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La révolte des femmes en Guinée en 1977

par Mohamed Qayaad, mars 2026 (Human Village 56).
 

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, ce texte rappelle un épisode de l’histoire politique et sociale de la Guinée contemporaine : la révolte des femmes contre le régime de Sékou Touré à la fin des années 1970. Cet événement constitue à la fois une contestation populaire et une manifestation de résistance féminine face à un pouvoir autoritaire. Il met également en lumière la centralité du rôle des femmes dans l’économie et dans les dynamiques de mobilisation sociale.

Au cours des années 1970, la Guinée connaissait un système politique fortement centralisé, structuré autour d’un modèle économique inspiré du socialisme d’État. Les autorités cherchaient à éliminer progressivement les circuits économiques privés afin de renforcer le contrôle de l’État sur la production et la distribution des biens.

En 1975, le gouvernement décida d’interdire le commerce privé. Un décret promulgué en mars 1977 imposait que l’ensemble des produits agricoles soient exclusivement livrés aux coopératives étatiques. L’objectif officiel était de rationaliser l’économie et de lutter contre les pratiques jugées spéculatives.
Ces mesures aggravèrent considérablement les déséquilibres économiques. Les pénuries alimentaires devinrent fréquentes et la distribution des denrées se révéla largement inefficace. Dans ce contexte, la milice économique, chargée de contrôler les marchés et d’appliquer les nouvelles réglementations, multiplia les interventions coercitives et les humiliations publiques.
Les femmes furent particulièrement affectées par ces transformations. Dans la société guinéenne, elles occupaient une position centrale dans les circuits informels de commercialisation et l’approvisionnement alimentaire des ménages. La suppression du commerce privé signifiait donc non seulement la perte d’une activité économique essentielle, mais également une remise en cause de leur rôle social et familial.

L’émergence d’une mobilisation féminine
Face à la montée des pénuries, à l’augmentation des prix et aux violences exercées par les agents de la milice économique, les femmes commencèrent à se structurer collectivement. Des comités informels se constituèrent afin d’organiser la protestation contre la cherté des produits alimentaires et contre les abus administratifs.
L’indignation collective atteignit son paroxysme à la suite d’un incident survenu au marché de M’balia. Une commerçante fut violemment maltraitée par un agent de la milice économique ; elle fut bousculée alors qu’elle portait son enfant sur le dos et son pagne lui fut arraché publiquement. Cet acte fut perçu comme une humiliation insupportable et cristallisa un sentiment d’injustice largement partagé.
Dès lors, la contestation prit une dimension ouverte et politique. Les femmes envisagèrent d’organiser une marche vers la présidence de la République afin d’exprimer directement leurs revendications et de dénoncer les politiques économiques du régime.

L’insurrection du 27 août 1977
Des groupes de femmes, désarmées mais déterminées à défendre leur dignité et leurs moyens de subsistance, se mobilisèrent massivement. Le mouvement se diffusa rapidement à travers plusieurs régions du pays. Des émeutes éclatèrent, certains gouverneurs furent pris pour cibles et plusieurs agents de la police économique furent attaqués. Dans certains endroits, des commissariats furent saccagés, signe d’un rejet généralisé des institutions répressives. Les femmes convergèrent vers la capitale dans l’intention de porter leur protestation au sommet de l’État et de confronter directement le président Sékou Touré.
Face à cette mobilisation inattendue, l’armée intervint pour tenter de rétablir l’ordre. Malgré leur absence d’armes, les manifestantes opposèrent une résistance remarquable et réussirent par moments à contraindre les forces militaires à reculer. Toutefois, la répression finit par s’imposer : des centaines de femmes furent arrêtées et transférées dans différents centres de détention, notamment au camp Diallo.

L’affrontement au Palais du peuple
Le lendemain, dans une tentative de reprise en main politique, Sékou Touré organisa un rassemblement au Palais du peuple. L’objectif était d’apaiser les tensions et de réaffirmer l’autorité du régime.
Cependant, l’initiative se transforma rapidement en scène de contestation. Dès que le président prit la parole, il fut accueilli par les huées des femmes présentes. Celles-ci exprimèrent ouvertement leur colère et leur rejet du pouvoir. Elles l’accusèrent de trahison et de violence politique, et scandèrent des slogans hostiles.
Les manifestantes entonnèrent également une chanson improvisée en langue soussou dont le message était sans équivoque :
« Vingt ans de crimes, cela suffit. Tu dois partir. »
La tension devint telle que les services de sécurité jugèrent nécessaire d’évacuer le chef de l’État par une sortie souterraine afin d’éviter une confrontation directe avec la foule. La répression qui suivit fut particulièrement brutale. Les forces armées ouvrirent le feu sur les manifestantes, causant plusieurs morts et de nombreux blessés. Des arrestations massives eurent lieu dans les heures qui suivirent.

L’escalade du 29 août
Malgré la violence de la répression, la mobilisation ne s’éteignit pas immédiatement. Le 29 août 1977, les femmes tentèrent à nouveau de se rassembler afin de marcher vers la présidence dans l’espoir de provoquer la chute du régime. Sur leur parcours, elles tentèrent également de libérer les femmes arrêtées lors des manifestations précédentes, qu’elles pensaient détenues au camp Boiro.
À proximité du marché central, l’armée déploya un dispositif de chars afin d’empêcher toute progression vers la présidence. Un ultimatum fut adressé aux manifestantes leur interdisant de franchir la ligne militaire. Refusant de se soumettre, les femmes poursuivirent leur avancée. L’armée ouvrit alors le feu sur la foule, provoquant de nouvelles victimes. Ces événements provoquèrent une inquiétude croissante au sein du pouvoir. Le massacre de femmes non armées risquait de provoquer une crise politique majeure et de fragiliser l’autorité présidentielle.

La peur du pouvoir et le recul du régime
La violence des affrontements suscita également un malaise au sein de l’armée. Certains officiers, choqués par la répression exercée contre les manifestantes, envisagèrent de renverser le président et sollicitèrent l’appui du général Condé Toya. Cependant, fidèle au chef de l’État, celui-ci dénonça ces officiers. Ils furent arrêtés et emprisonnés au camp Boiro.
Face à l’ampleur de la contestation et au risque d’instabilité politique, Sékou Touré finit par revenir sur certaines mesures économiques. Le décret interdisant le commerce privé fut assoupli, la milice économique fut sanctionnée et le pouvoir reconnut implicitement que les revendications des femmes étaient fondées.
La mobilisation féminine obtint ainsi une concession importante : la légalisation du petit commerce.

Le témoignage de Mara Fanta : mémoire d’une résistance
Parmi les nombreuses femmes arrêtées figure une personnalité dont le courage marqua profondément les détenus politiques : Mara Fanta. Son histoire est notamment rapportée par Alpha-Abdoulaye Diallo, dit Portos, dans son ouvrage Dix ans dans les geôles de Sékou Touré [1]. L’auteur relate avoir entendu, depuis sa cellule, la voix d’une femme s’adresser aux gardiens en soussou dans une déclaration empreinte de défi et de dignité : « Allez dire à votre maître qu’il se souvienne que c’est nous, les femmes de Guinée, qui l’avons porté là où il se trouve. À l’époque, nous faisions face aux fusils des colonisateurs sans hésiter à les affronter. Aujourd’hui, il a trahi toutes ses promesses et nous ne voulons plus de lui. Ses armes ne pourront rien contre nous. Allez le lui dire. Mais je sais que vous n’en aurez pas le courage. »
Elle évoquait également les sévices subis lors des interrogatoires : « Ce qu’on m’a fait subir là-haut, la manière dont les jeunes militaires m’ont exposée nue — jamais même mon mari ne m’avait vue ainsi —, le courant électrique passé sur tout mon corps, puis on m’a laissée couverte de sang. Comme si la torture pouvait me pousser à avouer les mensonges que vous vouliez me faire dire. »
Selon Alpha-Abdoulaye Diallo, cette femme disparut ensuite du bloc de détention sans que l’on sache ce qu’elle était devenue. Pour les détenus témoins de sa résistance, Mara Fanta incarna une figure de courage et d’intégrité morale. Son attitude renforça la détermination de nombreux prisonniers et suscita une profonde réflexion chez certains d’entre eux sur les limites de la résistance humaine face à la torture.

Signification historique
La révolte des femmes guinéennes de 1977 constitue un épisode majeur de l’histoire politique du pays. Elle démontre la capacité des femmes, souvent reléguées à la périphérie des récits politiques officiels, à jouer un rôle central dans les dynamiques de contestation sociale. Elle révèle également l’importance du rôle économique des femmes dans les sociétés africaines, notamment dans les circuits de distribution alimentaire. Lorsque ces structures sont perturbées par des politiques étatiques coercitives, elles peuvent devenir le point de départ de mobilisations collectives d’une ampleur inattendue.
Enfin, cet épisode rappelle que, même dans les contextes politiques autoritaires, la mobilisation populaire peut contraindre le pouvoir à infléchir certaines décisions. Mais cette résistance s’accompagne souvent d’un coût humain considérable, dont la mémoire demeure essentielle pour comprendre l’histoire contemporaine de la Guinée.

Mohamed Qayaad

Voir sur Wikipédia « La révolte des femmes du marché », et Abdoulaye Bah, « Guinée : Le 27 aout 1977, la “révolution” secouée par la révolte des femmes », konakryexpress.


[1Alpha-Abdoulaye Diallo, La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sekou Touré, Paris, Calmann Levy, 1985.

 
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