Fédération de sept émirats du golfe arabo-persique [1], en face de l’Iran, les Émirats arabes unis (ÉAU) ont obtenu leur indépendance du Royaume-Uni en 1971. Jusqu’alors relativement peu connu sur la scène internationale, les Émirats font la une des médias internationaux depuis les printemps arabes. Déclenchés par l’immolation d’un jeune Tunisien en 2011, cet épisode qui a emporté plusieurs dictateurs du monde arabe (Ben Ali, Moubarak, Ali Abdallah Saleh, Kadhafi, etc.) plongeant au passage certains pays dans un chaos indescriptible (Soudan, Syrie, Libye, Yémen, etc.). Selon de nombreux observateurs, c’est la crainte d’une contagion de ce vent de liberté et de quête de démocratie qui aurait poussé les monarchies des ÉAU et de l’Arabie saoudite à prendre la tête d’une entreprise contre-révolutionnaire réactionnaire.
Selon Sébastien Boussois [2], « Les ÉAU se sont transformés ces dernières années en un État policier – un État autoritaire qui ne cherche pas seulement à renverser les acquis des révolutions arabes, mais encore plus d’imposer son idéologie en réalité plus intransigeante et machiavélique que celle du royaume saoudien sur laquelle on a tendance à se focaliser. ».
L’offensive contre-révolutionnaire menée sous la houlette de Mohammed ben Zayed Al Nahyane (MBZ), président des ÉAU et émir d’Abou Dabi depuis 2022, avec les milliards de dollars de son fonds souverain, est allé crescendo depuis 2011. L’objectif affiché est de maintenir en place les régimes arabes dictatoriaux et faire dérailler tout processus démocratique pouvant conduire à une ouverture politique avec des élections libres et transparentes. L’arrivée au pouvoir par les urnes et l’alternance sont vus comme des menaces, comme une gouvernance aux antipodes de celle en vigueur dans les monarchies absolues où le pouvoir héréditaire est concentré aux mains de quelques familles dont les poches se confondent allégrement avec celles de l’État.
Tous les acteurs du changement dans les pays arabes ont été ciblés, et plus particulièrement les frères musulmans pourtant les plus libéraux du vaste spectre de l’Islam politique. Sans surprise, les ÉAU ont contribué à la crispation et à la fermeture du processus politique en Tunisie avec le soutien accordé à un autocrate en roue libre, Kais Said. Ancien professeur de droit constitutionnel, ce dernier n’a pas hésité à démanteler le conseil supérieur de la magistrature et s’attaquer à toutes les expressions de la société civile tunisienne, alors l’une des plus avancées du monde arabe (Ligue des droits de l’homme, syndicats, association des avocats, etc.). Un retour brutal de plusieurs décennies en arrière.
En même temps que le sabotage du processus post-Ben Ali en Tunisie, les ÉAU avaient les mains dans le cambouis en Egypte, elle aussi gagnée par les printemps arabes qui ont balayé le régime d’Hosni Moubarak en place depuis 1981. Les frères musulmans s’y sont imposés par les urnes dans un scrutin transparent. Mohamed Morsi, élu président en 2012, se trouve rapidement en ligne de mire des ÉAU. État le plus peuplé du monde arabe et siège de la Ligue des États arabes, la direction prise par le pays ne convenaient pas à de nombreuses puissances. Surtout pas aux ÉAU, à Israël et à ses alliés occidentaux en particulier les États-Unis. Durant la courte période où Mohamed Morsi est resté au pouvoir (juin 2012-juillet 2013) des pénuries artificielles de produits de premières nécessité (le pain baladi) furent organisées par l’oligarchie militaire entraînant des manifestations, donnant l’occasion d’un coup d’État militaire.
Les Palestiniens se souviennent avec nostalgie de cette période vécue comme une délivrance dans la prison à ciel ouvert qu’est Gaza. Pour Adnan Abu Amer, « Palestinians in Gaza feel that Morsi repeatedly paid a price for his political and moral positions in favour of them, despite a presidency that lasted less than a year. They feel indebted to him for calling for the lifting of the unjust Israeli siege. And his words were not just words : Morsi ordered Egyptian authorities to permanently open the Rafah crossing, the gateway for Palestinians in Gaza to the outside world. » [3].
Après le succès du coup d’État en Égypte, les ÉAU se tournèrent vers l’autre grand pays musulman où les frères musulmans possèdent encore une influence sur la scène politique nationale : la Turquie du président Erdogan. Dans ce pays héritier de l’empire ottoman, chef de file du monde musulman pendant plusieurs siècles et dont les armées atteignirent par deux fois le cœur de l’Europe en assiégeant Vienne (1529 et 1683), les ÉAU parvinrent à infiltrer la haute hiérarchie militaire. Une fois de plus, les pétrodollars des ÉAU ont failli faire la différence et Erdogan échappa, de justesse, à un renversement par l’armée en juillet 2016.
Selon Acet Çavuşoğlu, un éditorialiste turc, « We know that a country provided $3 billion in financial support for the coup attempt in Turkey and exerted efforts to topple the government in illegal ways. On top of that, it is a Muslim country. » [4]. Ce mystérieux « pays musulman » n’est autre que les ÉAU, une information confirmée par des courriels récupérés par l’équipe du site internet The Intercept [5].
L’activisme impérialiste et réactionnaire de MBZ ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Les ÉAU continuèrent en particulier à intervenir dans diverses guerres civiles. En Libye, où le dirigeant lunatique Mouammar Kadhafi a été déboulonné par la vague du printemps arabe et une intervention de type néocoloniale sous la férule de Nicolas Sarkozy, David Cameron et Bernard-Henri Levy. Les ÉAU y portent à bout de bras les forces du général Khalifa Haftar, un renégat basé à Benghazi qui contrôle l’Est du pays, alors que l’ouest est resté aux mains du gouvernement laborieusement mis en place par les Nations unies.
Cette intervention a eu de graves conséquences en Afrique subsaharienne avec la dissémination d’armes de l’armée libyenne rapidement passées aux mains de nombreux terroristes plus ou moins islamistes (JNIM, l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), etc.). En plus du Niger, du Mali et du Burkina Faso, qui résistent tant bien que mal à ces forces soutenues en sous-main par les anciennes puissances coloniales et certains pays d’Afrique du Nord, le Nord du Togo et du Bénin sont aujourd’hui touchés.
Le néo-impérialiste des ÉAU a fait la une des journaux à propos de deux guerres civiles particulièrement meurtrières : au Yémen et au Soudan. Des plaintes ont été déposées à la CPI et à la CIJ. Une coalition emmenée par l’Arabie Saoudite et les ÉAU s’est créée dès que les houthis, une rébellion pro-irannienne, a pris le pouvoir à Sanaa en 2014. Cette guerre entraîne des milliers de morts et de réfugiés, et une importante famine dans l’un des pays les plus pauvre de la région.
Au Soudan, les ÉAU utilisent les services de mercenaires latino-américains, surtout colombiens, ainsi que les fameuses FSR (Forces de soutien rapide). L’historien Pascal Torre présente leur bilan en ces termes : « Cette sale guerre a fait près de 250 000 victimes et cinq millions de réfugiés. Elle a provoqué l’une des pires crises humanitaires de la période contemporaine puisque les trois quart des 30 millions d’habitants sont dans une situation de famine majeure » [6]. Les ÉAU sont pratiquement les seuls à soutenir le général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », à la tête des FSR déjà à l’œuvre au Yémen avec des armes de fabrication françaises, britanniques, bulgares et canadiennes malgré l’embargo officiel européen. Appuyés par des mercenaires colombiens, les FSR sèment la terreur et la désolation au Darfour après avoir été chassé de la capitale Khartoum par les forces gouvernementales. Après un siège de plusieurs mois et avec l’aide de drones émiratis, les FSR sont entrés dans la ville d’El-Fasher où elles ont commis l’un des plus atroces massacres de ces dix dernières années.
Amnesty internationale rapporte : « Depuis la chute de la ville, des atrocités ont lieu à l’encontre des populations civiles à El-Fasher. L’un des faits les plus choquants est le massacre d’au moins 460 personnes dans une maternité lors de la prise d’El-Fasher selon l’Organisation mondiale de la santé. Des vidéos étudiées par nos chercheurs ont révélé une série d’attaques. Les FSR commettent des violences, des viols, des homicides envers la population civile non armée » [7]. L’alliance FSR/EAU fonctionne à fond dans le secteur de l’exploitation illégale de l’or au Darfour. L’organisation de développment Swissaid « …estimated in a report last year that in 2022, 66.5 percent of African gold exports to the UAE had been smuggled out. The UAE, a major hub for the gold trade, is the world’s top buyer of the precious metal from Sudan, a sector largely controlled by Mohammed Hamdan Dagalo ».
Le soutien politique, militaire et financier des ÉAU à tous ces pays satellisés n’est jamais gratuit. Il s’agit d’une étape dans l’histoire du capitalisme d’exploitation décrit jadis par Lénine dans son ouvrage majeur L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, où les banques sont remplacées par de puissants fonds souverains. Ce soutien s’accompagne donc souvent du pillage des ressources minières, d’un recours au landgrabbing, avec la confiscation d’immenses hectares de terres arables au détriment des populations locales chassées de leur territoire, ou la concession imposée d’infrastructures portuaires. C’est notamment le cas en Éthiopie, en Somalie et en République de Djibouti.
La politique de rénovation et concession de ports des ÉAU sous la gestion de DPWorld dans la Corne de l’Afrique est plus une opération impérialiste visant à réduire artificiellement l’activité des ports concurrents de la région au profit de leur gigantesque port de Jebel Ali. Une manipulation dénoncée à juste titre tant à Djibouti qu’à Aden où les contrats de concession avec DPWorld ont été résiliés. En Éthiopie, les ÉAU sont bien implantés depuis l’époque de Meles Zenawi lorsqu’ils ont commencé politique marquée par des investissements dans le landgrabbing (accaparement des terres). Ils y exploitent d’immenses fermes agricoles. Avec l’actuel premier ministre Abiy Ahmed, les relations sont encore plus étroites depuis 2020 et l’atroce guerre civile qui se poursuit à ce jour sous d’autres formes et avec des acteurs différents. Opposant le gouvernement central à la région du Tigré, ce conflit a fait entre 800 000 et 1 million de morts. C’est grâce à l’utilisation décisive de drones – made in Turkey – mis à sa disposition par MBZ qu’Abiy Ahmed a pu arrêter une contre-offensive des forces du Tigré vers la capitale Addis-Abeba.
Les ÉAU portent Abiy Ahmed à bout de bras, toujours en pleine guerre civile (avec des rébellions d’ampleur dans les régions Amhara, Oromia et Tigré). Une manchette du Monde annonçait en 2023 « En Éthiopie, un palais pharaonique pour Abiy Ahmed, pris par la folie des grandeurs » [8] annonçant qu’un palais était en construction en périphérie d’Addis-Abeba pour le dictateur Abiy. Son coût (entre 400 millions et dix milliards d’euros, soit le budget annuel de l’État éthiopien, selon les estimations), est en contraste flagrant avec la pauvreté extrême de la population éthiopienne qui absorbe difficilement une importante inflation et alors que le birr a perdu plus de 90% de sa valeur avec sa dévaluation en 2024. Décidément, l’ombre maudite des ÉAU plane dès qu’il s’agit d’une guerre civile ou d’une insurrection au Proche-Orient ou dans la Corne de l’Afrique. L’Éthiopie est le « chouchou » des ÉAU dans la Corne au point de pousser, en sourdine, ce pays à recourir à la force militaire contre les pays voisins côtiers (Érythrée, Djibouti, Somalie) pour lui permettre d’obtenir cet « accès à la mer » qui lui permettrait d’obtenir un port et une base militaire assortie d’un corridor terrestre ; une violation flagrante du principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, un des fondements de la charte de l’Union africaine.
Dans cette affaire une ancienne puissance coloniale dans la région, la France, n’est jamais loin. En effet, le président Macron, tombé sous le charme du récipiendaire du prix Nobel de la paix, a demandé en 2019 à des instructeurs Français de la marine nationale de former des marins éthiopiens ce qui a suscité l’incrédulité et le scepticisme des professionnels… Pourquoi tant de dépenses pour un État enclavé ?
En Somalie, MBZ fait la pluie et le beau temps depuis l’élection d’Hassan Sheikh Mahamoud à la présidence en 2022. Le pays, miné par les divisions tribales des élites et les multiples ingérences étrangères, sans oublier l’insurrection islamiste des Shebabs, a du mal à se remettre de la guerre civile commencée en 1991. La Somalie a adopté une constitution de type fédérale, mais les régions sous la coupe d’États étrangers (Éthiopie, ÉAU, Kenya, Ouganda, etc.) ne font pas toutes allégeance au gouvernement central. Depuis 2022, les ÉAU ont réalisé le tour de force de contrôler à eux seuls le gouvernement central dirigé par Hassan Sheikh Mahamoud et trois grandes régions (Somaliland, Puntland et Jubaland), repoussant vers la périphérie les autres partenaires traditionnels comme la Turquie ou le Qatar. Profitant des faiblesses de l’actuel président, plus affairiste que nationaliste, MBZ et son équipe, plutôt que de renforcer les liens entre les régions et le gouvernement central n’ont fait qu’exacerber – à dessein - la discorde pour préparer le terrain à l’Éthiopie.
A ce stade, il faut revenir quatre ans en arrière pour mettre le projecteur sur les acteurs qui ont torpillé la meilleure chance de retour de l’État somalien reconnu internationalement en juillet 1977. Le président Mohamed Abdullahi Mohamed, plus connu sous le nom de « Farmaajo » (2017-2022), est considéré par les analystes comme celui qui a entraîné le plus de progrès, et par conséquent le plus d’espoirs, pour le peuple somali :
– des avancées concrètes vers une gestion saine des finances publiques et la lutte contre la corruption ont permis, pour la première fois depuis 1991, la disparition de la dette du pays et la reprise immédiate des prêts de la Banque mondiale et du FMI ;
– la reconstruction de l’armée nationale et suppression de la gabegie, en collaboration avec la Turquie permis des progrès tangibles, comme la formation des commandos d’élite « Gorgor » et « Harimacaad ». Vers la fin de 2021, la Somalie avait déjà repris plusieurs bases militaires de l’AMISON comme à Gedo.
– une meilleure collecte des impôts et une reprise des investissements, notamment dans la construction suivant l’adage « quand le bâtiment va tout va ». Une atmosphère d’espoir pour une Somalie enfin sur les rails.
– l’interdiction du khat, cette plante euphorisante importée du Kenya et de l’Éthiopie et dont les effets néfastes sur la productivité et l’épargne des ménages est avérée.
A défaut de suffrage universel direct (les islamistes Shebabs sont toujours actifs dans certaines régions du pays), le président de la République est élu par le parlement en Somalie.
En 2022, considérant le succès relatif de la Somalie sous Farmaajo et son refus de toute compromission quant à la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays, les ÉAU, le Kenya et Djibouti ont injecté des sommes folles dans le processus d’élection du nouveau président (achats de voix tant parmi les députés que parmi les membres de la commission électorale). Ces trois pays ont fait élire Hassan Sheikh Mahamoud, jugé beaucoup plus malléable et sans réel projet pour la reconstruction de la Somalie. Notons au passage que Djibouti et les ÉAU, unis dans la chute de Farmaajo, entretiennent des relations exécrables depuis 2014 et la résiliation du contrat de concession avec DPWorld. Leur collaboration, à distance, pour empêcher la réélection de Farmaajo en dit long sur leurs intérêts respectifs en Somalie.
Le journaliste indépendant Akram Kharief souligne le caractère hydrique des activités illicites des ÉAU en Somalie « À Bossaso, la stratégie de soft power passe par des projets de développement communautaire, des accords de coopération portuaire et une forme d’aide humanitaire ciblée. Dans ce sens, la frontière entre intérêts économiques, diplomatie humanitaire et objectifs stratégiques est floue, mais efficace. À commencer par le port et l’aéroport qui donnent à la région sécessionniste (Puntland) les attributs d’un État et en font un hub commercial florissant » [9].
D’autres rapports signalent l’exploitation illégale de mines clandestines dans les montagnes reculées du Puntland, des zones entières isolées du reste du pays par des mercenaires colombiens.
Depuis la signature des accords d’Abraham en 2017, les ÉAU servent de rabatteur pour le compte d’Israël dans sa quête de normalisation des relations économiques et politiques avec le monde arabe. Moncef Marzouki, ancien président tunisien et ancien président de la Ligue des droits de l’homme esime que Mohammed ben Zayed Al Nahyane « est le bras exécutant de l’entité sioniste. Il n’agit pas de son propre chef. Ma conviction repose sur l’expérience, pas seulement sur des paroles » [10].
C’est dans ce contexte d’une nouvelle forme de néocolonialisme des ÉAU qu’Israël, qui n’est pas à un crime près, est devenu le 26 décembre 2025 le premier pays à reconnaître le Somaliland, la région sécessionniste du nord de la Somalie.
Immédiatement les principaux pays arabes et musulmans (Djibouti, Égypte, Turquie, Qatar, Arabie saoudite, Algérie, etc.), l’Union africaine, la Ligue des États arabes, l’IGAD, l’Organisation de la conférence islamique ainsi que les quinze membres du Conseil de sécurité condamnèrent cette attaque flagrante de l’intégrité territoriale de la Somalie.
Plus de dix jours après cet action diplomatique de l’entité sioniste, deux autres pays entretenant pourtant des relations profondes avec la Somalie ne se sont toujours pas exprimés clairement sur cette reconnaissance israélienne : les ÉAU et l’Éthiopie…
En effet, depuis le 1er janvier 2024 et le MoU avorté signé avec l’ancien président Bixi, l’Éthiopie ne fait pas mystère de sa volonté d’obtenir un accès à la mer, de gré ou de force. Les officiels, les universitaires et le Premier ministre Abiy Ahmed lui-même ressassent ce refrain dans les médias, n’hésitant pas à mentir éhontement sur la population réelle du pays (chiffre clamé sur tous les tons : 120 millions, chiffre proche de la réalité : 75 millions d’habitants).
L’Éthiopie ne demande pas seulement un port pour exporter et importer ses marchandises. Elle dispose déjà de près d’une dizaine de ports commerciaux dans des pays limitrophes, au Soudan, en Érythrée, à Djibouti, en Somalie ou au Kenya. Elle réclame un « package » inédit (port + base militaire + bande terrestre souveraine le reliant le port à la frontière éthiopienne) en violation de la Charte des Nations unis et de la convention de Montego Bay de 1982.
Dans le MoU de 2024, les deux ports convoités par Abiy Ahmed au sud de la mer Rouge étaient Lughaya et Zeila, ce dernier situé à quelques dizaines de kilomètres de Djibouti. Après l’abandon de ce protocole d’accord (MoU), notamment à la suite de la pression de l’Union africaine, Abiy Ahmed s’est tourné vers le port érythréen d’Assab jugé plus proche d’Addis-Abeba. Une intense campagne médiatique fut déployée tout au long de l’année 2025, suscitant une grave inquiétude lorsque les deux pays massèrent des troupes de part et d’autre de la frontière.
Puis Donald Trump publia début décembre 2025 son National Security Strategy [11], qui exclut une guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Quelques jours après Donald Trump se lance dans une campagne médiatique raciste contre la Somalie en général et la communauté somalie établit au Minnesota en particulier, suivie de la reconnaissance du Somaliland par Israël. Les houthis du Yémen se sentant visés promettent une pluie de missiles sur Berbera, Hargeisa et Zeila.
En cette nouvelle année 2026, la Somalie est devenue une annexe du vieux conflit du Proche-Orient, entre d’un côté Israël (qui veut contrôler le détroit de Bab el-Mandeb et le trafic en provenance du canal de Suez), les ÉAU et l’Éthiopie discrètement soutenus par les États-Unis, et de l’autre une vague coalition regroupant l’Arabie saoudite, Djibouti, l’Égypte, l’Iran, la Turquie, et le Yémen des houthis.
À la suite de l’ancien parlementaire britannique George Galloway et d’autres, il nous semble que la reconnaissance du Somaliland par Israël est un complot des ÉAU et de l’Éthiopie, soit la continuation du défunt MoU par d’autres moyens. La carte publiée le 6 janvier 2026 par le Prosperity Party au pouvoir en Éthiopie [12], ci-contre, devrait mettre en alerte maximale tous les Somalis d’Arta à Ras Kamboni. Ce sont surtout les habitants somalis de Selel et d’Awdal au Somaliland qui ont tout à craindre : exploitation frauduleuse des ressources minières avérées (pétrole, gaz, etc.), missiles tirés par les houthis, sans parler des effets pervers de l’impérialisme néocolonial des ÉAU.
L’anthropologue Tidiane N’Diaye, spécialiste des esclavages, nous rappelle dans son livre, Le génocide voilé [13], qu’en « colonisant la côte orientale de l’Afrique, partout où les Arabes ont pénétré, ils ont aussi introduit les pratiques de traite, la déshumanisation et l’esclavage… ».
Il est grand temps que les institutions régionales et internationales qui soutiennent l’état de droit et la démocratie (Union africaine, Union européenne, Nations unies, etc.) s’unissent pour préserver la paix dans la Corne de l’Afrique et défendre de l’intégrité territoriale de la Somalie sous peine d’ouvrir une boîte de Pandore avec des conséquences catastrophiques.
Elmi Yabeh, à Bruxelles
Voir aussi : Emile Bouvier, « Les Émirats arabes unis, nouvelle puissance régionale dans la Corne de l’Afrique », Les clés du Moyen-Orient, 14/11/2025.
[1] Abou Dabi, Ajman, Charjah, Dubaï, Fujaïrah, Ras el Khaïmah et Oumm al Qaïwaïn.
[2] Sébastien Boussois, « Les Émirats, maîtres de la contre-révolution arabe », Le Point, 23/5/2019.
[3] Adnan Abu Amer, « Mohamed Morsi was a true friend to Palestinians in Gaza », Middle East Eye, 19/6/2025.
[4] Cité dans Suraj Sharma, « Qatar crisis : UAE accused of bankrolling Turkey coup », Middle East Eye, 14/6/2017.
[5] The Intercept : theintercept.com.
[6] Pascal Torre, « Yémen : Une sale guerre qui s’éternise », site du PCF.
[7] « Soudan : des survivants d’El Fasher témoignent des massacres », Amnesty International, 19/11/2025.
[8] Noé Hochet-Bodin, « En Ethiopie, un palais pharaonique pour Abiy Ahmed, pris par la folie des grandeurs », Le Monde, 6/2/2023.
[9] Akram Kharief, « La guerre invisible des Émirats au Soudan », Menadefense, 3/7/2025.
[10] Tounes el Khadra sur X : x.com/TounesKhadra/status/2002112917404086411.
[11] PDF en ligne sur le site de la Maison blanche : www.whitehouse.gov.
[12] « Ethiopia’s quest for maritime access and national interest », sur le site du Prosperity Party.
[13] Tidiane N’Diaye, Le génocide voilé. Enquête historique, Paris, Gallimard, 2008.