Randa. Été 1990. Le village respirait lentement sous le soleil écrasant. Les pierres crépitaient, les feuilles du bananier ondulaient paresseusement dans la cour, et moi, petite fille, je suivais ma mère comme une ombre tendre. À cette époque, chaque été nous retournions à Randa au nord de Djibouti, terre de nos aïeux et vacanciers pour ma famille. Un pèlerinage familial que même les générations les plus jeunes respectaient comme un chant appris sans mot.
Ma mère, elle, cultivait un jardin comme on cultive un monde : avec patience, amour et une main verte rare. Des bâtons de canne à sucre, un goyavier indiscipliné, un manguier généreux, un bananier majestueux… et des légumes qu’elle faisait pousser — tomates, oignons, piments verts. Mon père avait construit une birkat, un grand réservoir-piscine où je pataugeais avec bonheur. Une fois, j’y ai failli me noyer. Mais ce n’est pas cette noyade qui m’a hantée. C’est ce que j’ai vu… dans une maison voisine… à travers une fenêtre entrouverte.
Ce jour-là, ma mère se rendait à une cérémonie. Elle ne m’avait pas conviée, sans doute me pensait-elle occupée ailleurs. Mais ma curiosité, aiguë comme une faim, m’a menée sur ses traces. Une maison familière. Des chants étouffés. Une fenêtre entrouverte. Et moi, trop petite pour être vue, mais assez grande pour voir. À l’intérieur, un cercle. Hommes, femmes. Des mains frappées, des voix chantantes, des tambours inconnus. Une vapeur d’encens s’élevait, dessinant des formes instables dans l’air dense. Ma mère était là, assise parmi les autres. Et au centre… Elle.
La femme. Peau noire, lisse, intense, presque dorée sous la lumière des braises. Drapée d’un voile blanc, elle tournait la tête lentement, assise d’abord, puis debout. Élancée. Gracieuse. Majestueuse. Je croyais voir une danse, une chorégraphie sacrée. Ses bras s’ouvraient, sa tête se balançait, son corps vibrait. Fascinée, mes petits doigts serrés sur le rebord de la fenêtre, je ne voulais rien perdre. Pas une seconde. Mais quelque chose a basculé. Doucement. Insidieusement.
Le rythme s’est accéléré. Le chant s’est resserré. Ses gestes sont devenus saccadés. Elle ne dansait plus. Elle luttait. Se tenait la gorge, poussait des sons rauques. Et puis — je l’ai entendu — une voix d’homme est sortie d’elle. Grave. Étrangère. Aucune bouche ne bougeait dans le cercle : la voix venait d’elle seule. Le groupe ne s’interrompait pas. Ils continuaient à frapper des mains, à chanter. Comme si cette voix ne les concernait pas. Comme si elle ne faisait que partie du processus. La femme tournait autour de deux braseros. L’un soufflait l’encens. L’autre, brasier rouge, braises vives, fumait sa menace silencieuse. Elle sautait, gémissait, tournait, se pliait au sol… Et puis elle s’est arrêtée.
Je ne bougeais plus. Mon souffle était suspendu à son cri. Et c’est là qu’elle m’a regardée. Je n’en suis pas certaine. Mais mon cœur m’a hurlé qu’elle m’a vue. Alors elle a saisi le brasero. Celui des braises rouges. Elle l’a soulevé. Lentement. Son visage s’est tendu. Son cou tremblait. Et devant tout le monde, devant moi, elle a avalé les braises.
Dix secondes. Le monde arrêté. Le souffle perdu. Puis elle s’est écroulée.
Je n’ai pas crié. Je n’ai pas pleuré. J’ai couru. Comme une flèche lâchée de son arc, le cœur en feu, les jambes tremblantes. Ce fut mon premier choc. Et ce souvenir ne m’a jamais quitté. Des années plus tard, en 2008, je pose la question à ma mère. Elle est stupéfaite. Elle ne savait pas que j’étais là ce jour-là. Je n’étais pas censée voir. Et pourtant, je me souviens. J’ai cherché. J’ai lu sur le zar — ce rituel de possession et de guérison, ancestral, fascinant, tremblant. Rien sur les braises. Sauf une phrase, dans un texte oublié d’Henry de Monfreid dans son roman Le roi des abeilles (1937). Alors je me suis rassurée. Je n’ai rien inventé. Je n’ai pas fantasmé.
J’ai vu ce qui ne se montre pas aux enfants. Et je ne l’ai jamais oublié.
Hasna Hassan Houmed-Gaba