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Le croyant jeûne pour plaire à son Créateur
par Chehem Watta, septembre 2011 (Human Village 18).
 

« On attendait les Anglais, ce furent les Djiboutiens…. ». Vous vous souvenez, sans doute de cette manchette, d’un grand journal parisien, lorsque nos marathoniens hors pairs, avaient pulvérisés tous les records ainsi que les pronostics des tabloïds et des journalistes spécialisés, en remportant haut la main le semi-marathon de Paris. Dès le premier jour du ramadan, qui coïncidait avec une des pires sécheresses des ces dernières décennies, on observa un changement radical du temps. Les plus ingénieux ont trouvé une formule élégante pour résumer l’heureuse métamorphose du temps : « On attendait la canicule, ce furent les ondées de pluies rafraichissantes » !

Les actions ne valent que par les intentions
En ce mois de juillet 2011, les Djiboutiens attendaient, non seulement les résultats du Bac et du BEPC de leurs enfants, mais aussi, cette fois avec appréhension, le mois béni du ramadan. Sa venue ne coïncidait-t-elle pas avec les grandes chaleurs du mois d’août dont la réputation « du mois le plus chaud » ne fut jamais démentie depuis des décennies ? Comment affronter la furie de l’été, ses affres de chaleur, le khamsin hâbleur, brulant et torride ? Beaucoup de Djiboutiens avaient fait leurs bagages, avec femmes et enfants, pour entamer le jeûne du mois béni de ramadan, sous des cieux plus cléments.
Les foyers et les mabraz bruissaient d’intenses débats et de discussions enflammées. Toutes les conversations tournaient, autour des difficultés à contenir la soif, surtout la soif et encore la soif pour s’acquitter d’un des cinq piliers de l’islam. Craintes renforcées par une alimentation en électricité volatile et des pénuries d’eau, touchant sévèrement certains quartiers de la capitale.
Alors, des familles entières prirent d’assaut avions, bus et camions à destination de l’Éthiopie, du Somaliland. Et certains privilégiés ont poussé leur destination jusqu’en Europe. D’autres, par réalisme ou par habitude, se sont retirés dans les coins moins chauds du pays comme Ali-Sabieh, Arta, Randa, Adailou, Day, etc. Mais l’alerte n’a pas atteint le niveau que les rumeurs faisaient craindre : les Djiboutiens n’ont pas détalé par vagues compactes, dans des grands mouvements qui ressembleraient fort bien à la migration des gnous du Kenya voisin vers le parc de Gorangora en Tanzanie ! Mais la grande majorité des Djiboutiens ont décidé d’affronter la canicule et de se préparer dans la sérénité, au sein de leur foyer, pour accueillir le ramadan, moment de réflexion et d’adoration d’Allah. Avec une pensée spéciale pour nos concitoyens en détresse, à nos frères et sœurs de la Somalie, frappés par les affres de la famine, qui sévit dans le Sud de ce pays frère, éprouvé par tant de difficultés.
Notre petite vie bien douillette, dans cette capitale qui n’arrête pas de se plaindre, n’est elle pas mille et une fois plus facile que celle de ces populations rurales au bord du désespoir ? Les images insoutenables d’enfants en manque de nourriture et de soins, des adultes décharnés, ressemblant à des vieillards centenaires tellement les épreuves se sont accumulées, des femmes harassées par la recherche d’eau, de nourriture et de toute assistance pour survivre, et qui doivent malgré le désastre continuer à soigner, éduquer alors qu’elles n’ont rien, même pas la force de leurs poignets ; tout cela doit nous aider à faire une introspection sur nous-mêmes et de porter la solidarité comme un devoir de tout un chacun. Ce mois de ramadan, n’est-ce pas alors l’occasion de réfléchir sur les actes fondamentaux de la vie, sur le don à soi, à l’autre et l’adoration d’Allah qui donne tout ? Chaque épreuve ne doit-elle pas être une victoire sur notre égoïsme, sur la futilité de l’abondance quand les autres n’ont, jusqu’à rien, rien que leur voix, rien que leur regard porté vers Allah, en attendant les jours meilleurs, en implorant sa clémence et ses bienfaits !
Cette culture soit disant moderne, envahissant notre quotidien, présente des risques parce qu’elle nous conditionne à l’utilitarisme et à la jouissance immédiate. Elle nous empêche d’apprécier et de comprendre spontanément le sens du jeûne, encore moins à l’inscrire dans notre vie quotidienne. Le ramadan, canicule ou pas, est l’un des piliers de l’islam nous permettant de porter l’intention et la sincérité : « les actions ne valent que par les intentions et chacun n’a pour lui que ce qu’il a eu réellement l’intention de faire… » a dit, notre prophète (SAW) dans deux hadiths… Donc mettre l’intention exclusive du jeûne pour Allah, et non pour les « qu’en dira-t-on ? » ou par peur des remarques d’autrui. Louanges à Allah, c’est uniquement pour plaire à son Créateur que le croyant jeûne !

Pluies rafraichissantes et bienfaitrices
Dès la veille du premier jour de jeûne, la clémence d’Allah est arrivée : des ondées de pluies sur l’ensemble du territoire national rafraichirent l’atmosphère. Un temps couvert ici, des pluies douces ailleurs, des orages qui agirent sur l’onde des chaleurs à certains endroits ; jamais de mémoire de Djiboutiens un tel changement d’atmosphère ne fut accueilli avec délice et bonheur. Ce fut un soulagement surtout pour les nomades qui affrontaient les effets d’une des pires sécheresses des dix dernières années.
Le soulagement ? Ce changement de temps fut aussi bénéfique, pour moi, personnellement. J’ai accordé sur le champ la permission de faire le ramadan à ma plus petite fille de 8 ans, qui rêvait de faire, canicule ou pas, son premier test de piété et de résistance. Il m’était donc plus simple de la préparer avec ce temps plus clément, à affronter la soif, à supporter le manque de nourriture durant ces jours de jeûne. Je crois bien que ma pédagogie fut proactive et rapprochée : c’est avec une ardeur renouvelée que je me suis lancé dans des explications à sa portée sans hésiter à aborder les questions même les plus délicates pour son jeune âge.
Le mois béni du ramadan constitue un moment de réflexion et d’adoration d’Allah. Nous, les musulmans, devons faire plus d’efforts durant ce mois pour suivre les enseignements de l’Islam, en évitant aussi bien les images que les sons obscènes ou encore contraires à notre religion. Les pensées et activités sexuelles durant les heures de jeûne sont également proscrites car la pureté des pensées et des actions est en effet d’une extrême importance.

Comment mesurer le temps durant ce mois ?
Il a fallu tout d’abord expliquer l’origine de ce mois. Le nom ramadama a été le nom du neuvième mois dans le monde arabe bien avant l’arrivée de l’islam. Ce mot est dérivé de la racine md, comme dans les mots ramida ou ar-ramad, dénotant une chaleur intense, un sol brûlant et le manque de rations. Allah dans son Saint Coran proclame que le jeûne a été rendu obligatoire aux musulmans. Alors c’est un mois d’intenses efforts physiques, intellectuels et spirituels. C’est tout un rythme qu’il nous faut adopter au sein de notre communauté et imposer à notre propre corps, à notre réflexion durant ce mois de ramadan ; il nous faut nous lever avant l’aube pour le sahur, le repas précédant l’aube, avant d’effectuer la prière d’assoubh.
Il nous faut arrêter de manger et de boire avant l’appel à la prière et ce jusqu’à ce que commence la quatrième prière de la journée, al-maghrib. Nous pouvons continuer à manger et à boire après le coucher du soleil et ce jusqu’à l’appel à la prière de assoubh le lendemain. Ensuite, le processus recommence pour une nouvelle journée. C’est un nouveau rythme, un temps revisité par la foi et l’adoration d’Allah qui coule dans nos veines.
Le temps, l’avez-vous observé, subit une métamorphose extraordinaire : il a la longueur de la soif et de la faim qui nous tenaillent les premiers jours mais il a surtout l’épaisseur de la foi qui nous guide, de cette adoration d’Allah, qui amplifie notre âme. Le temps est en nous, il nous ne force plus la main, il ne nous guide plus sur le chemin du désir physique, du corps roi, mais c’est la spiritualité qui charge de nouvelles énergies tout le parcours de nuit comme le jour, qui guide tout notre cheminement de la connaissance de notre religion, de notre propre connaissance de la foi. Obéir aux préceptes, se soumettre aux dogmes tracés par Allah : le jeûne est un acte exigeant une foi personnelle et profonde, dans lequel les musulmans recherchent une prise de conscience accrue de leur proximité avec Allah.
Alors, le temps devient notre intime et précieux allié : on ne le poursuit plus. Il nous accompagne. Pourquoi ? Parce que l’acte de jeûne est censé éloigner le croyant des activités quotidiennes, son but étant de nettoyer son âme intérieure et de la libérer de tout mal. Cet acte fondamental permet à tout musulman de pratiquer l’autodiscipline, le contrôle de soi, le sacrifice et l’empathie pour ceux qui sont moins fortunés, encourageant ainsi des actions de générosité et de charité. La personne qui observe le ramadan correctement, selon un hadith bien connu, verra tous ses péchés pardonnés.
Selon un autre hadith, lorsque le ramadan arrive « les portes du ciel sont ouvertes, les portes de l’enfer sont fermées et les démons sont enchaînés ».

Le jeûne est un bouclier pour chaque croyant
Il y a deux portées du ramadan sur lequel il nous faut insister : c’est d’abord un acte social. Parce que la communauté prend conscience d’elle même, de son unité. Il faut dire que le sens de la communauté est renforcé par le fait que tout un peuple vit au même rythme. Le repas de rupture du jeûne, le soir, est une sorte de sacrement de fraternité.
C’est ensuite une portée ascétique. C’est un mois consacré à Dieu, pendant lequel le croyant insiste sur la purification. C’est un mois d’activité ralentie et de recueillement. Le prophète (SAW) dit que le jeûne est un bouclier. Il protège en effet la personne du péché et des passions. Le jeûne le libère de la dépendance. C’est un moyen de délivrance de l’esprit humain des griffes du désir. Tout musulman tient à suivre la tradition du prophète de l’islam, modèle de piété pour tout être humain. Le jeûne conduit donc à la piété.

Des mosquées qui ne désemplissent pas
Alors nous nous installons de jour comme de nuit dans un autre rythme dont la cadence forte reste la prière et la lecture du Coran. Chaque mosquée de la capitale est envahie par des centaines de croyants pour effectuer leurs prières car en plus du jeûne, nous sommes encouragés à lire la totalité du Saint Coran. Après la prière de ichaa, de plus en plus de Djiboutiens procèdent à la récitation du Coran, par le biais de prières spéciales, c’est-à-dire les tarawih. Elles sont effectuées dans les mosquées chaque soir, au cours duquel toute une partie du texte (juz soit un trentième du Coran) est récité. Par conséquent, la récitation de la totalité du livre est généralement achevée à la fin du mois. Acte exemplaire : les femmes ont installé pour ce ramadan, une grande place de prière des tarawih, juxtaposant le grand stade national Hassan Gouled, symbole que l’espace, pour s’adonner à l’adoration d’Allah, peut être aménagé par les croyants, collectivement, dans un élan de solidarité et de générosité.
On remarque qu’en cette période, il y a un ralentissement du rythme des affaires du quotidien et que chaque croyant se concentre sur l’autocritique, la purification spirituelle et l’illumination, établissant un lien entre lui et Allah par la prière, la supplication, la charité, les bonnes actions, l’écoute de l’autre et l’entraide. Il s’agit d’un mois de don et de partage ; on voit alors les familles qui préparent des aliments particuliers et délivrent des « cadeaux » pour les pauvres et les nécessiteux qui ne peuvent pas se le permettre.
Il y aussi un moment de lien social très fort que les Djiboutiens apprécient tout particulièrement par l’invitation faite pour le repas du foutour (repas clôturant le jeûne journalier, ndlr).

Nuit du destin (Laylat al-Qadr)
Les jours avancent et les nuits déroulent leurs épais manteaux dont chaque croyant se couvre pour avancer vers Allah. Les nuits se succèdent mais ne se ressemblent plus. Les dix premiers jours filent dans une certaine lenteur mais ensuite on observe une accélération du rythme. Et le corps s’accommode rapidement au changement et au nouveau rythme. On dirait même qu’il atteint sa vitesse de croisière vers la deuxième semaine. Une joie intense s’installe en nous à l’approche de la « nuit du destin ».
Considérée comme la nuit la plus sainte de l’année, elle est une commémoration observée au cours de l’un des dix derniers jours impairs du mois. C’est au cours de cette nuit que le Coran a été révélé au prophète Mohamed (SAW) par l’archange Jibril. Le Coran mentionne que cette nuit est « meilleure que mille mois » de prières, de bonnes actions et d’invocation : prier tout au long de cette nuit est ainsi autant récompensé que prier durant mille mois (soit toute une vie) ; de nombreux musulmans passent donc une partie (ou toute la nuit pour certains) à prier et/ou lire le Coran. Selon le sunnisme, cette nuit est la 21e, la 23e, la 25e, la 27e ou la 29e du mois alors que, selon le chiisme, cette nuit est la 19e, la 21e ou la 23e du mois. Toutefois, la véritable date reste impossible à déterminer.

La fête de l’Aid El-Fitr
La fête de l’Aïd el-Fitr, le 1er chawwal, marque la fin de la période de jeûne et le premier jour du mois suivant, après qu’une autre nouvelle lune a été repérée. L’Aïd arrive donc après 29 ou 30 jours de jeûne. Elle est joie et fierté qui annoncent la rupture du jeûne, consacrant les efforts entrepris ; elle est l’occasion digne de célébrations et de fêtes. Si les adultes croyants abordent cette fête avec modestie, c’est une allégresse immense qui s’empare des plus jeunes. Les plus grands préparatifs concernent les femmes qui, avec une ardeur renouvelée, donnent de nouvelles couleurs à leur demeure. Les maisons font peau neuve : rideaux, vases, tapis, lumières s’accumulent. Tout est nettoyé, récuré, rapiécé, revisité ou renouvelé… Les meubles brillent d’une beauté éclatante et, tous les soirs, c’est la chasse aux habits neufs qui occupe – souvent la dernière semaine – les mamans, sillonnant la ville de bout en bout, surtout le souk des habits. C’est à la recherche des plus beaux habits, de la chaussure à la mode, que se lancent les mères, malgré le poids quotidien des activités au foyer.

La ville devient un fleuve en marche
Entre grands bus et minibus, certaines places et rues ressemblent à des nouvelles villes, assiégées par les femmes, les enfants et les vendeurs ambulants ; les échoppes, hier en transhumance, se sont ancrées aujourd’hui dans des endroits stables, connus et reconnus par les clientes qui engagent un marchandage serré sur chaque article. Plaisir de parler, d’ouvrir d’autres horizons, de construire un langage coloré, fait d’humour et de poésie. Les langues se délient et la parole se recompose ; les soirées ne s’égrènent plus mais passent dans des moments éclairs de choix et de joie. Le temps devient court, haletant même, comme s’il s’asseyait un moment devant les nombreuses choses à faire et l’ampleur de la foule, chaque geste est unique, lent, ralenti… On ne pense qu’à la fête, à la rupture du jeûne.
Lorsque le jeûne est terminé, les croyants se rendent dans les mosquées en début de matinée, vêtus de leurs plus beaux vêtements - souvent nouveaux -, pour la première prière de l’Aïd. Des présents sont ensuite remis aux enfants, des festins sont organisés et des visites aux parents et amis effectuées ; des aliments sont aussi donnés aux pauvres (zakat al-fitr). Les musulmans profitent de ce jour de fête pour rendre visite à leurs amis proches et leur famille. La prière est de deux rak’aahs seulement et elle est optionnelle (sunat) par opposition aux cinq prières quotidiennes obligatoires.
Durant le mois suivant, appelé chawwal, les musulmans sont encouragés à jeûner pendant encore six jours connus sous le nom as-sitta al-bid. Mais sachons que la fête de la rupture du jeûne est caractérisée par la pratique de zakat al fitr, qui a pour but de purifier le jeûne du musulman jeûneur et qui, en même temps, constitue un acte de dévotion acquitté en faveur des pauvres pour leur éviter de tendre la main le jour de la fête de la rupture du jeûne. Elle s’effectue en début de la matinée avant la prière de l’Aid El Fitr.
Pour les familles, les réjouissances commencent dans la demeure, envahie par les amis, les familles, les voisins surtout, car les premières visites sont engagées chez les voisins proches. Après un repas de midi copieux de l’Aïd, pour mes enfants et moi, habitants de la capitale, commence un « pèlerinage ». Il nous faut partir en brousse, saluer les parents de l’autre coté du golfe de Tadjourah. Cette tradition est très respectée par les Djiboutiens car le pardon doit être demandé et obtenu auprès des parents que l’islam encourage à préserver pour un bien parmi le plus précieux. La grande prière que l’on récite dans cette brousse, jalouse de son identité, est celle que je répéterai toujours en embrassant père et mère : « que le Très-Haut nous donne sa bénédiction et nous laisse la vie jusqu’au prochain Aïd ».
Alors au prochain ramadan !

Dr Chehem Watta

 
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