale des hydrocarbures de Djibouti pour financer les importations de produits pétroliers. Elle pourra également servir, de manière secondaire, au financement de produits pharmaceutiques. Nous pouvons aussi l’utiliser à travers des mécanismes adossés à des transactions, mis à la disposition de certaines banques de la place lorsqu’elles en ont besoin.
Le mécanisme est renouvelable. Une commande d’hydrocarbures est financée pour une période déterminée. Elle est ensuite remboursée, avec un décalage de quelques mois, et la ligne est reconstituée afin de financer de nouvelles commandes. Ce n’est donc pas un chèque en blanc. C’est un programme de financement du commerce, principalement consacré aux hydrocarbures et, accessoirement, à certains autres produits, sur les trois prochaines années.

La dette djiboutienne est souvent associée à l’importance des financements chinois. Considérez-vous que le pays est devenu excessivement dépendant de la Chine ?
Je considère que la présentation de la dette chinoise comme une menace ou comme un « piège » constitue un faux problème. Il faut cesser de reprendre mécaniquement cette narration, qui ne correspond pas à la réalité de notre relation avec la Chine. Djibouti n’est l’exclusivité d’aucun partenaire, pas même de la Chine. Nous avons toujours su préserver l’équilibre de nos relations internationales et entretenir des rapports sains avec l’ensemble de nos partenaires. Nous avons besoin de la Chine, comme nous avons besoin de l’Europe, des États-Unis, du Japon, des pays du Golfe et des institutions multilatérales. Mais il faut aussi reconnaître honnêtement la singularité de l’appui chinois. Nous avons attendu près de quarante ans avant de trouver un partenaire disposé à croire suffisamment en l’avenir de Djibouti pour financer certaines infrastructures stratégiques. La Chine a accepté de soutenir des projets que pratiquement aucun autre partenaire n’aurait financés à cette échelle. Pour moi, il s’agit d’un acquis majeur pour notre pays. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, la coopération chinoise ne repose pas exclusivement sur des prêts commerciaux. La Chine finance régulièrement des projets sociaux sous forme de dons et accorde également des prêts concessionnels. Cet aspect de notre coopération est trop rarement mentionné.
La particularité de la Chine est d’avoir accepté de financer des infrastructures dépassant largement les besoins immédiats du seul marché djiboutien. Avions-nous besoin, pour notre consommation nationale, d’autant de ports ou d’un chemin de fer de cette envergure ? Probablement pas. L’ancien port aurait pu suffire à une économie strictement nationale. Mais notre ambition n’était pas de rester une petite économie tournée uniquement vers elle-même. Nous avons voulu positionner Djibouti comme un nœud maritime, logistique et commercial à la fois régional et mondial. Les infrastructures financées avec l’appui de la Chine ont donc été conçues pour servir Djibouti, mais aussi l’Éthiopie, qui compte plus de cent millions d’habitants, ainsi que l’ensemble de la région. Leurs effets doivent être appréciés sur le long terme. Je suis convaincu qu’elles produiront des retombées très positives pour notre économie.
Il est exact qu’environ la moitié de notre portefeuille de dette est aujourd’hui liée à la Chine, alors que cette proportion était pratiquement inexistante dix ans auparavant. Mais cette évolution s’explique essentiellement par trois ensembles d’investissements majeurs : les ports, le chemin de fer et le projet d’eau. À eux seuls, ces projets représentaient plus de 35 % du PIB de Djibouti lorsque notre économie pesait environ deux milliards de dollars. La concentration apparente de la dette chinoise est donc aussi liée à la petite taille initiale de notre économie et à l’ampleur exceptionnelle de ces investissements. Ces infrastructures ont, par ailleurs, contribué à l’augmentation rapide de notre PIB et sont aujourd’hui considérées comme productives et déterminantes pour l’avenir du pays.
Le chemin de fer, en particulier, aura besoin de davantage de temps pour atteindre son plein équilibre financier. Nous le savions dès le départ. Mais ses performances progressent d’année en année et son potentiel économique reste considérable. Il constitue l’un des projets emblématiques de l’initiative des nouvelles routes de la soie du président Xi Jinping. À ce titre, je suis convaincu que la Chine continuera d’être aux côtés de Djibouti et de l’Éthiopie afin de démontrer la capacité de cette infrastructure à transformer nos deux économies et, au-delà, une partie du continent africain. Nous comptons également mobiliser l’expertise ferroviaire chinoise pour améliorer les investissements, la productivité et la performance de la ligne.
Surtout, chaque fois que nous avons eu besoin de la Chine, nous avons trouvé une oreille attentive. Nos amis chinois se sont toujours montrés disponibles. Lorsque les conjonctures régionales et mondiales ont rendu nécessaire une restructuration ou un réaménagement de certains financements, ils nous ont accordé le répit dont nous avions besoin. Je reviens moi-même de Chine, où nous avons abordé ces questions stratégiques relatives aux finances, à la dette et aux investissements. Je suis très confiant quant à l’issue des discussions engagées. De bonnes nouvelles devraient d’ailleurs être annoncées prochainement sur la restructuration de certains financements, afin de permettre à Djibouti de traverser plus sereinement cette période difficile. D’importants investissements sont également attendus de Chine. Cela ne signifie pas que nous devons renoncer à améliorer la gouvernance de nos entreprises publiques, la performance des infrastructures ou la gestion de nos finances. Nous devons assumer notre part de responsabilité et veiller à ce que chaque investissement produise les résultats attendus. Mais le fait qu’une partie importante de notre dette soit chinoise ne donnera ni à la Chine ni à aucun autre créancier un droit de propriété sur Djibouti. Les récits selon lesquels un créancier pourrait, par le seul fait d’un financement, prendre possession de nos infrastructures ou porter atteinte à notre souveraineté sont, à mes yeux, pour le moins comiques. Djibouti reste un État souverain, maître de ses choix et de ses partenariats.

Êtes-vous prêt à réduire certaines exonérations fiscales, à améliorer la collecte des recettes et à renégocier les loyers versés par les bases militaires afin de renforcer les ressources de l’État ?
Nous devons, de toute évidence, améliorer la performance fiscale de Djibouti. Cela suppose d’améliorer le rendement des impôts directs, mais aussi de mieux maîtriser les exonérations accordées dans le cadre des différents statuts juridiques, qu’il s’agisse du régime de zone franche ou du Code des investissements. Nous devons devenir plus sélectifs dans l’attribution des exonérations et des incitations. Ce n’est pas nécessairement en renonçant systématiquement aux taxes que nous attirerons davantage d’investissements. Les investisseurs ont besoin d’un environnement beaucoup plus global : des politiques publiques claires, un appareil judiciaire efficace, moins de bureaucratie, une administration performante et des règles prévisibles.
Les dépenses fiscales, c’est-à-dire les recettes auxquelles nous renonçons à travers les différents régimes d’exonération, représentent environ 11 à 12 % du PIB de Djibouti. C’est pratiquement l’équivalent de notre pression fiscale. Les seules taxes dont les bases militaires sont exemptées représenteraient plus de 300 millions de dollars, toutes bases confondues. À un moment donné, nous avons donc été obligés d’aller voir nos partenaires stratégiques et de leur expliquer ce que ces exonérations représentaient pour nos finances publiques. Nos remarques sont généralement bien accueillies, parce que nos partenaires comprennent la nécessité de rééquilibrer certaines choses. Nous devons toutefois rester respectueux des engagements internationaux et bilatéraux que nous avons signés. Avec nos partenaires français, par exemple, le loyer a déjà été révisé dans un esprit de compréhension mutuelle et dans des proportions plus correctes. Des discussions sont également engagées ou envisagées avec d’autres partenaires, y compris la Chine.
La réforme fiscale est devenue indispensable. Nous devons élargir l’assiette fiscale, améliorer la performance de la TVA et mener un travail d’explication auprès du secteur privé.
Nos entreprises publiques doivent également améliorer leur performance. Elles doivent payer leurs impôts, mais aussi générer des dividendes au bénéfice de l’État, qui en est le propriétaire.

Le corridor Djibouti–Éthiopie reste essentiel pour l’économie nationale. Comment préserver sa compétitivité alors que l’Éthiopie cherche à diversifier ses accès à la mer et que d’autres corridors régionaux se développent ? Quel regard portez-vous sur l’étude publiée par des économistes éthiopiens du Policy Studies Institute, selon laquelle les dysfonctionnements logistiques feraient perdre chaque année entre 19 et 31 milliards de dollars à l’économie éthiopienne, soit près d’un quart de son produit intérieur brut ? Considérez-vous ces estimations comme crédibles et méthodologiquement fondées, ou comme une mise en cause volontairement exagérée du corridor djiboutien ?
Chaque pays a le droit de réfléchir à la diversification de ses approvisionnements et de ses accès. L’Éthiopie a le droit de chercher d’autres possibilités logistiques, tout comme Djibouti cherche lui-même à diversifier ses sources d’énergie afin de ne pas dépendre exclusivement d’un seul partenaire. Nous sommes très heureux de notre partenariat avec l’Éthiopie. C’est un partenariat exemplaire, fondé sur une véritable interdépendance. Djibouti est béni par sa géographie, comme disent les Anglo-Saxons. Mais nous ne considérons pas cette géographie comme un acquis définitif. Nous devons constamment améliorer la performance de nos opérations portuaires, de notre corridor et de nos procédures de commerce transfrontalier. Nous devons également entretenir et consolider la confiance mutuelle avec l’Éthiopie. Djibouti reste, pour l’Éthiopie, un partenaire sincère, fiable et disponible dans les bons comme dans les mauvais moments. Nous avons démontré cette fiabilité.
Djibouti n’a aucun agenda politique caché dans la région. Nous nous considérons comme un ancrage de stabilité et nous voyons le couple Djibouti–Éthiopie comme un partenariat gagnant-gagnant, dans le respect de la souveraineté de chacun. Nous avons besoin de l’Éthiopie et l’Éthiopie a besoin, et continuera d’avoir besoin, de Djibouti. J’ai entendu parler d’une étude attribuant à Djibouti des pertes logistiques pour l’économie éthiopienne. Je considère cette narration comme erronée, et ne reposant pas sur une analyse sérieuse. Nos livres restent ouverts et nous sommes prêts à examiner les données. Nos ports sont performants, mais cela ne signifie pas que nous ne devons pas constamment nous remettre en cause. La compétition existe déjà, notamment dans le domaine du transbordement international.
Aujourd’hui, le transbordement représente environ 40 à 45 % de notre trafic. Le trafic lié à l’Éthiopie compte, pour sa part, pour près de 40 % de l’activité portuaire. Nous devons donc rester compétitifs sur les marchés éthiopien, régional et international. Nous nous préparons à cette compétition par la digitalisation, l’automatisation, la formation de nos ressources humaines et une meilleure interconnexion entre les ports, la route, le chemin de fer et le transport aérien. Notre port est centenaire. Il ne s’est pas développé uniquement au cours des vingt dernières années avec l’Éthiopie. Nous avons accumulé une longue expérience. Mais cette histoire ne nous dispense pas d’améliorer continuellement la qualité et la fiabilité de nos services.

Le chemin de fer et les axes routiers entre Djibouti et l’Éthiopie fonctionnent-ils aujourd’hui au niveau attendu ? Quelles améliorations sont nécessaires pour réduire les coûts, les délais et les risques pour les usagers ?
S’agissant des routes, il y a un point sur lequel nous avons l’obligation morale de faire preuve de franchise : pendant de longues années, Djibouti n’a pas été à la hauteur en matière d’entretien des infrastructures routières, particulièrement sur le corridor nord-ouest de Galafi. Nos frères éthiopiens avaient le droit de nous critiquer sur ce sujet. La situation est aujourd’hui en cours de correction. La plus grande partie des travaux du corridor de Galafi a été réceptionnée. Il restait environ 25 % des travaux à achever, avec un objectif de finalisation au premier trimestre 2027.
Nous voulons également éviter de répéter les mêmes erreurs de planification sur le corridor sud. La route entre Djibouti-ville et Arta est en cours d’aménagement à quatre voies et nous voulons poursuivre cet élargissement jusqu’à Guelileh. La route de Balho est, pour sa part, en très bon état. Elle a été construite avec une couche de chaussée capable de résister à un trafic très important pendant plusieurs décennies. Notre objectif est qu’au premier trimestre 2027, les trois corridors de Djibouti disposent de routes de haut niveau et de grande capacité.
Concernant le chemin de fer, nous ne nous attendions pas à ce que sa rentabilité financière soit atteinte en quelques années. Cette infrastructure a été construite pour au moins un siècle. L’ancien chemin de fer franco-éthiopien a lui-même fonctionné pendant plus de cent ans avant d’arriver à la fin de son cycle. La rentabilité économique du nouveau chemin de fer existe déjà pour l’Éthiopie. Sa rentabilité stratégique existe déjà pour Djibouti. Sa rentabilité financière prendra davantage de temps, et nous le savions dès le départ. Il faut également rappeler que le chemin de fer ne transporte toujours pas d’hydrocarbures. Lorsque les investissements nécessaires auront été finalisés sur les terminaux pétroliers de Djibouti et d’Éthiopie, le train pourrait effectuer jusqu’à dix paires de voyages par jour, dont cinq ou six consacrées aux hydrocarbures. C’est à ce moment-là qu’un changement majeur pourra intervenir dans son équilibre financier. Il faut aussi saluer la nouvelle direction et son directeur général, Takele Uma Banti. C’est une personnalité fougueuse, brillante et visionnaire. Il peut y avoir parfois des incompréhensions ici ou là, mais j’apprécie personnellement son audace et son leadership. Le reste relève souvent de détails.
Lorsque l’on regarde les performances récentes du chemin de fer, on constate qu’il prend progressivement de l’ampleur. Il sera à l’avenir à l’origine d’une valeur ajoutée importante et de chaînes de valeur particulièrement intéressantes pour les économies djiboutienne et éthiopienne. Les dirigeants de nos deux pays ont compris l’importance de cette infrastructure et ont accepté de prendre le risque d’y investir. Nous devrons encore ajuster sa gouvernance et sa manière de fonctionner. Il existe des exemples intéressants en Europe. Nous devons aussi mobiliser l’expertise chinoise, qui est aujourd’hui l’une des plus importantes au monde dans le domaine ferroviaire, afin d’améliorer l’investissement, la performance et la productivité de la ligne. Il ne faut pas oublier que le chemin de fer Djibouti–Éthiopie constitue l’un des projets emblématiques de l’initiative des nouvelles routes de la soie du président Xi Jinping. Il représente donc aussi un marqueur de la vision chinoise de la connectivité. Je reste convaincu que la Chine continuera d’accompagner Djibouti et l’Éthiopie afin de démontrer le potentiel de transformation de cette infrastructure pour nos deux pays et, au-delà, pour le continent.
Lors de mon dernier déplacement en Chine, nous n’avons pas directement discuté de financements complémentaires consacrés au chemin de fer. Les échanges ont porté sur d’autres sujets liés aux finances, à la dette et aux investissements. Mais la question du renforcement du train demeure un chantier stratégique.

Les tensions en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique renforcent-elles la position stratégique de Djibouti ou fragilisent-elles son modèle économique ? Comment le pays peut-il mieux se protéger contre les conflits régionaux, les perturbations logistiques, l’inflation importée et les crises énergétiques ou alimentaires ?
Aucune guerre n’a jamais été favorable à une économie. Les crises actuelles constituent un drame pour notre région, pour notre pays et pour le monde. Même si elles peuvent renforcer l’importance stratégique de Djibouti, elles nous font très mal économiquement. Il n’a pas été facile de revoir les subventions que l’État accordait depuis longtemps sur les produits pétroliers. Notre générosité allait même jusqu’à subventionner indirectement certains partenaires vivant sur notre territoire. Ce n’était déjà pas raisonnable et il est devenu impossible de maintenir ce système dans les mêmes proportions. Nous continuons à subventionner une partie des produits pétroliers, mais dans la limite de nos capacités. Les prix affichés à la pompe ne correspondent toujours pas totalement aux prix qui devraient être facturés compte tenu du marché. Une partie du coût continue donc d’être supportée par le gouvernement. Sur les trois premiers mois de la crise évoquée au cours de l’entretien, cela nous a coûté environ sept milliards de francs djiboutiens en manque à gagner. À cela s’ajoute l’inflation importée sur les autres produits. Certains commerçants peuvent profiter de la situation. Le secteur privé s’inquiète des conditions futures d’approvisionnement et de sa capacité à renouveler les stocks. Mais existe-t-il une seule économie au monde qui puisse sortir indemne d’une crise de cette ampleur ? Je ne le pense pas.
Nous considérons ces guerres et ces tensions comme un non-sens. Nous appelons à la sagesse. Nous ne voulons pas que la crise observée autour du détroit d’Ormuz se propage jusqu’à la mer Rouge. Ce serait irresponsable et extrêmement dangereux pour l’économie mondiale. Notre meilleure protection consiste à diversifier l’économie, à développer davantage notre production alimentaire, à réduire notre dépendance énergétique et à préserver des marges budgétaires.
Mais, dans un environnement régional aussi instable, notre première richesse reste également la stabilité et l’unité nationale.

Djibouti accueille plusieurs bases militaires étrangères. Cette présence produit-elle suffisamment de recettes, d’emplois, d’investissements et de transferts de compétences au bénéfice de l’économie nationale ?
Les bases militaires contribuent déjà à notre économie sous la forme de loyers, d’emplois et d’achats auprès de certaines entreprises locales. Mais j’ai également expliqué que les loyers perçus sont inférieurs à la valeur des exonérations fiscales que nous accordons. C’est un choix politique qui a été fait et que nous réévaluons périodiquement. Certaines bases contribuent davantage que d’autres. Le camp Lemonnier est l’un des grands employeurs de Djibouti. La base française a historiquement été l’un des principaux moteurs de notre économie. Elle a employé et continue d’employer de nombreux Djiboutiens. L’approvisionnement de la base française se fait aussi en grande partie sur le marché local, ce que nous apprécions fortement. C’est un apport pour nos entreprises et pour l’économie nationale. Nous constatons une tendance comparable, dans une certaine mesure, du côté américain et nous espérons qu’elle s’amplifiera. La base chinoise semble avoir un niveau d’activité et de présence opérationnelle plus limité. Elle se procure néanmoins certains produits sur le marché djiboutien, mais nous souhaiterions qu’elle s’y approvisionne davantage.
Là où j’aimerais voir toutes les bases contribuer davantage, c’est dans le développement des compétences. Elles pourraient proposer plus de stages, plus de formations et davantage de renforcement des capacités. Nos entreprises et nos compatriotes doivent pouvoir comprendre les standards, les normes et les procédures régissant les achats de ces bases.
Nous connaissons relativement bien les procédures françaises en raison de notre histoire commune. Les règles américaines sont différentes et possèdent leurs propres spécificités. Nos entreprises gagneraient des contrats, mais également un véritable savoir-faire, si elles étaient formées à la manière de travailler avec les Américains. C’est un effort que nous attendons de nos partenaires : que leur présence ne soit pas seulement sécuritaire ou limitée au versement d’un loyer, mais qu’elle contribue plus directement au développement des compétences et de l’économie djiboutienne.

Entre la Chine, les États-Unis, la France, les pays du Golfe et les partenaires régionaux, comment Djibouti préserve-t-il sa souveraineté tout en défendant ses intérêts économiques et sécuritaires ? Djibouti est-elle une petite Suisse ?
Je paraphraserai la vision du chef de l’État : ne s’aligner avec personne contre quelqu’un d’autre et ne choisir personne au détriment d’un autre partenaire. Être un partenaire crédible, c’est être accueillant avec tous et accorder le même respect à chacun. Chaque partenaire doit bénéficier d’un traitement équitable. Pour un petit pays comme Djibouti, qui doit naviguer dans les eaux particulièrement troubles de la Corne de l’Afrique, c’est ce principe de neutralité et d’amitié avec tous qui nous a permis de préserver notre stabilité et nos intérêts.
Je ne dirais pas que Djibouti est une petite Suisse, parce que la Suisse possède d’autres caractéristiques. Mais, philosophiquement, nous voulons rester amis avec tous ceux qui souhaitent être amis avec nous. Nous ne choisissons pas l’un contre l’autre. C’est fondamental : la géographie de Djibouti doit d’abord servir les intérêts de Djibouti. Je ne suis pas directement chargé de la gestion quotidienne des relations entre les différentes bases, mais je constate que leur cohabitation se déroule correctement.
Cette politique repose sur la sagesse, le respect mutuel et la préservation de notre souveraineté. Nous pouvons coopérer avec tous sans devenir l’exclusivité de personne.

Alors que les voies migratoires menant vers les côtes méditerranéennes sont de plus en plus verrouillées, la route passant par Djibouti vers la péninsule Arabique prend une importance croissante. Plus de 520 000 mouvements migratoires ont été enregistrés sur le territoire en 2025, et tout porte à croire que cette pression ne fera que s’accentuer d’année en année. Djibouti n’est-il pas, dans cette configuration, le « dindon de la farce » : un petit État chargé de surveiller, d’accueillir, de secourir et de laisser transiter des populations qu’il n’a pas les moyens d’absorber, pendant que les grandes puissances cherchent, par tous les moyens, à éloigner ces flux de leurs propres frontières ? Quel regard portez-vous sur le rôle de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ? Son action répond-elle suffisamment aux intérêts de Djibouti ou contribue-t-elle, de fait, à institutionnaliser un corridor migratoire vers la péninsule Arabique, avant tout au service des objectifs européens ?
Effectivement, cette situation est intenable socialement, intenable économiquement et intenable sur le plan sécuritaire. Plus grave encore, elle est intenable humainement.
Avons-nous les moyens de faire face seuls à ce flux migratoire ? Je vous réponds très franchement : non. Nous sommes dépassés. Ce vaste mouvement migratoire, bien qu’il ne fasse pour l’essentiel que transiter par Djibouti, exerce une pression considérable sur nos infrastructures économiques et sociales.
Concernant nos partenaires, j’ai tendance à penser qu’il existe beaucoup d’hypocrisie. On nous félicite et on nous cite régulièrement en exemple pour notre générosité et notre bienfaisance. Il est vrai que les Djiboutiens sont naturellement accueillants et que, moralement, un Djiboutien aura tendance à aider son prochain. Mais ce que nous sommes en train de subir, aucun autre pays au monde ne l’aurait accepté. Dans de nombreux pays européens, des flux représentant une fraction infime de la population provoquent déjà de vives tensions politiques. Que devons-nous faire ? Nous autres Djiboutiens devons prendre nos responsabilités. Mais j’aimerais également que nos partenaires soient davantage à l’écoute de nos préoccupations. S’ils souhaitent véritablement nous aider, leur soutien doit être beaucoup plus important. Qu’il s’agisse de l’OIM ou des autres partenaires internationaux, ce sont les moyens réels et les résultats qu’il faut regarder.
Nous avons besoin de systèmes digitalisés, de moyens de surveillance, d’équipements biométriques et d’infrastructures minimales permettant de contrôler les mouvements sur notre territoire. Nous avons aussi besoin de moyens pour rapatrier les migrants dans le respect de leur dignité. Tout le monde a intérêt à ce que Djibouti reste stable. Tout le monde a intérêt à accompagner notre stabilité et notre développement en raison de notre position géographique. Or, la migration clandestine est progressivement réorientée vers le Moyen-Orient. Si nous ne prenons pas le taureau par les cornes et si nous ne construisons pas un véritable partenariat avec les pays du Golfe, les pays européens et l’ensemble de la communauté internationale, les conséquences pourraient devenir beaucoup plus graves. La stabilité même de Djibouti pourrait être affectée. Mais, à mon avis, nous ne devons pas non plus attendre indéfiniment que quelqu’un vienne agir à notre place. Nous devons assumer nos propres responsabilités. C’est un sujet majeur, qui fait l’objet de nombreuses discussions au sein du gouvernement. Les Djiboutiens ressentent de plus en plus le poids de ce phénomène.
Il faut également comprendre que la migration africaine est d’abord largement une migration intra-africaine. Les déplacements sont alimentés par la pauvreté, l’absence de possibilités économiques, les conflits et le changement climatique. Les conflits régionaux sont souvent eux-mêmes liés à la rareté des ressources, aggravée par le dérèglement climatique. Il faut donc agir sur les causes profondes de la migration et trouver des solutions aux conflits qui l’alimentent.
La communauté internationale doit porter un regard beaucoup plus sérieux sur la Corne de l’Afrique. Cette région est suffisamment instable pour que ses crises produisent des répercussions bien au-delà de ses frontières.

Si l’Amérique et l’Europe estiment déjà ne pas pouvoir absorber leurs propres flux migratoires, comment Djibouti, avec un territoire d’à peine 23 000 kilomètres carrés, pourrait-il supporter seul une pression d’une telle ampleur ?
Imaginez la France traversée par trente-cinq millions de migrants de part en part d’une année à l’autre. Une telle situation serait intenable. C’est exactement la disproportion que nous devons faire comprendre à nos partenaires.

Pouvez-vous citer un projet important qui n’a pas produit les résultats attendus, en expliquer les causes et préciser les leçons qui en ont été tirées ? Quels mécanismes permettent de mesurer l’efficacité des dépenses publiques ? Où voyez-vous l’économie djiboutienne dans dix ans ?
La vie est ainsi faite : la perfection n’existe pas. La perfection appartient à Allah. Depuis l’arrivée du chef de l’État à la magistrature suprême, personne ne peut sérieusement nier la transformation de Djibouti. Nous avons de belles histoires à raconter. Mais il faut également être lucide : sur certains sujets, nous n’avons pas encore apporté les réponses attendues par nos compatriotes.
Le premier concerne l’emploi. J’ai expliqué que nos investissements avaient été très capitalistiques et que notre économie n’était pas encore suffisamment diversifiée. La question de l’énergie explique également une partie de ce retard. Sans énergie abondante et compétitive, nous ne pouvions pas engager la transformation industrielle à l’échelle souhaitée. Parmi mes regrets figurent aussi les retards pris dans certaines réformes indispensables, notamment la modernisation de l’administration publique et la gouvernance des entreprises publiques. Ce sont des réformes difficiles, qui prennent du temps et pour lesquelles nous ne sommes pas encore parvenus à inverser totalement la tendance. Il existe enfin des phénomènes sur lesquels nous disposons de peu de moyens d’action, notamment le changement climatique. Nous devons apprendre à nous adapter à ses conséquences.
Par ailleurs nous devons être capables de nous auto-évaluer et d’évaluer nos responsabilités avec nos collaborateurs. Les choses peuvent sembler avancer souvent trop lentement. C’est une critique adressée au gouvernement et c’est une réalité. Cela peut être lié au manque de moyens, au manque de capacités ou à d’autres contraintes. Mais nous devons répondre à cette lenteur par davantage de discipline, de rigueur et de transparence. Nous devons notamment être totalement transparents envers nos concitoyens. Ils ne doivent pas avoir le sentiment que les recrutements se font sans appel à candidatures ou selon des critères qu’ils ne comprennent pas. Si nous avons cent postes et mille candidats, nous ne pourrons recruter que cent personnes. Mais nous devons prendre les cent meilleurs dans la plus grande transparence. Nous gagnerons ainsi en confiance, en patience, en justice sociale et en amour du pays.
Dans dix ans, toutes choses égales par ailleurs, à condition que nous continuions à naviguer prudemment dans les eaux troubles qui nous entourent et que nous préservions notre stabilité et notre unité, je vois Djibouti demeurer une plateforme internationale majeure, mais aussi devenir un pays disposant d’une véritable base productive et industrielle. Cette transformation interviendra après la résolution de notre problème énergétique. Nous passerons progressivement d’un modèle principalement fondé sur les ports et les bases à un modèle plus productif, dans lequel l’innovation occupera une place centrale.
Notre chance, c’est notre démographie. Certains considèrent que nous avons trop de jeunes arrivant sur le marché du travail et trop d’élèves entrant dans les écoles et les universités. Je ne considère pas cette situation comme une source d’inquiétude. J’y vois une richesse pour l’avenir. De nombreux pays et continents rêveraient d’avoir une pyramide des âges comparable à la nôtre. Notre responsabilité est d’utiliser cette richesse à bon escient. Regardez le nombre de jeunes Djiboutiens qui brillent dans le pays et à l’étranger, qui réussissent dans les concours, qui sortent de l’École d’excellence ou de l’Université de Djibouti et qui deviennent majors de promotion dans de grandes institutions internationales. Certains ne reviennent pas immédiatement parce qu’ils estiment que les possibilités sont encore insuffisantes. Cela ne m’inquiète pas. Je suis convaincu que, le jour où les perspectives existeront à Djibouti, ils accepteront de revenir et de contribuer au développement du pays.
Nos aînés nous ont légué l’essentiel : l’unité et la stabilité. Nous devons préserver cet héritage, y ajouter davantage de modernité et d’audace et permettre à la nouvelle génération d’aller vers l’excellence. Des pays comme Singapour, Maurice ou les Seychelles ont réussi malgré leur petite taille. Djibouti peut également réussir. Mais son avenir n’est pas uniquement entre les mains du président ou du gouvernement. Il est entre les mains de tous les Djiboutiens.

Propos recueillis par Mahdi A., photos Mathieu Balavoine, Agence Recless

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
L’IBA confirme le diagnostic d’Ilyas Moussa Dawaleh
 
Création de l’Alliance maritime défensive multinationale
 
Djibouti rejette tout péage au Bab el-Mandeb
 
Formation sur les droits des enfants migrants
 
Réfugiés yéménites à Obock
 
Table ronde de l’UE sur les migrations
 
Les performances des ports à conteneurs
 
En aparté avec… Mohamed Bassoma
 
DCT/PAID : Ils ont dit
 
Lancement du chantier d’un complexe hôtelier et commercial
 
L’ONU et la coopération sino-africaine
 
Un parlementaire britannique expulsé de Djibouti
 
Attentat à la grenade place Meskel… « un don de Dieu » ?
 
Ismail Omar Guelleh en Éthiopie
 
Partie de poker autour du futur port multipurpose de Doraleh !
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |