Juste deux ans après le MoU contesté, entre le Somaliland et l’Éthiopie, la Corne de l’Afrique fait face à une autre aberration diplomatique qui affole les agendas de nombreuses chancelleries. Dans l’après-midi du 26 décembre 2025, le monde découvre un appel vidéo d’environ deux minutes mettant en scène le Premier ministre israélien en conversation avec le président de la région sécessionniste du Somaliland. Le premier annonce, stylo à la main, au second qu’il s’apprête à signer le document de reconnaissance officiel du Somaliland en tant qu’État par son pays. C’est une première pour la région du Somaliland qui recherche, désespérément et à n’importe quel prix visiblement, une reconnaissance depuis plus de trois décennies. Aucun pays n’a jusque-là osé faire ce pas qui porte atteinte à la souveraineté, à l’unité et à l’intégrité territoriale de la Somalie même affaiblie par une longue guerre civile. Le pays est en bon train pour panser ses blessures et se reconstruire depuis la dernière décennie avec le soutien massif de la communauté internationale. L’Éthiopie, enclavée, un temps attirée par la perspective de la création d’une base militaire navale sur les côtes de la région sécessionniste, ne s’est pas aventurée à mettre clairement en avant une contrepartie impliquant la reconnaissance du Somaliland. En 2024, l’avalanche des condamnations et des pressions diplomatiques internationales, déclenchée par une Somalie faible mais requinquée par l’adversité contre son ennemie historique, a refréné les ardeurs éthiopiennes. Il faut dire que l’année 2024 n’a pas été de tout repos pour la diplomatie somalienne qui a réussi à faire échouer le désir absurde des deux parties signataires de ce MoU.
L’année 2026 ne sera pas non plus un long fleuve tranquille, d’autant plus que, cette fois, le rôle du méchant est endossé par l’État d’Israël, décrié dans le monde entier depuis deux ans pour le génocide commis en direct contre les Palestiniens et pour ses agissements militaires sans frein juridique ni moral. Plus de 70 000 Palestiniens, dont 18 000 enfants, sont tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023. Durant la même période, l’armée israélienne a également bombardé le Liban, la Syrie, l’Iran, le Yémen et le Qatar. Il faut souligner que cette fois-ci, il ne s’agit plus d’une vague promesse de reconnaissance. De même, les condamnations diplomatiques ne se sont pas fait attendre, à commencer par celles des pays musulmans et des organisations multilatérales. Bien que ni les condamnations internationales ni même les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies n’aient rarement réussi à ébranler Israël, la tâche s’annonce un peu plus ardue. Néanmoins, ces condamnations auraient au moins le mérite de dissuader ceux encouragés ou contraints à sauter le pas. D’un autre côté, Israël nourrit un sentiment d’animosité de la part de nombreux pays à travers le monde, à commencer par les pays arabo-musulmans, exaspère même ses amis supposés ou contraints et met à rude épreuve le droit international, la paix et la sécurité. Cette décision serait interprétée comme un énième épisode témoignant de l’irresponsabilité du gouvernement israélien. Dans cette note d’analyse, il s’agit de voir comment, en ouvrant la boîte de Pandore, la reconnaissance israélienne d’une partie du territoire somalien ferait le lit de l’instabilité et des futures escalades militaires mettant en danger la Somalie, la Corne de l’Afrique, la mer Rouge, la péninsule arabique, voire jusqu’en Iran. La présente réflexion tentera d’analyser les conséquences multiformes de cette reconnaissance sur la paix et la sécurité régionales et internationales.
1. Un frein aux progrès récents en Somalie
Depuis les quinze dernières années, la Somalie a fait d’énormes progrès dans de nombreux domaines. Sur le plan politique et institutionnel, le pays organise régulièrement des élections, certes indirectes, mais démocratiques et pacifiques permettant à chaque fois une alternance au pouvoir entre des personnalités de bords politiques différents. Depuis la Conférence nationale pour la paix en Somalie de 2000, plus connue sous le nom de la Conférence d’Arta, qui a permis de remettre sur pied les premières institutions étatiques, les grands électeurs somaliens ont élu six fois les membres du parlement et les présidents de la République [1]. La Constitution provisoire somalienne de 2012 prévoit une représentation politique des femmes de l’ordre de 30% des sièges du parlement somalien, composé de deux chambres. Les trois premières élections se sont déroulées hors de la Somalie : deux à Djibouti, en 2000 et en 2009, et une au Kenya, en 2004. Depuis 2012, elles se tiennent à Mogadiscio, la capitale somalienne. En décembre 2025, pour la première fois depuis 1969, le gouvernement somalien a organisé des élections municipales au suffrage universel direct à Mogadiscio. Les électeurs se sont mobilisés en grand nombre pour choisir leurs 390 représentants parmi les 1605 candidats en lice. Il faut souligner que le vote a nécessité la mise en place d’un fichier électoral, à la suite d’un travail d’enrôlement des habitants pour la délivrance des cartes d’identité. Une expérience saluée positivement par les partenaires de la Somalie et qui sera élargie, prochainement, aux principales villes du pays.
La consolidation des institutions fédérales s’est faite concomitamment avec la construction des États membres. Le système fédéral adopté par le pays reconnaissait six États régionaux dans un premier temps : le Puntland, le Somaliland, le Galmudug, le Hirshabelle, le Sud-Ouest et le Jubaland. Les créations du Puntland et du Somaliland ont précédé l’effectivité de l’État fédéral somalien et relèvent d’initiatives locales. La création en 2023 de l’État du Nord-Est, ayant fait sécession du Somaliland après un conflit meurtrier, a fait passer à sept le nombre des États membres de la fédération somalienne. Bien qu’elle ait représenté un grand défi politique, la construction des États membres a rendu possible dans chacun d’eux la mise en place d’institutions régionales disposant de tous les attributs étatiques nécessaires avec un président élu, un gouvernement, un parlement, une administration et un appareil sécuritaire fonctionnel.
Sur le plan sécuritaire, le mouvement terroriste Al-Shabaab a été évincé des grandes et moyennes villes somaliennes et ses capacités sont affaiblies. La mission de maintien de la paix de l’Union africaine en Somalie est passée de plus de 22 000 soldats en 2016 à 12 000 en 2025. Cette réduction des effectifs fait suite au renforcement des capacités de l’appareil sécuritaire somalien qui continue de prendre progressivement le relais des forces de la Mission de l’UA. L’AUSSOM (Mission d’appui et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie) continuera d’appuyer les forces somaliennes à prendre graduellement le contrôle sécuritaire de l’ensemble du pays jusqu’à la fin de l’année 2029. Aidée par ses multiples partenaires, la Somalie poursuit la montée en puissance, tant en effectif qu’en matériel, de ses forces de sécurité et de défense qui ont à plusieurs reprises montré leur efficacité sur le terrain face à Al-Shabaab. Les efforts de lutte contre les terroristes bénéficient, également, de la levée de l’embargo sur les armes en 2023 par le Conseil de sécurité des Nations Unies [2].
Diplomatiquement, la Somalie a enregistré des progrès significatifs ces dernières années. Le pays a étendu son réseau de chancelleries dans le monde et attire de plus en plus d’ambassades étrangères à Mogadiscio. La Somalie a rejoint l’organisation régionale East African Community (EAC) en 2024, devenant ainsi son huitième membre. De plus, elle a été élue membre non-permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies pour les années 2025 et 2026 et le préside même durant le mois de janvier 2026. En 2023, grâce à son action diplomatique, le pays a réuni les conditions nécessaires pour bénéficier de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Ainsi, la Somalie a obtenu un allègement de sa dette extérieure de 4,5 milliards de USD, la faisant passer de 64% à moins de 6% du PIB [3].
En dépit de la situation sécuritaire compliquée, l’économie somalienne est restée résiliente et s’appuie sur un secteur privé très dynamique, tiré par les télécommunications, la finance (hawalas et banques), le commerce et la construction. La Somalie dispose d’un solide secteur primaire (élevage, pêche et agriculture) et des ressources naturelles abondantes (pétrole, gaz, uranium, etc.) largement encore inexploitées. Le nombre de têtes du cheptel somalien est estimé à près de 60 millions et domine nettement les exportations du pays à hauteur de 76% [4]. Les réserves de pétrole s’élèvent à environ 30 milliards de barils [5]. L’exploitation du pétrole débutera durant cette année 2026 ou en 2027 et changera l’économie de la Somalie, mais aussi impactera positivement celle des pays de la Corne de l’Afrique. Le PIB du pays, encore sous- estimé faute de statistiques fiables, a doublé en une dizaine d’années, passant de 5,8 milliards de USD en 2013 à environ 11,7 milliards en 2023 [6]. Le taux de croissance était de 4,1 % en 2024 [7]. Le programme de développement du pays s’appuie sur la Vision 2060 du centenaire de la Somalie et sur le Plan national de transformation 2025-2029 destinés à réformer l’économie, à favoriser une croissance inclusive et à créer des emplois [8]. Le taux de chômage était de 21,7 % en 2022 et de nombreux jeunes somaliens profitent d’un contexte de stabilité relative pour trouver du travail ou entreprendre. Les jeunes de la diaspora somalienne sont nombreux à revenir et à investir dans leur pays d’origine.
Ces progrès, outre la détermination des Somaliens à rebâtir leur pays, sont les fruits des efforts de la communauté internationale, depuis la conférence d’Arta qui a ravivé l’espoir d’une normalisation de la situation en Somalie, en lui apportant une aide adéquate et un soutien bien calibré. L’assistance de la communauté internationale à la Somalie couvre de nombreux domaines tels que l’éradication de la piraterie maritime, la lutte contre les mouvements terroristes, le secours humanitaire, l’appui aux réformes institutionnelles et économiques, la santé, l’éducation, entre autres. Le pays reçoit par an un montant autour de 2 milliards de USD d’aide publique au développement [9]. La forte mobilisation de la communauté internationale surtout dans le volet sécuritaire a été décisive et reste incontournable à ce jour encore pour quelque temps.
Cette reconnaissance vient saper tous ces efforts et affaiblir les capacités des institutions fédérales somaliennes à continuer de prendre en charge les défis du pays et à soulager la communauté internationale d’un lourd fardeau. Les mouvements jihadistes y puiseront les justifications nécessaires pour recruter des jeunes crédules, resserrer leur rang, alimenter leur propagande et recouvrir de leur affaiblissement actuel. Le fait qu’Israël soit un acteur de l’équation suffit amplement pour donner plus de crédit et de légitimité au discours des terroristes. La communauté internationale a tiré beaucoup de leçons, ces dernières décennies, quant à la faiblesse de l’État somalien pour accepter que le pays ne soit déstabilisé de nouveau. Un gouvernement somalien affaibli ou aux capacités entravées aujourd’hui profitera mécaniquement à Al-Shabaab et à Daech qui sont une menace à la fois pour la Somalie et pour les pays de la Corne de l’Afrique. Dans ces conditions, il est fort à parier que la reprise de la piraterie maritime et une migration massive vers les pays occidentaux et du golfe seront au rendez-vous.
2. Une source de plus d’instabilité pour les régions du Nord de la Somalie
Le projet sécessionniste de la région du Somaliland n’a pas toujours suscité l’adhésion de tous les lignages concernés. À l’Est et à l’Ouest des régions du nord de la Somalie, se trouvent des demi-convaincus et des unionistes réprimés et marginalisés au moins depuis le référendum constitutionnel de 2001. Les conditions d’organisation non inclusives de ce référendum, censé traduire la volonté de sécession et d’indépendance de l’ensemble des habitants de la région du Somaliland vis-à-vis de la Somalie, ont été dénoncées par les leaders des populations de l’Est et de l’Ouest. C’est pour rejeter l’oppression et l’idée de faire sécession de la Somalie que ces populations se sont organisées pour se séparer du Somaliland. Deux mouvements liés par leur volonté de rester sous le giron de l’État somalien ont existé depuis au moins deux décennies, pour le plus ancien, sous différentes formes et appellations. Le premier s’appelle Awdal State ou Guban State et est fondé sur le territoire de l’ancienne région administrative somalienne d’Awdal, au nord-ouest de la Somalie. Ce mouvement réunit des représentants des habitants de cette région et cherche de manière pacifique à rejoindre la fédération somalienne. Il peine à trouver, pour le moment, un consensus entre les deux clans qui le composent. Cependant, la récente répression meurtrière des manifestants de Borama par les forces sécessionnistes et le rejet de la reconnaissance israélienne pour des raisons confessionnelles pourraient précipiter un rapprochement entre les deux clans du nord-ouest de la Somalie et ainsi revigorer leur désir de rompre définitivement avec le projet du Somaliland.
Le second mouvement dit SSC-Khatumo, pour Sool, Sanaag et Cayn, les noms de deux anciennes régions somaliennes et du district de Cayn, représente au moins deux clans somalis du nord-est de la Somalie. Après une série d’assassinats ciblés et d’arrestations des leaders et des activistes de ces régions, attribuée aux autorités sécessionnistes, le mouvement est entré en guerre en 2023 contre les forces somalilandaises. Ces dernières ont été défaites et contraintes de se retirer d’une grande partie des territoires réclamés par SCC-Khatumo. SCC- Khatumo a aussitôt organisé des consultations internes, mis en place des institutions, élu son président et est reconnu depuis 2025 par le gouvernement fédéral de la Somalie en tant qu’État membre sous le nom d’État du Nord-Est avec la ville de Las Anod pour capitale. Dans le contexte actuel, l’État du Nord-Est s’est érigé en modèle à suivre pour les populations de la région d’Awdal. Le nouvel État du Nord-Est affirme contrôler désormais environ 45% du territoire de l’ex-Somaliland.
En 2024, les autorités somalilandaises se sont rapprochées de l’Éthiopie, à travers le MoU controversé, dans l’espoir d’obtenir son soutien pour reconquérir les territoires sous le contrôle du SSC-Khatumo sans grand succès. Ce MoU constituait une diversion quant aux fortes divisions politiques internes nées des manœuvres du président somalilandais de l’époque, Muse Bihi, pour demeurer au pouvoir au-delà du terme de son mandat [10]. Cependant, l’échec du MoU, du fait des fortes pressions internationales sur l’Éthiopie, a davantage fragilisé la situation du Somaliland et le projet sécessionniste. Deux ans après, la reconnaissance d’Israël sonne comme une nouvelle bouffée d’air temporaire, pour un projet sécessionniste à bout de souffle qui suscite de plus en plus d’interrogations quant à sa viabilité et sa pertinence. Un syndrome Las Anod, caractérisé par une fuite en avant désespérée, se dénote dans le comportement des autorités somalilandaises depuis leur défaite militaire de 2023 face aux troupes du SSC-Khatumo. Dans ces conditions, toute reconnaissance extérieure exacerberait les divisions territoriales claniques et précipiterait une guerre civile qui déstabilisera les régions du nord de la Somalie.
Sur un autre plan, la reconnaissance d’Israël et la volonté des autorités d’Hargeisa d’adhérer aux accords d’Abraham soulèvent des rejets de la part des intellectuelles et des oulémas somalilandais malgré les mises en garde dissuasives et les menaces d’arrestations. Plusieurs personnes ont été arrêtées à la suite de leurs déclarations publiques soulignant que la reconnaissance ne devrait pas se faire à n’importe quel prix. De même, une partie de la population, notamment les habitants de la ville de Borama, a manifesté contre cette reconnaissance brandissant un drapeau palestinien en signe de contestation. Les images de joie et de fête des habitants de la ville d’Hargeisa brandissant le drapeau israélien en soutien à cette reconnaissance, intervenue un vendredi, jour sacré dans l’Islam, ont choqué beaucoup de gens dans le monde musulman. Ailleurs en terres d’Islam et au-delà même, ces derniers temps, ce drapeau est piétiné et brûlé par des foules en colère contre le traitement inhumain réservé aux Palestiniens depuis des décennies. La solidarité avec la cause du peuple palestinien est une caractéristique constante des sociétés musulmanes et de leurs gouvernements. Même les États musulmans qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël n’osent pas s’en affranchir. Mais les habitants d’Hargeisa, musulmans et somalis, ont pris le contrepied de tout cela en se drapant et en arborant avec enthousiasme des accessoires aux couleurs du drapeau israélien. Dans le reste de la Somalie, cette reconnaissance a déclenché la réprobation générale. La population s’est mobilisée à la fois pour rappeler l’unité du pays et pour interroger la moralité des comportements et des déclarations pro-israéliennes des habitants et des autorités d’Hargeisa.
La constitution de la région du Somaliland insiste clairement et à plusieurs reprises sur l’importance de la religion musulmane. Dans le préambule, l’alinéa a. dispose que la charia islamique est un des principaux fondements de la constitution. Dans l’article 5, la constitution rappelle que l’Islam est la religion d’État du Somaliland et interdit la promotion de toute autre confession religieuse. De même, elle affirme que les textes de loi doivent se conformer à la charia dont les principes servent également de base pour sauvegarder la moralité des actes et pour réprimer les comportements déviants. L’article 7 prévoit que sur le drapeau est inscrite la profession de foi de l’Islam en arabe : « Il n’y a de Dieu qu’Allah et Mohamed est son Prophète ». Et sur l’emblème, toujours en arabe, se lit « Dieu est grand ». Il faut dire que la reconnaissance mutuelle avec Israël n’est pas à une contradiction près. Une fois la phase d’éphorie passée, les incompatibilités confessionnelles et les contradictions morales évidentes seront difficiles à surmonter pour la majorité des partisans du projet sécessionniste de cette région. Cette situation pourrait engendrer plus de tensions et de violences. Enfin, Al-Shabaab a, depuis l’annonce de cette reconnaissance, proféré des menaces directes envers la région. Plus globalement, les mouvements jihadistes locaux et internationaux légitimeront aisément leurs campagnes de recrutement et leurs actions dans cette partie de la Somalie.
3. Un dangereux précédent pour une Corne de l’Afrique fragile
La Corne de l’Afrique représente l’une des régions les plus sensibles sur le plan géopolitique, mais aussi l’une des plus fragiles du système international contemporain. Son importance découle de sa position stratégique au carrefour de l’Afrique, du Moyen-Orient et des principales routes maritimes mondiales, notamment la mer Rouge et le détroit de Bab el- Mandeb. Parallèlement, la région est caractérisée par une instabilité politique chronique, des conflits non résolus, des institutions étatiques fragiles et des interventions extérieures persistantes. Dans ce contexte, la reconnaissance par Israël de la région du Somaliland, partie intégrante de la République fédérale de Somalie, constituerait un précédent susceptible de déstabiliser profondément l’ordre régional.
La Corne de l’Afrique connaît actuellement une convergence de crises sans précédent. L’Éthiopie, longtemps considérée comme un pilier de la stabilité régionale en raison de son poids démographique, de ses capacités militaires et de son influence diplomatique, est entrée dans une période prolongée de turbulences internes. Bien que l’accord de Pretoria de novembre 2022 ait officiellement mis fin aux hostilités à grande échelle dans la région du Tigré, il n’a pas permis de résoudre les tensions profondes inhérentes au système étatique éthiopien. La violence armée et l’instabilité politique persistent dans les régions Amhara et Oromia, tandis que les griefs dans les régions Somali et Afar demeurent irrésolus. De plus en plus d’experts avertissent que l’Éthiopie n’est pas confrontée à une transition post-conflit, mais à une paix fragmentée et instable, susceptible de connaître une nouvelle escalade [11]. Le risque de fragmentation du pays suivant un schéma ethnique commence à constituer un scénario plausible. De son côté, le Soudan fait face, depuis avril 2023, à une guerre civile entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (RSF). Ce conflit a affaibli l’autorité de l’État, engendré l’une des pires crises humanitaires au monde et provoqué des répercussions déstabilisatrices au-delà des frontières, notamment des flux de réfugiés, une prolifération des armes et une polarisation régionale. Ici aussi, le risque de dislocation du pays en zones sous contrôle de forces divergentes se dessine de jour en jour. Parallèlement, les relations entre l’Érythrée et l’Éthiopie, malgré le rapprochement de 2018, se sont considérablement dégradées après l’accord de Pretoria de 2022. Mais ce sont surtout les rhétoriques expansionnistes et belliqueuses des autorités éthiopiennes à l’égard du territoire érythréen qui alimentent l’animosité entre les deux États. Le risque de guerre entre les deux pays n’a jamais été aussi probable au vu des préparatifs actifs de part et d’autre. Dans un tel contexte, l’instauration d’un précédent sécessionniste légitimé de l’extérieur ne ferait qu’amplifier les forces centrifuges déjà présentes dans la Corne de l’Afrique [12].
L’un des rares principes stabilisateurs dans la Corne de l’Afrique depuis les indépendances a été l’adhésion au principe de l’uti possidetis juris, qui consacre les frontières héritées de la colonisation comme fondement de la souveraineté étatique. Ce principe, consacré par l’Organisation de l’unité africaine en 1964 et constamment défendu par l’Union africaine, a constitué un rempart normatif contre une fragmentation territoriale généralisée, même au sein de sociétés profondément divisées [13]. La reconnaissance de la région du Somaliland par Israël compromettrait gravement cette norme en envoyant le signal que la sécession peut être légitimée par des alliances stratégiques extérieures plutôt que par des accords internes négociés conformément aux principes du droit international. Un tel précédent aurait, certainement, des répercussions bien au-delà de la Somalie. En Éthiopie, où de multiples mouvements ethno-nationalistes remettent déjà en cause la cohérence de l’État fédéral, le cas du Somaliland pourrait être interprété comme la preuve qu’une reconnaissance internationale est possible par le biais d’arrangements géopolitiques en violation du droit international et de la souveraineté des États. Cette perception risque de transformer les griefs politiques en projets sécessionnistes armés, augmentant, ainsi, les probabilités de désintégration violente des États de la Corne de l’Afrique [14]. Le cas du Soudan du Sud offre des enseignements utiles. Sa sécession négociée et aboutie en 2011, initialement saluée comme une solution à un conflit civil prolongé sur fond d’identités divergentes, a, au contraire, engendré deux États fragiles, en proie à la violence et à des défaillances de gouvernance. Le précédent de la région du Somaliland pourrait raviver les aspirations séparatistes au Darfour, dans l’ouest du Soudan ou dans d’autres régions marginalisées, renforçant ainsi une tendance où la fragmentation est perçue comme une réponse viable à l’affaiblissement de l’État. Historiquement, loin de résoudre les conflits, une telle fragmentation les multiplie, créant des entités politiques plus faibles et plus vulnérables à la violence et aux manipulations extérieures [15].
Au-delà de la fragmentation interne, la reconnaissance de la région du Somaliland par Israël aurait de graves conséquences sur les relations interétatiques dans la Corne de l’Afrique. La Somalie a toujours présenté la question du Somaliland comme un enjeu de souveraineté, d’unité nationale et d’intégrité territoriale, des droits protégés par la Charte des Nations unies. Du point de vue de Mogadiscio, toute reconnaissance d’une partie de son territoire constituerait un acte hostile, remettant en cause le droit international selon lequel chaque État demeure souverain dans la gestion de ses affaires internes. Ce risque est particulièrement aigu vis-à-vis de l’Éthiopie. L’engagement antérieur d’Addis-Abeba envers la région du Somaliland, à travers le mémorandum d’entente de 2024, a déjà engendré des tensions diplomatiques sans précédent avec la Somalie. Bien que l’Éthiopie se soit finalement abstenue de toute reconnaissance sous la pression internationale, la décision d’Israël pourrait rouvrir le débat et inciter d’autres États à suivre son exemple. La polarisation diplomatique qui en résulterait pourrait dégénérer en confrontation directe ou par procuration, fragilisant les mécanismes de coopération régionale tels que l’IGAD et déstabilisant des dispositifs de sécurité déjà précaires. L’histoire de la Corne de l’Afrique a démontré comment des conflits locaux pourraient rapidement prendre une dimension interétatique, notamment lorsque des acteurs extérieurs sont impliqués. En ce sens, la reconnaissance de la région du Somaliland risque de transformer un problème somalien interne en un dilemme de sécurité régionale plus vaste.
4. Importation de nouveaux conflits dans la Corne de l’Afrique et dans la mer Rouge
La reconnaissance de la région du Somaliland par Israël ne se ferait pas dans un vide géopolitique. Au contraire, elle risquerait de transplanter les conflits en cours au Moyen- Orient dans la Corne de l’Afrique, transformant ainsi un différend politique historiquement localisé en un nœud au sein d’une constellation plus vaste de confrontations régionales et mondiales. Compte tenu de la posture sécuritaire actuelle d’Israël et de ses relations conflictuelles avec plusieurs acteurs étatiques et non étatiques, le nord de la Somalie pourrait rapidement se retrouver enlisé dans des conflits qui dépassent largement ses capacités politiques et militaires. Le risque le plus immédiat et le plus tangible concerne le Yémen et l’Iran. Depuis le début de l’invasion de Gaza par l’armée israélienne en octobre 2023, le mouvement houthi yéménite a explicitement présenté ses opérations militaires en mer Rouge comme des actes de solidarité avec la cause palestinienne. Ces opérations comprennent des attaques par le biais de missiles et de drones ciblant la navigation et les intérêts liés à Israël, ainsi que des perturbations plus importantes du trafic maritime international. Si Israël tente de s’établir dans la région du Somaliland, les Houthis et leurs alliés pourraient la requalifier en extension de la zone d’influence stratégique israélienne, faisant d’elle une cible légitime au sein de leur champ d’opérations immédiat. D’ailleurs, dès l’annonce de cette reconnaissance, les houthis ont ouvertement menacé de bombarder cette partie du territoire somalien si Israël tentait de s’y installer. Au-delà du Yémen, il convient également de prendre en compte les calculs stratégiques de l’Iran. Ce pays a toujours privilégié des méthodes asymétriques et indirectes pour contrer l’influence israélienne, souvent par le biais d’acteurs non étatiques alliés et de points de pression géographiquement dispersés. L’émergence d’une entité alignée sur Israël le long du golfe d’Aden serait vraisemblablement perçue par Téhéran comme une incursion stratégique à proximité d’un point de passage maritime sensible et une nouvelle menace contre elle. Même si l’Iran n’interviendrait pas directement dans l’immédiat, elle et son réseau régional seraient tentés d’étendre leurs théâtres d’opérations à la Corne de l’Afrique, militarisant davantage la région et l’ancrant dans les rivalités plus larges du Moyen-Orient. D’autres acteurs se sentiraient forcés d’agir pour profiter de la nouvelle donne, pour défendre leurs intérêts dans la région ou pour se prémunir contre les risques éventuels. L’Arabie saoudite ne voyait pas déjà d’un bon œil les agissements déstabilisateurs des Émirats arabes unis dans les pays arabes comme le Yémen, le Soudan ou la Libye. Leurs divergences, contenues jusqu’à présent, sont apparues au grand jour au Yémen. À partir de la fin du mois de décembre 2025, l’Arabie saoudite a pris la décision radicale d’intervenir militairement au Yémen pour défaire les forces séparatistes du Conseil de transition du Sud (STC) soutenues par les Émirats. En quelques jours, les forces du gouvernement yéménite soutenues par l’Arabie saoudite reprennent le contrôle des territoires du sud du pays, le STC est dissous et les Émiratis priés de quitter le Yémen. Dans le même élan, au Soudan, l’Arabie saoudite tente avec l’Égypte de contrer l’aide militaire apportée par les Émirats aux Forces de soutien rapide (RSF) qui combattent l’armée soudanaise depuis avril 2023. Là aussi des résultats tangibles émergent et l’armée soudanaise semble avoir repris le dessus. À la suite des pressions saoudiennes et profitant de cette nouvelle donne géopolitique de ce début d’année 2026, le gouvernement somalien a mis fin à tous les accords bilatéraux le liant aux Émirats arabes unis. Les Émirats sont accusés d’utiliser le territoire somalien, notamment depuis leur base militaire de Bossaso, pour faire transiter des armes et des mercenaires en soutien aux rebelles des RSF du Soudan. La Somalie leur reproche aussi d’avoir enfreint sa souveraineté en faisant transiter le chef des séparatistes yéménites, Aidarous al-Zoubaidi, en fuite à travers ses installations dans le pays. Cette rupture implique la fin de la forte présence militaire des Émirats en Somalie, mais également la perte du contrôle des ports de Berbera, de Bossaso et de Kismayo. Enfin, aux yeux du gouvernement somalien, les Émirats sont soupçonnés d’avoir manœuvré pour aiguiller ses deux proches alliés, Israël et l’Éthiopie, vers la région du Somaliland. Sous le leadership de l’Arabie saoudite, une nouvelle alliance sécuritaire serait en train de se dessiner autour de la Corne de l’Afrique, de la mer Rouge et du golfe d’Aden afin de contrer les projets émiratis et ceux de leurs alliés. Une telle alliance inclurait vraisemblablement l’Égypte, la Turquie, Djibouti et d’autres États comme le Qatar ou l’Érythrée, partageant des intérêts convergents quant à la préservation de la stabilité régionale au sens large, à la protection de l’unité de la Somalie, du Soudan et du Yémen, et à la prévention de toute reconfiguration géopolitique unilatérale. La Somalie, dont la souveraineté serait directement compromise par la reconnaissance de la région du Somaliland, considérerait sa participation comme une nécessité défensive et un moyen d’internationaliser sa position juridique et diplomatique. L’Égypte, quant à elle, aborderait cette alliance sous le double angle de la sécurité en mer Rouge et de sa rivalité plus large avec l’Éthiopie, notamment en ce qui concerne la gouvernance des eaux du Nil et l’équilibre des pouvoirs régionaux. La formation d’un tel bloc marquerait une transition des accords bilatéraux ponctuels vers une architecture de sécurité régionale plus structurée, fondée sur une perception partagée des menaces plutôt que sur un alignement idéologique. Toutefois, si cette alliance visait à dissuader l’escalade et à contenir les ingérences extérieures, elle accentuerait simultanément la polarisation régionale. La concurrence entre ces deux alliances en gestation, celle autour de l’Arabie saoudite et celle des Émirats arabes unis, d’Israël et très probablement de l’Éthiopie, risquerait de transformer la Corne de l’Afrique et la mer Rouge en zones de guerre par procuration. L’effet cumulatif de ces dynamiques serait l’émergence de nouveaux fronts militaires dans une région déjà saturée de conflits. La région du Somaliland, par sa situation géographique, pourrait devenir une cible symbolique et opérationnelle non seulement pour les houthis ou les acteurs soutenus par l’Iran, mais aussi pour tout groupe cherchant à porter atteinte indirectement aux intérêts israéliens. Cette transformation compromettrait gravement la sécurité locale, augmenterait la probabilité d’attaques asymétriques et exposerait les populations civiles à des risques sans aucun lien avec leurs griefs politiques initiaux. La sécurité du détroit de Bab el-Mandeb, un passage essentiel pour le commerce mondial reliant l’océan Indien à la Méditerranée via la mer Rouge et le canal de Suez, serait gravement affectée. Toute extension des hostilités à la Corne de l’Afrique aggraverait les perturbations actuelles causées par les attaques contre la navigation commerciale, entraînant une hausse des coûts d’assurance, la déviation des routes commerciales et menaçant les chaînes d’approvisionnement mondiales. Les conséquences économiques ne se limiteraient pas aux États de la région mais se répercuteraient sur l’Europe, l’Asie et au-delà, soulignant l’impact mondial disproportionné des décisions géopolitiques locales.
La reconnaissance par l’État d’Israël, seul, d’une partie de la Somalie ne changera pas, dans le fond, le statut de cette région. Tout au plus, elle comporte une dimension symbolique quant à l’aspiration séparatiste d’une partie de la population du nord de la Somalie. Il ne s’agit point d’une reconnaissance internationale, qui est un processus long et aléatoire, impliquant de nombreuses étapes dont la plus importante demeure le dialogue entre l’État concerné et les séparatistes. Ce dialogue est loin d’être automatique et passe souvent par des années de guerre civile comme dans le cas de l’Érythrée ou du Soudan du Sud. L’issue du conflit n’est pas non plus garantie pour les séparatistes qui pourraient être défaits militairement et réintégrés de force. L’exemple des sécessionnistes de l’éphémère République autoproclamée du Biafra, reconnue par cinq pays, mis en déroute militaire par l’armée nigériane en 1970, montre le caractère hasardeux de l’option armée. Plusieurs territoires sont en quête de reconnaissance internationale depuis des décennies sans l’avoir obtenue. On pourrait citer Taiwan, reconnue par une douzaine de pays, le Kosovo, reconnu par plus d’une centaine de pays, ou la Palestine, reconnue par 159 des 193 États membres des Nations Unies. Si la majorité des États et des organisations internationales concernés par cette reconnaissance soudaine se sont exprimés en faveur de l’unité, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de la Somalie, certains pays ont hésité un moment avant de suivre le mouvement général tandis que d’autres ont choisi le mutisme ou l’ambiguïté. Malgré l’affaiblissement ambiant du multilatéralisme et du droit international, il en ressort de cette courte expérience qu’une écrasante majorité des nations du monde est attachée à la stabilité relative que procure cet ordre international, même imparfait. Les États, soutenant l’unité et la souveraineté de la Somalie, ont rappelé la nécessité d’un dialogue inter-somalien pour résoudre les différends qui existeraient ou surgiraient entre eux. Cela montre, encore une fois, les priorités de la communauté internationale en Somalie : continuer de soutenir le gouvernement fédéral somalien pour combattre le terrorisme et consolider les institutions étatiques afin qu’elles prennent pleinement en charge les défis du pays. La voie du dialogue reste ouverte, pour le moment, d’après les déclarations des autorités fédérales somaliennes, qui reconnaissent que l’attention nécessaire n’a pas été accordée à Hargeisa ces dernières années. Pour l’État d’Israël, qui cherchait à se réconcilier avec le monde arabo-musulman, cette reconnaissance d’une partie d’un pays arabe, si elle aboutit telle qu’elle est posée dans cet appel- vidéo du 26 décembre 2025, pourrait contribuer à la fermeture du chapitre des accords d’Abraham, déjà mis à mal par ses agissements immoraux et inhumains en territoires palestiniens.
Aden Omar Abdillahi, chercheur à l’IEPS-CERD
Hassan Omar Ahmed, chercheur-associé à l’IEPS-CERD
Note d’analyse de l’Institut d’études politiques et stratégiques de Djibouti, janvier 2026.
[1] Présidents de la Somalie depuis 2000 : Abdiqasim Salad Hassan (2000-2004), Abdullahi Youssouf Ahmed (2004-2008), Sheikh Sharif Sheikh Ahmed (2009-2012), Hassan Sheikh Mohamud (2012-2017), Mohamed Abdullahi Mohamed « Farmaajo » (2017-2022) et Hassan Sheikh Mohamud (depuis 2022).
[2] ONU, « Le Conseil de sécurité lève l’embargo sur les livraisons d’armes à la Somalie », 1/12/2023.
[3] FMI, « IMF and World Bank Announce US$4.5 billion in Debt Relief for Somalia », 13/12/2023.
[4] ADB, « Somalia Economic Outlook », 2024.
[5] Ragip Soylu, « Turkey to drill for oil off Somalia coast by 2026 », Middle East Eye, 4/12/2025.
[6] Ministry of Planning, Investment and Economic Development, Somalia Economic Outlook. Rebuilding Somalia’s Economy : Overcoming Challenges and Leveraging Opportunities for Sustainable Growth and Development, 5/2025.
[7] National Bureau of Statistics, Somalia Gross Domestic Product Report, 2024.
[8] Banque mondiale, Somalia Economic Update. Boosting Domestic Revenue Mobilization, 6/2025.
[9] Ministry of Planning, Investment and Economic Development, Aids Flows in Somalia, 4/2020.
[10] Aden Omar Abdillahi, Le MoU du jour de l’an 2024 au prisme de l’hostilité séculaire entre Somaliens et Éthiopiens, IEPS-CERD, 4/2024.
[11] International Crisis Group, « Sudan’s War and the Regional Fallout », Africa Briefing, 2024.
[12] Banque mondiale, Fragility and Conflict in the Horn of Africa, 2023.
[13] Commission de l’Union africaine, Report of the African Union Fact-Finding Mission to Somaliland, Addis Ababa, 2005.
[14] Christopher Clapham, The Horn of Africa : State Formation and Decay, Oxford, Oxford University Press, 2017.
[15] Alex de Waal, The Real Politics of the Horn of Africa : Money, War and the Business of Power, John Wiley & Sons, 2015.