Il existe, dans l’histoire des puissances en déclin relatif, une tentation récurrente : lorsque l’autorité s’effrite, lorsque les anciens mécanismes d’influence perdent leur emprise, lorsque les peuples anciennement administrés commencent à redéfinir eux-mêmes les termes de leur souveraineté, il ne reste souvent qu’une stratégie de survie politique : rebaptiser le langage sans transformer la structure. Le discours prononcé par Emmanuel Macron au Kenya, en mai 2026, lors du sommet Africa Forward à Nairobi, semble précisément s’inscrire dans cette tradition subtile où la rhétorique du renouveau tente de masquer la continuité des réflexes historiques.
Car enfin, il fallait une audace presque philosophique, ou une amnésie historique remarquable, pour oser déclarer : « Nous sommes les vrais panafricanistes ». Cette phrase, à elle seule, mérite moins une simple critique politique qu’une autopsie intellectuelle. Le panafricanisme, dans son essence historique, n’est pas un slogan marketing disponible à l’appropriation diplomatique du moment ; il est né comme projet de dignité, de résistance, d’émancipation et de réappropriation face précisément aux systèmes impériaux, coloniaux et néocoloniaux occidentaux. De Kwame Nkrumah à Patrice Lumumba, de Cheikh Anta Diop à Thomas Sankara, le panafricanisme n’a jamais été conçu comme une extension bienveillante des anciennes puissances tutélaires, mais comme une affirmation de liberté contre leur architecture de domination.
Dès lors, entendre le chef d’un État historiquement lié à la Françafrique se proclamer, même indirectement, dépositaire d’un « vrai » panafricanisme relève d’une inversion discursive d’une rare audace. Ce n’est plus seulement du repositionnement diplomatique ; c’est une tentative de réécriture symbolique. En d’autres termes : lorsque l’influence chancelle, on cherche parfois non plus à contrôler les territoires, mais à coloniser les concepts.
Sous couvert de promouvoir un « panafricanisme positif », décrit comme « généreux, équilibré et lucide », Macron semble avoir voulu substituer à l’ancien vocabulaire de la tutelle celui, plus contemporain, du partenariat horizontal. Sur le papier, la formule est séduisante ; dans l’analyse, elle appelle davantage de prudence. Car l’histoire politique enseigne que les rapports de domination survivent souvent à leurs propres métamorphoses lexicales. Les empires modernes ne gouvernent pas toujours par occupation ; ils peuvent aussi opérer par investissements asymétriques, dépendances économiques, influence sécuritaire, conditionnalités stratégiques ou soft power narratif.
Ainsi, la question essentielle n’est pas de savoir si le mot « Françafrique » est prononcé ou non, mais si les mécanismes structurels de dépendance, eux, se transforment réellement. Or, pour nombre de critiques panafricanistes, le discours de Nairobi ressemble moins à une rupture qu’à une opération sophistiquée de rebranding : une Françafrique rhétoriquement modernisée, adaptée à l’ère post-Sahel, alors même que la France recule dans plusieurs de ses anciens bastions militaires et politiques.
Le contexte importe ici considérablement. Après les revers stratégiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger, où la présence française a été fortement contestée, le déplacement vers le Kenya — puissance anglophone, influente et relativement extérieure à l’histoire classique de la Françafrique — peut apparaître comme une tentative de redéploiement. Non plus reconquérir les espaces perdus par la force symbolique de l’ancien réseau, mais repositionner l’influence dans de nouveaux cadres géopolitiques.
Mais ce qui frappe particulièrement, au-delà même du contenu, c’est parfois la forme. L’épisode où Macron aurait interrompu des intervenants en imposant le silence ont été perçus par de nombreux observateurs comme révélateurs d’un inconscient politique persistant : celui d’une posture verticale, professorale, parfois paternaliste. Certes, le geste peut être défendu contextuellement. Mais en politique internationale, surtout dans un espace historiquement marqué par les asymétries coloniales, les symboles comptent. La manière de parler, de couper, de corriger ou de cadrer n’est jamais neutre. Elle peut involontairement réactiver des mémoires profondes. Là où l’on prétend bâtir l’égalité, le ton peut parfois trahir une hiérarchie encore intériorisée.
La déclaration : « Si vous échouez, nous n’avons aucune chance » constitue sans doute l’un des passages les plus ambigus du discours. À première vue, elle semble exprimer une reconnaissance de l’interdépendance entre Afrique et Europe. Mais à une lecture plus critique, elle peut aussi être perçue comme une formulation intéressée, où l’Afrique demeure pensée en fonction de son rôle dans la stabilité, la sécurité ou la prospérité européennes. Le « vous » africain est alors valorisé, certes, mais dans une grammaire où son destin conserve une centralité instrumentale pour le « nous » européen.
Autrement dit, l’Afrique est-elle enfin reconnue comme fin en soi, ou demeure-t-elle encore, même sous des habits diplomatiques rénovés, un pivot stratégique dans les préoccupations du Nord ? Toute la tension est là.
Le problème du discours de Macron n’est pas nécessairement qu’il cherche un nouveau rapport avec l’Afrique, cela pourrait être légitime, mais qu’il semble parfois vouloir définir ce rapport sans renoncer pleinement au privilège narratif de l’ancien centre. Or, le véritable tournant décolonial ne consiste pas à mieux administrer la relation ; il suppose d’accepter que l’Europe cesse d’en être spontanément l’architecte discursif principal.
C’est ici que réside la critique panafricaniste la plus sévère : le panafricanisme n’a pas besoin d’être validé, expliqué ou reformulé par les anciennes puissances pour exister. Il n’est pas un label diplomatique ; il est une tradition politique autonome. Prétendre s’y inscrire sans interroger profondément les héritages structurels de domination expose inévitablement à l’accusation d’appropriation.
En définitive, le discours de Nairobi apparaît moins comme une conversion idéologique radicale que comme l’expression raffinée d’un moment de transition : celui où une puissance historiquement influente, confrontée à l’érosion de ses leviers traditionnels, cherche à adapter sa présence à une Afrique plus critique, plus souveraine et moins disposée à accepter les anciens schémas sans les nommer.
Le problème, cependant, est qu’on ne devient pas panafricaniste par déclaration, encore moins par élégance oratoire. On ne s’auto-proclame pas héritier d’une tradition née contre des structures de domination sans s’exposer à une ironie historique majeure. Car lorsqu’un pouvoir historiquement lié à l’influence postcoloniale affirme : « Nous sommes les vrais panafricanistes », il ne produit pas seulement une phrase diplomatique ; il risque de provoquer ce que l’histoire réserve souvent aux grandes dissonances : le rire critique de ceux dont la mémoire n’est pas aussi courte que les stratégies de communication.
Mohamed Qayaad
Discours d’Emmanuel Macron, président de la République française, à la séquence jeunesse Africa Forward Future Makers
Nairobi, 13 mai 2026
D’abord, merci, président, de nous accueillir, pas simplement à Nairobi, mais dans ton alma mater et dans ton université. Merci à l’université de nous accueillir et vraiment à ces mots d’accueil très forts et à tous. Moi, j’avais plutôt envie de continuer à écouter. Je deviens un vétéran dans cette mission. Ça fait neuf ans que je me bats pour essayer de changer beaucoup de choses du rapport entre la France et l’Afrique, l’Europe et l’Afrique. C’était magnifique de vous écouter tous les quatre, parce que vous avez très bien parlé. En vous écoutant, je me disais : au fond, il faut les laisser faire. C’est tout.
Je vais vous dire quelques convictions.
La première chose, pourquoi il fallait changer ce continent ? Normalement, ce type de sommet aurait commencé par une rencontre entre les dirigeants français-africains ou européens-africains, et les dirigeants européens, français, seraient venus et auraient expliqué aux dirigeants africains et après peut-être à la société civile vaguement : « On a bien regardé votre situation, voilà ce qui est bon pour vous, on va vous aider ».
Je crois que c’est plus du tout ce dont l’Afrique a besoin et ce qu’elle veut entendre. Le Président l’a très bien dit hier. Il dit : « Nous, on ne veut plus ça, on n’a pas besoin que vous nous aidiez ». Et ça tombe bien parce que nous, on n’a plus totalement les moyens non plus, si on est lucide. En plus, ça crée plein de tensions. On a toujours des polémiques à la maison. Les gens disent : vous les aidez, puis après, on a déjà tellement de problèmes, etc.
Non ! L’Afrique est en train de réussir. C’est le continent le plus jeune au monde, c’est le continent qui a le plus de croissance au monde. Donc juste l’Afrique a besoin d’investissements pour être plus souveraine, Kate l’a très bien dit et nous, on a envie d’être des partenaires d’égal à égal parce qu’en fait, on a exactement le même combat à mener en Europe. En vrai, c’est exactement ça qui se joue. Et on commence ce Sommet Africa Forward en vous écoutant, vous la jeunesse du continent africain, nous dire : « Voilà mes rêves, mes ambitions, ce que je suis déjà en train de faire ». Nous, on vient en disant : « OK, nous, on a des investissements à faire, c’est intelligent pour vous, c’est bon pour nous, on le fait ensemble ».
Et nos défis sont jumeaux. Nos défis sont exactement ceux que vous avez décrits, qu’il s’agisse de technologie, d’IA, de paiement, ou qu’il s’agisse, comme on dit aujourd’hui, d’industrie culturelle et créative, ou de récits. Vous l’avez très bien dit, Aicha, tout à l’heure. Quel est notre défi commun, Europe et Afrique ? C’est de ne pas dépendre. Il y a une opposition entre les entrepreneurs et les consommateurs.
Les solutions sont conçues aux États-Unis ou en Chine. Lorsqu’on parle de l’intelligence artificielle, beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, sommes des consommateurs. Nous avons une bataille partagée au niveau de l’investissement pour construire l’autonomie stratégique pour l’Europe et l’Afrique. Si nous travaillons ensemble, nous serons d’autant plus forts. Donc nous avons besoin d’infrastructures. C’est le défi que nous devons également relever en Europe pour augmenter les capacités. Si nous voulons construire une infrastructure, nous devons investir ensemble et c’est le défi auquel est confronté le Président Ruto.
C’est le défi de l’énergie.
Aucune infrastructure n’est possible sans l’énergie. Nous devons construire des infrastructures renouvelables et nucléaires afin de déployer l’électrification pour les foyers et les entreprises en Afrique. Mais afin d’augmenter les capacités, nous devons relever ce premier défi. Lorsque nous parlons de l’infrastructure, nous parlons vraiment de la souveraineté. Ce partenariat avec FoxConn constitue un exemple parfait de ce récit de souveraineté partagé. C’est une entreprise africaine, européenne et taïwanaise. Nous tous, nous devons confronter ce défi de la souveraineté et réduire notre dépendance.
Donc, nous devons travailler sur l’infrastructure.
Il en va pour WEGA et pour les systèmes de paiement. Je vous salue pour ce que vous avez fait avec le système que vous avez bâti. Je pense que vous êtes les leaders en matière de paiement. Le deuxième défi, nous devons confronter ces défis ensemble. Il s’agit du talent. En Europe et surtout en France, nous formons notre talent. Nous devons créer de l’emploi pour ce talent et veiller à ce que ce talent reste. Il y a quelques années, des talents qui travaillaient sur l’IA à la Silicon Valley étaient français. Maintenant, ces Français reviennent parce que nous devenons les leaders de l’IA en Europe. Le défi est le même en Afrique.
Vous avez raison, nous devons former davantage. Je suis fier de ce que nous faisons ici au niveau des investissements et au niveau de la collaboration avec l’université afin de construire de nouveaux partenariats avec les meilleures universités. C’est ce que nous souhaitons faire à travers le continent. C’est-à-dire créer du talent, les former ici dans des systèmes éducatifs robustes. Nous espérons que ce talent restera afin d’aider le développement du continent.
Nous allons prolonger nos partenariats avec les universités africaines et nous allons accélérer également notre investissement. J’aimerais remercier les entreprises d’avoir appuyé ce travail. Orange va annoncer les 50 centres numériques, avec un million de jeunes Africains qui seront formés d’ici 2030.
Il y a quelques années, nous avons lancé Digital Africa afin de relier les systèmes numériques. Cela fait partie des capacités de formation pour votre talent, mais cela nous permet de rester ce talent. On le sait très bien, c’est le vainqueur qui écrit l’histoire. Tout le travail qu’on est en train de faire, d’ailleurs, on y reviendra dans la journée avec les sessions culturelles et sur les restitutions culturelles, c’est qu’on est en train aussi de réinventer ce partenariat équilibré avec le continent africain par la restitution des œuvres culturelles, par le changement de ce récit. Mais il y a un récit contemporain à écrire. Ce récit contemporain, c’est très juste s’il est fait par d’autres, soit avec un regard backward-looking, soit avec des gens qui ne connaissent pas, en tout cas, s’il n’est pas fait par les Africaines et les Africains. Il n’y a aucune chance que cette histoire soit la bonne.
C’est aussi une question de souveraineté, parce que ce regard, c’est celui qu’on laisse aux générations à venir, c’est celui qui permet de démultiplier notre force. C’est l’histoire qu’on est en train de faire. Celle qui vous donne encore plus de capacité à entraîner. C’est celle qui, vous l’avez dit parfaitement, Jean Wilfrid, qui va attirer les investissements. Si j’ai la bonne histoire, le bon récit, j’ai de l’influence, je vais attirer des gens qui vont participer à mon histoire. C’est du soft power. C’est une capacité aussi importante que les infrastructures ou que les talents. J’ai besoin d’énergie, d’infrastructures, de talents et du bon récit. Ce récit, c’est ce qui nous tient, c’est ce qui fait que la culture est inséparable de la technologie et de l’économie. Si on sait bâtir ce bon récit, ou ces bons récits, parce qu’il n’y en a sans doute pas un seul pour le continent africain, mais s’il est fait par les Africaines et les Africains, s’il est diffusé comme il se doit, alors l’effet démultiplicateur est énorme. L’exemple du Bénin est un parfait exemple parce que c’est une réussite durant les dernières années remarquable, qui est passée par la culture et par l’économie. Je suis très impressionné par ce que le continent est en train de faire.
Il y a un panafricanisme positif. J’ai adoré ce que vous avez dit sur la marque, mais on a souvent mis le panafricanisme autour de discours qui étaient très négatifs, revendicatifs, un peu revanchards, un peu anti- ceci ou cela. Il y a un panafricanisme qui est celui de votre génération, qui est positif, qui veut juste conquérir tout, bâtir son continent, soulever ses défis, attirer les investissements du monde entier et dire : moi, je suis là, j’ai envie de bâtir, je n’ai pas envie qu’on m’impose des solutions qui viennent d’ailleurs. Je veux développer mon pays, mon continent et choisir. Nous, notre rôle, ce n’est pas de faire de l’aide, c’est juste de dire : « nous, ça nous plaît, on veut faire ça aussi ». Parce que nous aussi, vous l’avez dit, la France, elle a toujours été comme ça. C’est une nation qui s’est toujours vue comme plus grande qu’elle-même, parfois en faisant des choses qu’on ne ferait plus aujourd’hui, je l’ai dit et répété, mais parce qu’on rêve plus grand, parce qu’on a construit cette histoire pour nous-mêmes.
C’est ce qui fait qu’il y a deux raisons qui font qu’on a envie d’être avec vous aujourd’hui et que ce Sommet est très important pour nous.
La première, on veut, nos entreprises, le gouvernement français, on veut investir à vos côtés parce qu’on est sûrs que ça va marcher et que l’histoire africaine est une grande histoire, que quand on regarde Europe-Afrique, c’est une évidence et que ce combat pour la souveraineté technologique, de l’IA, du quantique, des talents, des récits, il est commun. Si vous échouez, on n’a aucune chance. On n’a aucune chance.
Si vous échouez, votre jeunesse quittera, on aura plein de tensions migratoires. On veut que vous réussissiez parce que c’est bon pour la France et pour l’Europe. Il y a une histoire positive à bâtir, totalement inédite, qui est cette histoire du XXIème siècle où vous allez bâtir votre récit, on va défendre le nôtre et on va le faire main dans la main. La deuxième chose, c’est qu’on a destin lié.
On a destin lié.
Ce que vous avez décrit, Marwa, et ce que vous avez dit comme, en fait, histoire très belle, et ça m’a fait plaisir d’entendre ça, c’est qu’il y a des millions et des millions de jeunes en France qui sont des diasporas comme vous. Pendant trop d’années, on leur a dit : excuse-toi d’être d’une diaspora, excuse-toi d’être ceci ou cela, ou fais oublier un peu. Non. Vous êtes 100 % françaises, 100 % algériennes. Accumulez-les, redoublez-les, on en a besoin, parce que c’est un accélérateur pour nous, Français, d’avoir des jeunes comme vous qui sont françaises et algériennes, françaises et centrafricaines, et qui ont envie de dévorer le monde, de conquérir plein de choses, mais qui sont avec nous. C’est très important pour moi.
Soyez fiers de cette diaspora, soyez totalement françaises et totalement africaines. Et moi, c’est aussi pour ça que je suis là, parce que dans notre pays, et je le dis pour nos amis kényans qui, peut-être, ne le savent pas assez, mais il y a des millions et des millions de nos jeunes qui sont totalement Français et totalement Africains. C’est une immense chance pour le pays.
Voilà, je vais m’arrêter là. Mais, vous, les bâtisseurs d’avenir, c’est vous qui allez bâtir cet avenir. Je suis extrêmement ravi de voir combien vous avez des solutions et la fierté que vous décrivez quand vous parlez de votre avenir. C’est la raison pour laquelle je suis ici. Je crois en l’avenir de l’Afrique et en l’avenir de vos pays.
Je suis le président d’un pays qui veut faire partie de cet avenir. Nous voulons investir ici. Nous voulons être fiers de notre passé et de notre avenir. Mais il faut avoir un partenariat généreux, équilibré et lucide, d’égal à égal.
C’est par cette manière que nous allons encadrer et bâtir notre avenir.
Je vous remercie.