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La dialyse à Djibouti

par Mahdi A., juillet 2025 (Human Village 54).
 

Dans un entretien franc et dense, le Dr Ahmed Robleh Abdilleh, ministre de la Santé, dresse un tableau précis du système national de dialyse qui s’inscrit dans une politique de santé publique audacieuse, inclusive et pionnière dans la région. Il aborde l’exception djiboutienne de la gratuité des soins, les défis logistiques, les investissements massifs, la question du don d’organes, et les perspectives d’avenir, notamment l’introduction de la greffe rénale. Témoignage d’un engagement sans relâche, porté par une volonté politique forte et un esprit de solidarité nationale.

« À Djibouti, la dialyse est gratuite pour tous, sans distinction de nationalité »

Monsieur le Ministre, vous insistez souvent sur l’accès gratuit à la dialyse. En quoi cela constitue-t-il une exception régionale ?

Ahmed Robleh Abdilleh

Ahmed Robleh Abdilleh : À Djibouti, les séances de dialyse sont totalement gratuites, ce qui est très rare, non seulement dans la région, mais dans toute l’Afrique. Une séance de dialyse à Addis Abeba coûte 50$, à Nairobi 100$, à Mogadiscio 20$. À l’aune de ces informations on comprend mieux l’attractivité de notre système sanitaire. Ailleurs, même dans les pays francophones, les patients doivent s’acquitter d’un ticket modérateur qui peut être très élevé. Ici, c’est l’État qui prend tout en charge. Et cette gratuité ne se limite pas aux nationaux : nous dialysons tout le monde, sans jamais demander la nationalité. Parce que la dialyse, c’est une question de survie. On ne va pas laisser mourir quelqu’un sous prétexte qu’il n’est pas djiboutien.

Un service en fonctionnement 365 jours par an. Concrètement, combien de patients sont pris en charge ?
Actuellement, nous dialysons environ 270 patients, à raison de trois séances par semaine. Le service fonctionne tous les jours, du samedi au vendredi, y compris les jours fériés, de 7h du matin à 22h30. C’est le seul service hospitalier du pays qui ne s’arrête jamais. Même les urgences ont des pauses. Nos équipes, elles, se relaient sans relâche pour garantir la continuité.

La dialyse se pratique en attente d’une greffe encore impossible localement. Ce n’est pas une solution définitive…
Exactement. La dialyse est un traitement d’attente. Elle ne guérit pas. Elle permet simplement de survivre dans l’attente d’une greffe rénale. En France, une personne peut vivre jusqu’à seize ans sous dialyse. En Afrique, c’est plus compliqué à cause des conditions d’hygiène, du suivi médical, etc. À Djibouti, nous avons des patients qui sont dialysés depuis huit ans. C’est un record africain, et probablement mondial dans notre contexte. Nous allons d’ailleurs publier ces cas bientôt.

S’agit-il d’une politique de santé sans conditions ni barrières ? Quels sont les critères d’accès au traitement ?
Il n’y a aucune condition administrative ou financière. Dès qu’un médecin prescrit la dialyse, le patient est inscrit. Même les migrants ou réfugiés sont pris en charge. Je vous donne un exemple : récemment, trois migrants ont été renversés par une voiture près de Wéa. Le SMUR les a pris en charge, ils ont été hospitalisés, opérés, réanimés. Chacun de ces soins ont généré un coût pour le système sanitaire entre 700 000 et 900 000 FDJ, sans compter les suites médicales. Aucun autre pays ne fait cela.

Les centres de dialyse se développent dans le territoire. Comment les infrastructures suivent-elles cette politique solidaire ?
Avant, nous n’avions qu’un seul centre avec quinze postes. En deux ans seulement, nous avons agrandi Peltier à vingt postes, ouvert un centre à Balbala, à Ali-Sabieh. L’ouverture de celui de Tadjourah, grâce à un financement de la Fondation Saad Omar Guelleh, est programmé pour septembre, et nous planifions des unités à Dikhil et Obock. C’est un effort logistique et budgétaire considérable. Et c’est une volonté politique du chef de l’État.

Le système logistique et pharmaceutique est-il assez robuste ? Pas de rupture de stock à craindre ?
Non. Nous avons un stock d’un an de consommables, cartouches, cathéters, etc. Grâce à des partenariats internationaux notamment l’Inde, ou encore le Japon, nous avons reçu trente machines neuves, ce qui nous permet de remplacer rapidement tout appareil défectueux. Le coût annuel global de la dialyse est estimé à 250 millions FDJ.
Au-delà de la prise en charge intégrale gratuite des séances de dialyses, les médecins prescrivent souvent des médicaments de routine oraux que les dialysés utilisent pour un certain nombre de maladies connexes à l’insuffisance rénale dont ils sont hémodialysés. Les Hôpitaux n’ont jamais fourni ces produits pharmaceutiques. D’autres organismes de l’État en avaient la responsabilité. Nous sommes en train de plaidoyer pour la continuité de la fourniture de ces produits complémentaires.

Concernant les services annexes pour alléger le fardeau des patients, sont-ils aidés pour le transport ?
Oui. Nous avons mis à disposition un bus dédié qui assure le transport gratuit des patients dialysés, depuis leur domicile jusqu’au centre. Ce service a été particulièrement renforcé pendant le ramadan. C’est une initiative unique dans la région. Je dois préciser que la réhabilitation et l’agrandissement du centre de dialyse de Peltier démarrera en octobre avec un financement saoudien.

Une législation sur le don d’organes est en préparation. Et les greffes, c’est pour quand ?
Nous préparons une loi sur le don d’organes, qui sera soumise au Parlement d’ici fin 2025. Elle couvrira les dons de vivants et de décédés, dans le respect des principes éthiques et religieux. La greffe nécessite aussi un laboratoire de typage HLA, des compétences de haut niveau, des infrastructures, etc. Mais nous y travaillons : nous avons formé des microbiologistes, à l’instar du Dr Guedi Ali Barreh qui vient d’isoler le premier ADN d’un nourrisson récemment. C’est une avancée prometteuse.

Allons-nous vers une participation des patients ? Sinon, ce système est-il viable à long terme ?
C’est un défi énorme. Ce qui est gratuit finit souvent par être fragilisé. Une participation symbolique des patients n’est pas exclue à terme, pour garantir la pérennité du service. Mais pour l’instant, tout reste gratuit.

Je voudrai ajouter que la réussite de la dialyse à Djibouti est d’abord celle du chef de l’État. Nous, au ministère, nous avons seulement exécuté une vision claire : celle de sauver des vies, sans discrimination. Nous allons continuer à élargir l’offre de soins, à renforcer nos capacités et, bientôt, à faire de la greffe une réalité nationale. Djibouti montre que, quoi qu’il en coûte, même un petit pays peut faire de grands choix pour le bien-être de sa population.

Propos recueillis par Mahdi A.

 
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