Human Village - information autrement
 
L’avortement à Djibouti
par Mahdi A., avril 2015 (Human Village 23).
 

Dans notre pays, de nombreuses femmes meurent chaque année de complications consécutives à un avortement clandestin non médicalisé. La loi punissant sévèrement l’avortement [1], les femmes sont contraintes d’avorter clandestinement, dans des conditions médicales et d’hygiène absolument effrayantes. Il faut le savoir, peu importe que cela soit légal ou non, une femme qui veut avorter avortera, malgré les sanctions judiciaires qu’elle peut encourir ou les barrières religieuses et culturelles qui pèsent.
Il est toujours possible de continuer la politique de l’autruche en regardant ailleurs alors que se déroule sous nos yeux une véritable tragédie. Il est aisé de se dérober à ses responsabilités en considérant que ce problème de société est limité à une minorité de femmes aux mœurs frivoles. La réalité est malheureusement beaucoup plus complexe ! Pourquoi les femmes recourent–elles à l’avortement ? Quelles sont leurs contraintes ? Quels sont les risques sociaux et sanitaires encourus ? Nous sommes allés à la rencontre de deux spécialistes dans le domaine de la santé de la reproduction pour répondre à ces différentes interrogations.

Amadou Laïco Traoré, gynécologue au centre Housseina, souhaite qu’une large réflexion sur cette question puisse enfin s’ouvrir, car la situation ne peut pas rester en l’état.
« Il y a beaucoup de cas d’avortements clandestins provoqués à Djibouti. Au centre Housseina, je suis amené à rencontrer de nombreuses jeunes filles qui ont eu des grossesses non désirées car souvent elles sont faites hors mariage ; elles demandent comment faire pour avorter. Cette demande émane également, en moins grand nombre c’est certain, de personnes qui sont mariées et mènent une vie de couple stable. Mais cette grossesse était inattendue, non désirée et les a totalement surpris. Dans le cas de figure des femmes mariées, l’épouse vient à peine d’accoucher, le dernier né est en bas âge, la femmes a déjà quatre ou cinq enfants, et le couple a déjà du mal à boucler ses fins de mois. A ce titre, ils préfèrent maintenir l’équilibre de leur barque en évitant une bouche de plus à nourrir. La question est toujours la même : “Je ne veux pas de cette grossesse, qu’est ce que je peux faire ?” Je leur réponds invariablement que l’avortement est interdit à Djibouti. En disant cela, je sais que ces personnes iront ailleurs pour parvenir à leurs fins.
Le plus dramatique dans tout cela, c’est que souvent je suis amené à revoir au Centre ces mêmes personnes après qu’elles ont procédé à l’avortement de manière clandestine. Elles sont dans un état de santé déplorable, parfois le pronostic vital est engagé. Pour ne rien vous cacher, je me rappelle de cas où je me suis reproché de ne pas avoir pu agir lorsque je vois le résultat des actes qui ont été pratiqués artisanalement, avec des instruments non médicalisés et non stérilisés. Les complications qui surviennent sont nombreuses, très graves pour la santé des patientes. On constate régulièrement des tableaux d’infections importants, beaucoup de fièvres, des cas de perforation de l’utérus, voire même de l’intestin, certaines ne pourront même plus avoir d’enfants, car l’utérus a été détruit. D’autres font des septicémies, et elles en meurent. Parce que cela se fait clandestinement, ces pauvres femmes restent chez elles et ne viennent nous voir qu’à un stade d’infection déjà avancé, un moment où leurs chances de recouvrement sont minimes.
Il faut se rendre à l’évidence, l’avortement est interdit mais cela n’a jamais empêché une femme de ne pas enfanter si elle ne le désire pas. Je crois qu’il faut poser le débat, cette question est criante.
J’ai également en mémoire des cas de femmes qui ont subi des agressions sexuelles qui ont donné lieu à des grossesses. Que faire pour ces femmes dans ces situations là ? Il faut réfléchir par rapport à cela aussi. Pour comprendre ces femmes, il faut avoir été confronté à ces drames familiaux, et je vous le dis personne n’est à l’abri, c’est une question sociétale qui touche tous les Djiboutiens.
Il y a trois ou quatre jours, c’est une mère qui est venue avec sa fille dans mon cabinet. Sa fille était âgée de 17 ans, une lycéenne. La fille s’était confiée à sa mère et lui a demandé de l’aider à avorter. La loi étant ce qu’elle est, je ne pouvais rien faire pour les aider. Je crois qu’il faut ouvrir le débat. Il en sortira ce qui en sortira mais c’est un vrai problème de société qu’il faudra bien tôt ou tard éclaircir. Je comprends qu’il y ait des considérations sociales, religieuses et culturelles qui pèsent sur les populations, mais je continue à penser par mon expérience que beaucoup de personnes sont concernées par cette question mais que personne n’ose réellement s’engager sur cette pente ; les gens tournent autour du pot, pourtant les choses ne peuvent pas rester en l’état indéfiniment. Ce sont des vies humaines qui sont en jeu ! »

Mounira Ali Ahmed, directrice du centre de santé Housseina, nous parle de son expérience et nous expose ses lignes rouges.
« Il faut savoir que nous n’avons pas d’informations chiffrées sur cette question de l’avortement clandestin. Il est difficile donc d’évaluer l’ampleur du phénomène. Il faut savoir que c’est une pratique interdite à Djibouti ; les seuls avortements autorisés sont ceux qui sont thérapeutiques, et ils sont très encadrés : ils ne visent qu’à préserver la santé ou la vie de la mère. En plus, il faut savoir aussi qu’une femme qui a avorté et souffre de saignements ne révélera jamais la cause de ses saignements. Elles viennent nous voir car la personne qui a procédé à l’avortement clandestin n’a pas les compétences médicales pour procéder à l’évacuation du fœtus. Nous orientons ces femmes vers le centre Dar-el-Hanan qui est mieux équipé pour procéder à un curetage. Des indices comme la durée d’hospitalisation qui est plus longue qu’une personne qui a fait un avortement spontané, souvent le fait que la personne soit infectée, fait qu’elle va être traitée avec beaucoup plus de médicaments, et tout cela peut nous permettre de suspecter un avortement clandestin. Donc oui, on suppose qu’il y a des avortements clandestins à Djibouti. Pour connaître l’ampleur du fléau, il faudrait diligenter une enquête sur la question. Et, s’il s’avère que le problème est de taille, des recommandations vont se dégager et des stratégies vont se mettre en place, parmi celles-ci, il n’est pas exclu que l’une d’entre elles soit le recours possible à l’avortement légalisé.
La question de l’avortement n’a pas été prise en compte dans les activités du programme. Ici, nous faisons de la sensibilisation dans le cadre de la santé de la reproduction pour lutter contre le décès maternel ou les mutilations génitales féminines (MGF) qui sont nos priorités. Ici, nous disons aux jeunes filles de ne pas tomber enceinte, de ne pas avoir de relation sexuelle avant le mariage. Sur la question de l’avortement, nous expliquons les risques liés à l’avortement clandestin. Il faut bien comprendre que notre premier message n’est pas d’enseigner aux jeunes filles les méthodes de contraception. Si une jeune fille qui veut avorter vient me voir 72 heures après l’acte sexuel, je vais lui proposer la contraception d’urgence, si le délai est dépassé et que la jeune fille reste déterminée, je m’efforce de l’encourager à garder l’enfant. Je lui explique que l’interdiction a pour conséquence que les avortements sont souvent effectués par des personnes non qualifiées, et de façon clandestine. Persévérer dans cette voie, la conduira à avoir un comportement à risque en mettant sa vie en danger, je ne peux pas l’y encourager. Les arguments sont souvent les mêmes, ces jeunes filles ne sont pas préparées physiquement, ni psychologiquement, à devenir mère. Elles ont peur de la réaction de la famille, c’est sans aucun doute la raison première du recours à l’avortement : le sentiment de honte pour elles et pour leur famille. Je crois qu’il faut préparer les jeunes. Cela doit se faire par l’éducation parentale, mais également à travers l’école qui doit jouer son rôle et enfin il ne faut pas oublier le risque lié aux relations sexuelles sans protection, je pense au Sida. »

Une séance de sensibilisation sur la santé de la reproduction

Il n’est pas question ici de faire l’apologie de l’avortement, ni d’inciter, ni même encourager à recourir à cette pratique. Il s’agit seulement d’essayer de comprendre ce qui peut pousser une femme enceinte, à ne pas vouloir enfanter. Il n’est sans doute pas aisé psychologiquement de franchir ce pas, ce choix ultime n’est pas évident, mais à partir du moment où la décision a été prise, je pense que l’on doit pouvoir aider et surtout accompagner les femmes dont c’est le souhait, car une personne déterminée à avorter, avortera quoi qu’il arrive. Il est important que cette question soit discutée au niveau national, que le débat sur le droit de la femme à l’avortement, à disposer de son corps, puisse être mené enfin par des associations féminines courageuses.

La loi étant ce qu’elle est, les avortements se réalisent sans médecin ; les méthodes employées feraient tomber de sa chaise n’importe quel médecin, avec des résultats malheureusement souvent macabres. Mais que pourraient-elles faire ? La clandestinité est leur seule option. Il faut le savoir, une femme qui souhaite mettre un terme à une grossesse non souhaitée, fera tout ce qui est possible et imaginable pour y parvenir, même si c’est illégal et implique un risque pour sa propre vie. Que les femmes continuent de mourir en nombre significatif à cause d’avortements à risque est un véritable scandale.

Aussi, arrêtons cette hypocrisie sociale, légalisons l’avortement pour toute grossesse non désirée. Par pudeur, par honte, par ignorance ou par peur, chacun trouve un moyen pour éviter le sujet qui constitue pourtant un véritable fléau social. Ceci tient en partie aux contraintes d’ordre social et culturel encore présentes, tant dans le conscient que dans l’inconscient collectif, où le mariage reste une institution sacrée et la virginité considérée comme un honneur. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les programmes d’éducation à la contraception qui s’adressent toujours aux femmes mariées, en vue de la limitation et l’espacement des naissances, mais jamais aux jeunes femmes ou aux adolescentes. C’est incompréhensible : les femmes djiboutiennes n’ont pas encore le courage d’admettre que leurs filles ont des rapports sexuels en dehors du mariage.
On pourrait éviter aux femmes de subir des traumatismes, en reconnaissant enfin qu’il existe dans notre pays une sexualité des jeunes hors-mariage, et que tout soit fait à l’avenir pour que ces derniers soient mieux sensibilisés sur les moyens de contraception, mais également sur les moyens de se préserver des maladies sexuellement transmissibles.

Les femmes dont la grossesse n’est pas désirée ne doivent plus se retrouver seules pour affronter cette épreuve ni mises au banc de la société. Il appartient au gouvernement d’agir en sensibilisant sur le phénomène de l’avortement clandestin pour que cette opération soit réalisée dorénavant dans des structures médicales.

Mahdi A.


[1Code pénal de Djibouti, promulgué par la loi n° 59/AN/94 du 5 janvier 1995 :
Article 447 : « Le fait, par aliments, breuvages, médicaments, manœuvres, violences ou par tout autre moyen de procurer ou de tenter de procurer l’avortement d’une femme enceinte ou supposée enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 500 000 F d’amende. L’emprisonnement est de cinq ans et l’amende de 2 000 000 F s’il est établi que le coupable se livre habituellement aux actes visés à l’alinéa précédent ».
Article 448 : « Le fait, par une femme de se procurer l’avortement à elle-même ou de tenter de se le procurer, ou de consentir à faire usage des moyens indiqués ou administrés à cet effet est puni de 6 mois d’emprisonnement et de 100 000 F d’amende ».
Article 449 : « Le fait, par un médecin ou un autre professionnel de la santé, d’indiquer, de favoriser ou de pratiquer les moyens de procurer l’avortement est puni des peines prévues aux alinéas premier et second de l’article 447. La suspension pendant cinq ans au moins ou l’incapacité absolue de l’exercice de sa profession est, en outre, prononcée contre le coupable. Le fait de contrevenir à l’interdiction d’exercer sa profession prononcée en vertu de l’alinéa précédent est puni de deux ans d’emprisonnement et de 500 000 F d’amende ».
Article 450 : « N’est pas constitutif de l’avortement l’interruption de grossesse pratiquée par un médecin pour un motif thérapeutique conformément à la loi sur la santé publique ».
Décret n° 2008-0098/PR/MS, article 17 : « Un médecin ne peut pratiquer une interruption de grossesse que dans le cas d’un avortement thérapeutique. Les interruptions volontaires de grossesses sont interdites ».

 
Commentaires
L’avortement à Djibouti
Le 18 avril 2015, par ayanle ahmed.

Faut-il légaliser l’avortement à Djibouti ? la question mérite d’être posé car il s’agit d’un vrai fait de société qui ne fait que s’ajouter à la longue liste des maux qui guettent une nation en pleine croissance démographique et qui se fait rattraper par les démons de la Mondialisation.


L’avortement à Djibouti
Le 18 avril 2015, par reindesaba.

Excellent Article !!!
Cette politique de l’autruche doit cesser !! car un carnage oui un carnage n’ayons pas peur des mots se passe sous nos yeux !!!
Pourquoi diffuser uniquement des programmes télévisées sur les moyens de contraception pour les femmes mariées ? et pour les autres catégories de femmes et de jeunes filles ? Pourquoi toute cette hypocrisie ? nous savons tous que des jeunes filles ont des rapports sexuels hors mariage a Djibouti !! Admettons le une bonne fois pour toutes !!
Aidons ces jeunes filles et femmes a avoir les bonnes informations et moyens pour éviter cette barbarie qui est ’’l’avortement clandestin’ !!!
des mesures doivent absolument être prises pour arrêter encore une fois ce carnage !!!


L’avortement à Djibouti
Le 20 avril 2015, par Hibaa.

Plus nous évoluons plus la mondialisation touche notre pays, heureusement ou malheureusement (chacun peut juger ce fléau comme il le désire). Malheureusement, notre culture tend à disparaître, il n’est plus tabou pour une jeune fille de ne pas préserver sa virginité. Je pense qu’il faudrait que la société civile et les associations qui oeuvrent en ce sens, avec l’appui du gouvernement puissent sensibiliser les jeunes le plus tôt possible. Je pense également que le système éducatif doit être impliquer et intégrer à partir du collège des programmes de sensibilisation sexuelle, afin que les jeunes soient conscients très tôt des dangers sexuels hors mariage.
Par ailleurs, je suppose que nous ne sommes pas un pays "laïque" !!! Nous sommes un pays à majorité musulmans, pourquoi ne pas faire intervenir les Oulémas (bien-sûr en évitant la dérives extrémistes) pour sensibiliser encore une fois, la population et réveiller un peu la foie religieuse.
Sinon, personnellement je suis contre l’avortement en soi, mais pour la légalisation de l’avortement ; afin d’éviter les dérives citées dans l’article, il faut inciter à ce que le gouvernement ouvre un débat national en ce sens !!


L’avortement à Djibouti
Le 30 juillet 2015, par omar mouktar.

c est pas surement on legalisons que le probleme se resoudra.. djibouti n est pas le seul pays a rejette l avortement mais des grand nation tel que l Egypte, l arabie saudite. on peux pas suivre que est ce que l esprit blanc veut nous faire croire a traver la television et la democratie. on peut non plus etre temoin d un meurtre just parce que ils auront un bouche de plus a nourrir


L’avortement à Djibouti
Le 5 mai 2016, par Rahma.

je suis tout a fait d accord avec cet article. certes nous sommes un pays islamique et avant tout nous avons une culture et une tradition a conserver mais malheureusement avec l’évolution de la modélisation et l’influence de cette culture occidentale la jeunesse n’est plus comme dans les année 1995 ou la loi sur l’avortement a été proclamer et que homme ou femme le sexe se pratique avant le mariage a Djibouti et si la jeune fille veut avorter bon elle le fera alors pourquoi prendra le risque de perdre la vie d’une adolescente pour des erreurs de jeunesse alors que tout sa vie est devant elle. A mon avis je dirais qu’il faut faire une sensibilisation sur les différentes moyens des contraceptions confidentiels bien sûr et revoir cette article d’interdiction arrêtons de fermer les yeux sur la réalité d’aujourd’hui. C’est toujours mieux de prévenir que de guérir.

 
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