Au cœur de la ville de Djibouti, à PK12, un lieu discret mais essentiel bouleverse silencieusement la prise en charge du diabète de type 1 chez les enfants et adolescents : le Centre national de diabétologie pédiatrique. Créé sous l’égide du ministère de la Santé et soutenu par de nombreuses ONG internationales, ce centre s’est imposé en quelques années comme un modèle unique en Afrique. Il offre à tous les jeunes diabétiques de moins de 25 ans un accès gratuit aux soins, aux médicaments et aux technologies modernes.
Ici, l’éducation thérapeutique est au centre du dispositif. Les enfants apprennent, pas à pas, à gérer leur maladie : mesurer leur glycémie, reconnaître les signes d’hypo et d’hyperglycémie, s’autoadministrer l’insuline, adapter leur alimentation. L’objectif est clair : leur offrir l’autonomie nécessaire pour vivre normalement tout en garantissant leur sécurité. Chaque enfant bénéficie d’un accueil individualisé, d’un suivi régulier et d’une évaluation mensuelle de ses progrès.
Pourtant, malgré son rôle crucial, le centre dispose de peu de moyens de l’État pour son fonctionnement. Mis à part le bâtiment, les charges courantes et le personnel affecté (pédiatre diabétologue — par ailleurs officier de gendarmerie — ainsi qu’une équipe médicale, administrative et technique d’environ dix-huit personnes issues principalement du ministère de la Santé, de la gendarmerie et des garde-côtes), le centre repose presque entièrement sur l’ingéniosité et l’engagement sans faille de son responsable.
Sans insuline, un enfant meurt
Le diabète de type 1 ne laisse aucun répit. Chaque enfant nécessite en moyenne cinq injections quotidiennes : insuline lente, insuline rapide… Un protocole lourd mais vital. « Si tu n’as pas d’insuline, tu meurs. Ce n’est pas un choix : c’est une loi biologique », insiste le Dr Abdourahman Moumin.
Avant l’ouverture du centre, la situation était dramatique. Seuls les enfants couverts par la CNSS pouvaient obtenir les insulines modernes. Les autres passaient par des hospitalisations répétées, parfois en état de coma. « Nous avions des enfants en danger de mort. Le ministère a compris l’urgence quand nous avons démontré la nécessité d’une structure dédiée. »
Deux partenaires appuient principalement le centre tels que Life for a Child ONG australienne et Direct Relief ONG américaine qui ont investi à titre d’exemple en 2024 l’équivalent de 350 millions de francs dans l’achat des insulines, de réactifs de laboratoire, de matériels d’injection et de surveillance du diabète.
Ce soutien a permis de créer un modèle incomparable : une prise en charge totalement gratuite, incluant consultations, analyses, formation à l’autosurveillance, accompagnement psychologique et éducation des familles quelles que soient leurs nationalités ou lieux de résidence.
« Un enfant coûte au minimum 60 000 francs par mois rien qu’en insuline », rappelle le pédiatre. « Et ici, tout est entièrement gratuit. » À l’échelle du continent, aucune autre structure n’offre un tel niveau de gratuité combinée à un suivi aussi personnalisé.
Ce n’est pas tout, le centre introduit progressivement les capteurs de glycémie (patchs), permettant un suivi en continu et une télésurveillance. Un test sur dix-neuf jeunes a été concluant. Le médecin donne l’exemple d’une étudiante qui « quittait ses examens pour se piquer. Avec le capteur, elle contrôle sa glycémie avant d’entrer dans la salle. Elle a pu corriger et réussir son épreuve. » À court terme, 250 jeunes de moins de 19 ans en bénéficieront.
L’impact est saisissant : les urgences liées au diabète sont passées de plus de 100 cas par an à moins de 20 depuis 2021.
Une réussite rendue possible notamment grâce à une base de données médicale dédiée, des consultations trimestrielles, une éducation thérapeutique renforcée et un suivi constant, même à distance. Une étude scientifique est actuellement en préparation pour documenter cette réussite.
La chaîne du froid : un défi quotidien
À Djibouti, maintenir l’insuline entre 2°C et 8°C relève souvent du défi, surtout dans les familles dépourvues de réfrigérateur fiable. Le centre a développé des solutions locales : thermos, biberon en verre, glaçons renouvelés deux fois par jour, jarre traditionnelle ou encore suspension dans un arbre ombragé. « Ce ne sont pas des solutions parfaites, mais elles sauvent des vies en attendant des mini-frigos solaires », explique le pédiatre.
Vivre avec le diabète, avant et après le centre
Des témoignages illustrent une réalité : le centre permet la fin des interruptions de traitement, qui sont la principale cause de coma diabétique chez l’enfant.
Hassan, 21 ans
Diabétique depuis l’âge de 6 ans, il n’a découvert le centre qu’en 2023. « Maintenant, je viens tous les trois mois. Je reçois tout gratuitement : insuline, matériel, analyses. Avant, c’était compliqué… »
Mère de Hikmad, 6 ans
Sa fille a failli mourir avant d’être diagnostiquée. « Nous avons passé 15 jours à l’hôpital, dont quatre dans le coma. Après, tout a changé grâce au centre. Nous venons toutes les deux semaines et recevons tout le traitement pour trois mois. En cas de symptômes, même tard le soir, le centre répond au téléphone. »
Mère de Zarah, 15 ans
Diagnostiquée à 3 ans après un coma de trois jours. « Avant, nous devions acheter une partie du matériel à 30 000 francs par mois. Depuis 2021, tout est pris en charge. L’éducation thérapeutique a transformé notre quotidien. ».
Un centre modèle, observé par l’Afrique
Le centre a attiré des délégations du Burundi, du Sénégal ou de Madagascar. Le Dr Abdourahman Moumin, certifié mentor par l’ISPAD, accompagne d’autres pays africains dans la création de structures similaires.
« Nous sommes aujourd’hui les seuls en Afrique à avoir un centre entièrement dédié, individualisé, gratuit et pleinement fonctionnel. […] Un enfant diabétique peut passer entre 30 et 45 ans de sa vie dans les hôpitaux. » Le centre vise donc à réduire cette charge, à maintenir les enfants à l’école, à éviter les ruptures de soins. « Quelle que soit sa famille, quel que soit l’enfant, il doit recevoir l’insuline. C’est notre règle. »
Pour poursuivre sa mission, le centre souhaite ouvrir un service d’urgence dédié, créer un service d’hospitalisation pédiatrique spécialisé, déployer des mini-réfrigérateurs solaires dans les zones rurales ou encore renforcer le dépistage précoce Des évolutions essentielles pour sécuriser encore davantage la prise en charge des jeunes diabétiques.
Un centre discret mais vital pour Djibouti
Peu visible du grand public, le Centre national de diabétologie pédiatrique est pourtant l’un des piliers de la santé publique à Djibouti. Grâce à l’engagement d’une équipe passionnée, au soutien du ministère de la Santé et à la solidarité de nombreux partenaires, des centaines d’enfants vivent aujourd’hui normalement, malgré une maladie chronique lourde.
Ce centre prouve qu’avec les bons moyens, le diabète pédiatrique n’est ni une fatalité, ni une condamnation : c’est une maladie contrôlable, suivie, maîtrisée… et chaque enfant mérite cette chance.
Amina Abdi
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