L’analyse publiée le 14 février par Addis Standard [1], signée Adam Daud Ahmed, prétend proposer une évaluation géopolitique de la Corne de l’Afrique. Elle livre en réalité un récit truffé d’inexactitudes, d’hypothèses infondées et d’un ton condescendant indigne d’un débat sérieux. Présenter la République de Djibouti comme une « forteresse rentière en ruine » constitue non seulement une grossière déformation de la réalité, mais aussi un déni des dynamiques complexes de notre région. Nous souhaitons donc apporter les clarifications nécessaires.
Un pôle durable de stabilité dans une région complexe
L’auteur évoque une « guerre froide en mer Rouge » et une région en mutation. Encore faut-il s’en tenir aux faits. Si l’ordre mondial d’après-guerre peut être soumis à des tensions, Djibouti demeure un socle incontestable de stabilité. Il ne s’agit pas d’un slogan, mais d’une réalité tangible. Notre pays accueille de nombreuses bases militaires internationales — américaine, française, chinoise, japonaise, entre autres — une singularité qui en dit long. Ces nations n’ont pas choisi Djibouti par charité ; elles nous ont choisis parce que nous offrons une stabilité éprouvée, une clarté stratégique et un engagement indéfectible en faveur de la sécurisation et de l’apaisement de l’un des corridors maritimes les plus vitaux au monde. Notre vision géopolitique a toujours été claire et constructive : être un garant de la sécurité et une plateforme de paix, non une source de discorde.
La fausse dichotomie de la concurrence portuaire
L’article présente la recherche par l’Éthiopie d’un accès portuaire diversifié comme la preuve d’une obsolescence imminente de Djibouti. Il s’agit d’une lecture erronée des réalités économiques régionales et de notre relation avec notre voisin. L’Éthiopie est une grande nation en pleine croissance dont le volume commercial croissant nécessite plusieurs débouchés. Nous n’avons jamais considéré cette diversification logique comme un acte hostile. Au contraire, nous la comprenons parfaitement. Les liens qui unissent Djibouti et l’Éthiopie sont profonds, historiques et fraternels, bien au-delà des simples redevances de transit. Djibouti demeure le débouché le plus naturel et le plus efficace pour l’Éthiopie, un partenariat forgé par des décennies de fiabilité.
Si de nouveaux acteurs souhaitent entrer en compétition, nous accueillons une concurrence transparente et loyale. Nous ne la craignons pas. La confiance de Djibouti repose sur son expérience éprouvée : des infrastructures de classe mondiale, un savoir-faire opérationnel acquis sur plusieurs générations et une main-d’œuvre professionnelle sans égale dans la région. La concurrence est un moteur d’excellence, non une menace existentielle. Notre stratégie a toujours consisté à miser sur notre propre compétitivité, bien avant que d’autres ne l’érigent en slogan.
« La souveraineté par le commerce » : une doctrine djiboutienne pionnière
L’auteur présente la prétendue « doctrine Irro » — « la souveraineté par le commerce » — comme un concept novateur issu de Hargeisa. Mais d’où provient cette doctrine, sinon du modèle djiboutien ? Depuis son indépendance, Djibouti a bâti son existence même sur ce principe. Transformer sa position géographique en carrefour du commerce mondial, attirer les investissements étrangers et construire la nation à travers la logistique et les échanges ont constitué le socle de notre résilience. Si cette vision est aujourd’hui reconnue et adoptée ailleurs dans la région, nous y voyons la validation de notre approche de longue date, non un défi.
Réfutation des accusations infondées et des épithètes faciles
L’article recourt à des attaques personnelles, qualifiant le président Ismaïl Omar Guelleh de « dictateur déclinant » et évoquant une stratégie de diversion. Ce langage relève davantage du sensationnalisme que de l’analyse. Un dirigeant se mesure à la stabilité, aux progrès et au respect international dont jouit son pays. À cette aune, le leadership du président Guelleh parle de lui-même. Si la gouvernance stable et visionnaire incarnée par des figures comme Lee Kuan Yew à Singapour — qui a bâti la prospérité par la stabilité et une direction ferme — doit être qualifiée de « dictature », alors nous acceptons que notre peuple ait prospéré sous un tel modèle. Nous n’avons nul besoin de l’approbation de critiques éloignés des responsabilités concrètes de la conduite d’un État dans un environnement régional complexe.
Qualifier Djibouti de simple « État rentier » est également réducteur et inexact. Cette vision ignore nos investissements substantiels dans le capital humain, notre rôle croissant comme pôle régional de technologie et de services, ainsi que nos efforts constants de diversification économique — efforts d’autant plus significatifs que notre économie est stratégiquement vitale pour les plus grandes marines du monde.
Un engagement en faveur de la non-ingérence et de la fraternité régionale
Suggérer que Djibouti attiserait l’instabilité aux frontières du Somaliland ou agirait comme relais de puissances étrangères est catégoriquement faux et irresponsable. Notre politique étrangère repose sur les principes fondamentaux de non-ingérence et de respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, tels qu’énoncés dans les chartes des Nations unies et de l’Union africaine. Notre position sur la situation en Somalie est constante et juridiquement fondée. Nous avons à maintes reprises tendu la main à tous nos voisins, y compris aux autorités de Hargeisa, dans un esprit de respect mutuel et de prospérité partagée. Affirmer le contraire revient à ignorer volontairement des décennies de médiation et de diplomatie pacifique.
Il convient également de noter que l’attention soutenue de l’auteur portée au port de Berbera coïncide avec les intérêts d’un opérateur multinational spécifique, DP World, entreprise engagée dans des différends commerciaux bien documentés avec la République de Djibouti. Il est regrettable que des litiges commerciaux soient parfois recyclés en analyses géopolitiques dans les pages d’opinion.
La Corne de l’Afrique traverse effectivement une phase de transformation. Mais transformation ne signifie pas effondrement. Djibouti n’est pas une forteresse assiégée ; c’est une nation qui navigue avec assurance dans un environnement en mutation, avec lucidité et constance. Nous considérons la croissance de l’Éthiopie et sa recherche de solutions multiples comme une évolution positive pour l’ensemble de la région. Nous croyons à la complémentarité, non à la logique du jeu à somme nulle. Nous croyons à la fraternité, non aux crises fabriquées. Et nous sommes convaincus que la stabilité, le professionnalisme et l’expérience éprouvée que nous offrons continueront de faire de Djibouti un partenaire indispensable pour l’Éthiopie et pour le monde, pour les décennies à venir. Les fondations de notre nation ne s’effritent pas ; elles constituent au contraire le socle sur lequel la prospérité régionale continuera de se bâtir.
Naguib Ali Taher, responsable de la communication de la présidence, République de Djibouti
[1] Adam Daud Ahmed, « Crumbling of Rentier Fortress : Ethiopia’s maritime pivot, decline of Djibouti’s monopoly », Addis Standard, 14 février 2026.